Nouveaux points chauds sur fond d’anciens clivages à Anbar en Irak

En un peu plus de quatre semaines, plus de 260 000 personnes ont été déplacées par les affrontements dans la province d’Anbar en Irak. Cela a créé une nouvelle crise humanitaire dans le pays, qui doit déjà faire face à une recrudescence des tueries intercommunautaires.

Les violences à Anbar ont été présentées comme un affrontement entre le gouvernement irakien et les factions d’Al-Qaida infiltrées dans le pays par la frontière avec la Syrie.

Mais si les activistes du courant djihadiste de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) prennent sûrement part aux combats à Anbar, dans l’ouest irakien, de nombreux analystes affirment que le problème est bien plus complexe. Au coeur du conflit, expliquent-ils, se trouve l’opposition de longue date entre le gouvernement dirigé par les chiites et la minorité sunnite, jadis prédominante, qui est la principale communauté d’Anbar.

IRIN a interrogé des experts sur les affrontements à Anbar et sur leurs implications pour le reste du pays à l’approche des élections législatives en avril.

Quelles sont les circonstances des derniers combats ?

Officiellement, le gouvernement déclare agir contre l’EIIL qui a tué cinq hauts gradés des forces de sécurité irakiennes le 21 décembre 2013.

Cependant, selon Toby Dodge de l’Institut international d’études stratégiques (IISS), l’élément déclencheur des violences actuelles remonte à l’arrestation des gardes du corps du populaire ministre des Finances, Rafi Al-Issawi, au domicile de ce dernier en décembre 2012.

« Cela a déclenché la mobilisation d’une partie sunnite de la société irakienne qui, depuis les élections de 2010, se sent délibérément exclue de la politique irakienne et n’a pas l’impression d’avoir bénéficié des revenus du pétrole qui ont afflué dans le pays. De plus, les sunnites se disent victimes de discrimination et ciblés par les forces de sécurité irakiennes », a-t-il expliqué lors d’une conférence de l’IISS à Londres, en janvier dernier.

En 2012, Ramadi, la capitale de la province d’Anbar, avait été l’épicentre d’un large mouvement de protestation. Au départ, les manifestants exigeaient la libération de prisonniers sunnites et l’abrogation de lois antiterroristes qui semblaient viser particulièrement les sunnites après l’éviction de l’ancien président baathiste, Saddam Hussein.

Un an plus tard, le 28 décembre 2013, le premier ministre Nouri Al-Maliki a commandité l’arrestation d’Ahmed Al-Alwani, un influent député sunnite originaire d’Anbar connu pour son soutien aux manifestants contre le gouvernement. Deux jours plus tard, un camp de protestataires a été démantelé à Ramadi.

Ces agissements ont attisé la colère des dirigeants locaux à Anbar et, devant la montée des tensions, le premier ministre a ordonné le retrait des forces de sécurité extérieures de la province, laissant les autorités locales en charge.

M. Dodge a qualifié cette décision de « porte ouverte au EIIL » qui a ensuite annoncé, le 3 janvier, sa présence à Falloujah, un autre point chaud d’Anbar. L’EIIL a déclaré qu’il était là pour défendre les sunnites contre le gouvernement.


Qui se bat exactement à Anbar ?

« Il y a beaucoup de groupes différents et beaucoup d’intérêts concurrents sont en jeu ici », a expliqué Jared Levy, expert indépendant de l’Irak et ancien analyste principal auprès de la société Dunia Frontier Consultants.

« Certains sont membres de l’EIIL, d’autres sont membres de tribus locales. Certains appartiennent à des groupes d’insurgés, d’autres à des organisations criminelles locales. C’est un ensemble complexe de différents individus qui tentent tous de profiter du ressentiment grandissant de la population contre le gouvernement », a déclaré M. Levy.

Kirk Sowell, analyste des risques politiques à Amman en Jordanie et éditeur en chef du journal « Inside Iraqi Politics » (Au coeur de la politique irakienne), a dit à IRIN : « J’essaye d’écarter les déclarations simplistes selon lesquelles il s’agit d’une retombée du mouvement d’Al-Qaida en Syrie ou bien d’une simple illustration des frictions entre les communautés religieuses en Irak. C’est aussi tout cela, mais pas seulement. En tout cas, il est certain que les décisions d’Al-Maliki n’ont fait qu’empirer les choses et il ne peut plus désormais faire marche arrière ».

Selon M. Sowel, les forces de sécurité irakiennes n’auraient aucune difficulté à faire en sorte que les membres des tribus locales s’opposent aux activistes de l’EIIL, car très peu d’Irakiens se reconnaissent dans leur programme. Par contre, selon lui, il serait beaucoup plus difficile de rallier les sunnites pour combattre d’autres groupes d’insurgés tels que Jaysh al-Tariqa al-Naqshbandia (JRTN) ou l’Armée islamique en Irak.

« Le problème du gouvernement est que la police locale n’est probablement pas disposée à combattre les révolutionnaires tribaux, car ils font partie de la société d’une certaine façon », a-t-il déclaré.

Est-ce que les combats vont s’étendre au-delà d’Anbar ?

Depuis le Qatar où il vit en exil, l’ancien vice-président irakien, Tariq Al-Hachemi, a déclaré à l’agence Reuters qu’il craignait un débordement des violences. M. Al-Hachemi, qui est sunnite, a été condamné à mort par contumace. Il avait été déclaré coupable d’avoir dirigé des escadrons de la mort contre les forces de sécurité, ce qu’il nie. Beaucoup ont vu dans cette sentence une décision politique du tribunal.

« Al-Maliki vise des Arabes sunnites dans différentes provinces, avec l’appui des forces armées… dans un sens, c’est la première fois que cela arrive dans l’histoire moderne de l’Irak », a-t-il affirmé. « Par conséquent, ces individus ont le droit de se défendre par tous les moyens possibles. »

Même si l’Irak connait déjà les pires violences de ces cinq dernières années, avec une recrudescence des attaques intercommunautaires, les affrontements à Anbar semblent se limiter à la province. C’est l’ampleur des déplacements de population qui en résultent qui est susceptible de créer un problème à l’avenir.

« En cas de déplacements de population massifs, il est à craindre que les insurgés ne s’en servent comme couverture et en profitent pour s’infiltrer », a expliqué M. Levy.

Il a déclaré que les autorités de la région semi-autonome du Kurdistan, dans le nord de l’Irak, prenaient cette menace au sérieux.

« Je suis sûr qu’ils vont filtrer avec beaucoup de vigilance les PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays] qui arrivent. Si l’on considère les tensions déjà extrêmement fortes en Irak actuellement, il en faut peu pour les exacerber », a-t-il ajouté.


Quel rôle a joué le conflit syrien dans les violences à Anbar ?

Pour beaucoup de gens, le regain de violence dans la province est dû à la montée de l’EIIL en Syrie. En effet, la Syrie partage une longue frontière poreuse avec Anbar par laquelle filtrent des armes et des combattants qui échappent souvent au contrôle des frontières.

Le gouvernement irakien insiste sur cette idée, car il compte sur la crainte de l’Occident vis-à-vis des mouvements djihadistes pour solliciter des armes et un appui militaire.

« En cas de déplacements de population massifs, il est à craindre que les insurgés ne s’en servent comme couverture et en profitent pour s’infiltrer »

Cependant, selon Joel Wing, auteur américain d’un blog populaire sur l’Irak intitulé « Musings on Iraq » (Méditations sur l’Irak), le vrai problème n’est pas là. Dans un email envoyé à IRIN, il écrit que, si la Syrie a bien alimenté le groupe EIIL en recrues et en matériel, la principale cause des combats est « la politique identitaire irakienne (à savoir, sunnite) ».

La communauté sunnite à Anbar se dit « victime d’un complot irano-chiite qui cherche à détruire le pays », a-t-il déclaré, ajoutant que « les errements d’Al-Maliki comme l’arrestation du député Al-Alwani et le démantèlement du camp de protestataires de Ramali » avaient aussi leur part de responsabilité.

Quelles conséquences peuvent avoir les affrontements à Anbar sur les prochaines élections ?

Selon Marc Simms, analyste irakien auprès du cabinet-conseil Geopolitical Monitor, les affrontements à Anbar n’auront pas d’incidence sur les élections législatives actuellement prévues en avril.

« Je crois que les élections vont se dérouler comme prévu, à moins qu’un évènement majeur imprévu ne survienne, comme l’assassinat d’une figure publique connue ou l’attaque d’un lieu de culte », a-t-il affirmé.

« D’après moi, il semble qu’Al-Maliki tente d’écarter les problèmes de sécurité avant les élections, mais également de semer la zizanie parmi les partis de l’opposition pour servir ses propres intérêts. »

M. Levy n’en est pas si sûr.

« Pour le moment, il ne peut pas y avoir d’élections dignes de ce nom dans les principales villes d’Anbar, donc si des élections étaient organisées, la majorité des gens à Anbar ne voterait pas », a-t-il affirmé.

« L’année dernière [dans les provinces] d’Anbar et de Nineveh, les élections provinciales se sont tenues six mois plus tard que dans le reste du pays, mais cela serait beaucoup plus difficile à organiser avec des élections nationales. »

Quelles sont les conséquences des affrontements à Anbar sur la situation humanitaire ?

Près de 45 000 familles ont été déplacées et beaucoup d’autres seraient toujours prises au piège dans les villes de Falloujah et de Ramadi.

Les organisations humanitaires ont des difficultés à se rendre auprès des personnes dans le besoin à cause des combats. Plusieurs convois des Nations Unies ont déjà été bloqués, renvoyés et, dans certains cas, immobilisés.

Le nombre total de victimes des affrontements des quatre dernières semaines à Anbar n’est pas connu. Mais, la Mission d’assistance des Nations Unies pour l’Irak (UNAMI) a indiqué le 30 janvier que les trois semaines de combat précédentes avaient fait 126 morts et 666 blessés d’après les hôpitaux de Falloujah et de Ramadi.

L’organisation Human Rights Watch (HRW) a accusé le gouvernement et ses opposants d’avoir recours à des « méthodes de combat illégales » qui ont fait « des morts civiles et d’importants dégâts matériels ».

Dans un rapport publié le mois dernier, l’organisation a également vivement critiqué ce qu’elle décrit comme un « blocus gouvernemental » de Falloujah et de Ramadi, ce qui a « limité les approvisionnements en eau, en nourriture et en carburant pour la population ».

Quel avenir peut-on envisager ?

« À long terme, tout le monde doit reconnaître qu’il faudra des années, et non des semaines ou des mois, pour éloigner les menaces qui pèsent sur la sécurité dans les provinces sunnites », a indiqué M. Sowell

« Cependant, même s’il l’on peut certainement reprocher aux dirigeants du mouvement de protestation sunnite leur obstination, Bagdad peut faire plus pour résoudre ces problèmes que n’importe quel autre acteur, grâce à un changement complet de ses propres modes de gouvernance », a-t-il ajouté.

M. Wing, qui tient le blog sur l’Irak « Musings on Iraq », est du même avis. « Les revendications à Anbar vont continuer. Je pense qu’il est important de souligner à quel point Anbar est divisé politiquement. Il y a ceux qui soutiennent les insurgés, ceux qui sont contre l’EIIL, mais également contre Bagdad, et ceux qui se sont rangés du côté de Bagdad. Les gens ont tendance à considérer les sunnites comme un ensemble homogène, mais c’est vraiment faux. Il y a toutes sortes d’idéologies et de responsables. »

M. Dodge, de l’IISS, pense que les élections d’avril seront un « moment décisif » pour un pays qui se trouve à « une croisée des chemins fascinante » de son histoire. De deux choses l’une : soit les résultats électoraux vont exacerber les violences et les mouvements de population massifs vont encore aggraver l’instabilité en Irak ; soit ces élections vont « changer le cours » du pays et être un « moment de vérité ».

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