Les nouveaux besoins du monde arabe en matière de santé

Les besoins en matière de soins de santé sont en train de changer dans le monde arabe. Les maladies chroniques associées à la prospérité croissante et au vieillissement de la population forcent les services de santé à se réorganiser, alors même que la région est aux prises avec des troubles politiques et plongée dans l’incertitude.

Health in the Arab World: a view from within [La santé dans le monde arabe : vue de l’intérieur], une nouvelle série d’articles réunis à l’université américaine de Beyrouth et publiée par le journal médical The Lancet, examine ces changements et les défis qu’ils supposent.

Les articles de la série s’intéressent à la situation dans les pays de la Ligue arabe, incluant, d’une part, la Mauritanie, la Somalie et le Yémen et, d’autre part, les riches royaumes du Golfe. S’il existe toujours des pays présentant des taux élevés de malnutrition et de mortalité infantile, la région dans son ensemble a enregistré des progrès remarquables au cours des 20 dernières années, selon les données de la Charge mondiale de morbidité, sur lesquelles sont basés les rapports.

En 1990, la malnutrition était toujours l’une des 10 principales causes de mortalité dans la région ; en 2010, elle était passée au 16e rang. Les cas de paludisme, de rougeole, de tuberculose et de méningite ont également diminué. Aujourd’hui, les deux principales causes de mortalité sont des maladies non transmissibles : la maladie cardiaque et l’accident vasculaire cérébral (AVC).

Ces deux maladies sont, avec le diabète, responsables d’une grande quantité de problèmes de santé chroniques – une quantité qui ne cesse d’augmenter. Si cela est vrai dans de nombreuses régions du monde, les pays du monde arabe, en particulier les pays à revenu moyen et élevé, présentent des facteurs de risque particulièrement importants : des diètes riches en gras et en sucres, un manque d’exercice physique, en particulier chez les femmes, et des taux très élevés de tabagisme.

Six des 10 pays présentant les incidences les plus élevées de diabète se trouvent dans la région. « La plupart des ministères de la Santé des pays arabes sont très bons pour traiter », a dit Ali Mokdad, professeur à l’Institut d’évaluation et de mesures de la santé (Institute of Health Metrics and Evaluation, IHME), à Seattle. « Mais nous devons consacrer davantage d’efforts à la prévention... Ici dans le monde arabe, il faut absolument que le système médical mette davantage l’accent sur la prévention. Si nous ne le faisons pas, nous échouerons. »

Les femmes, en particulier, sont soumises à des pressions qui les empêchent d’adopter des modes de vie plus sains. « La plupart des femmes aimeraient aller au gym ou faire du sport », a dit à IRIN Fawzeya Abdel Aizem, une travailleuse de la santé égyptienne de 48 ans. « Avant, les hommes avaient tendance à aimer les femmes en surpoids, mais c’est le contraire aujourd’hui. Les normes culturelles ont changé. Les femmes ne pensent plus de la même manière. Qu’elles soient à la maison ou qu’elles travaillent, elles ne veulent plus être grosses. Elles aimeraient aller au gym et perdre du poids. Mais elles n’ont pas nécessairement l’argent ou le temps pour le faire. »

Lors d’une rencontre organisée à Londres pour le lancement de la série d’articles, les orateurs ont reconnu que la promotion de la santé exigeait la mise en œuvre de mesures qui vont au-delà des compétences des ministères de la Santé. L’adoption de mesures de réduction du tabagisme est, par exemple, compliquée par le fait que huit pays de la région ont des compagnies de tabac étatiques.

Selon M. Moktad, la situation risque de s’aggraver et exige dès lors une réponse urgente. « Il faut garder à l’esprit que 70 pour cent de la population du monde arabe a moins de 40 ans », a-t-il dit. « La situation risque donc de se transformer en cauchemar, car le fardeau des maladies chroniques ne peut que s’alourdir. Même si nous nous maintenons au même niveau, nous serons bientôt confrontés à un problème plus grave en raison de la croissance démographique et du vieillissement de la population. »


La dépression chez les femmes

La région est aussi affligée par une incidence anormalement élevée – et croissante – de troubles dépressifs majeurs et d’anxiété, en particulier chez les femmes. Même dans des régions paisibles du monde arabe, les femmes sont soumises à un stress accru. Les temps sont durs d’un point de vue économique et, avec l’urbanisation de la région, les gens perdent les réseaux d’amis et de parents qui leur apportaient un soutien. Les femmes, en particulier, deviennent très isolées.

Les attentes envers les femmes mariées peuvent être étouffantes. « Les femmes sont responsables de tout, même lorsqu’elles travaillent à l’extérieur. Elles doivent notamment éduquer leurs enfants, en prendre soin, cuisiner, etc. », a dit Nariman Mohammed, un comptable égyptien à la retraite.

« Ma fille, par exemple, a des enfants. Elle n’a pas le temps de penser à quoi que ce soit d’autre qu’à leur éducation. Elle doit littéralement s’asseoir à côté de son fils pour qu’il étudie pendant sa première année de collège parce qu’il est très dépendant de sa mère. »

Hoda Rashad, professeure de sciences sociales à l’université américaine du Caire, a dit à IRIN : « Dans la profession médicale, nous continuons de mettre l’accent sur les indicateurs de mortalité. Nous sentons toutefois que le niveau de frustration des populations de l’ensemble de nos pays est assez élevé. Il reste beaucoup à faire pour comprendre le fardeau de la maladie mentale, mais aussi pour l’associer à certains déterminants culturels... Si vous êtes une femme, que vous êtes éduquée, que vous avez un peu d’argent et qu’on vous nie votre potentiel, cela engendre de la frustration. C’est une partie du problème. L’autre partie du problème, c’est lorsque vous appartenez à un groupe social particulier et que les politiques publiques ne vous protègent pas suffisamment, ce qui fait en sorte que vous êtes menacé – ce sont les maladies auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. »

L’agitation laisse des traces

Si les plus récentes données de la Charge mondiale de morbidité datent de 2010, on sait cependant que les conditions de santé se sont détériorées dans les régions où les répercussions du Printemps arabe et de la « guerre contre le terrorisme » ont entraîné des conflits qui perdurent.

Dans les pays du Levant, où l’on trouvait auparavant certains des meilleurs services de santé du monde arabe, les systèmes de santé ont été dévastés. Les réfugiés qui affluent, notamment depuis la Syrie et l’Irak, ont souvent besoin de soins de santé. Nombre d’entre eux appartiennent à la classe moyenne et vivent de manière indépendante dans des zones urbaines plutôt que dans les camps, plaçant de ce fait le fardeau sur les fournisseurs de soins de santé locaux.

L’Irak, qui disposait auparavant d’un solide système de santé national, loue maintenant des salles complètes dans les hôpitaux publics libanais pour accueillir les patients qui ne peuvent plus être traités au pays.

« La guerre contre le terrorisme a brouillé une grande partie des relations entre militaires et civils, entre soins de santé et guerre, et nous voyons que ces frontières n’existent plus »

Lors de la réunion organisée à Londres, Omar Dewachi, de l’université américaine de Beyrouth, a dit : « La guerre contre le terrorisme a brouillé une grande partie des relations entre militaires et civils, entre soins de santé et guerre, et nous voyons que ces frontières n’existent plus… Nous parlons notamment de la façon dont les soins de santé – ou la médecine et la santé – sont non seulement devenus des résultats de la guerre, mais aussi des tactiques de guerre. Ils ont été utilisés dans la pratique de la guerre par les États et les milices, les acteurs étatiques et non étatiques. »

Il a cité comme exemple les attaques menées contre des hôpitaux par les forces gouvernementales de Bahreïn. Celles-ci accusaient en effet les établissements de soigner des militants de l’opposition.


Espoir d’accès universel à la santé

Certains des auteurs des articles considéraient le Printemps arabe – et son objectif initial de justice sociale – comme une occasion d’améliorer l’accès aux soins de santé. Des frais d’utilisation sont en effet toujours en vigueur dans le monde arabe alors qu’ils ont été abandonnés ailleurs. Dans l’ensemble de la région, entre 50 et 70 pour cent des frais de santé sont déboursés par les patients eux-mêmes, un fardeau qui touche durement les plus démunis.

Les auteurs d’un article sur quatre des pays du Printemps arabe – l’Égypte, la Libye, la Tunisie et le Yémen – ont attiré l’attention sur les pays d’Europe et d’Amérique latine dans lesquels les mouvements révolutionnaires et l’agitation sociale ont permis la mise en place d’une couverture de santé universelle. Cela ne s’est pas encore produit lors des récents soulèvements : les demandes les plus virulentes concernaient en effet des concessions politiques et économiques.

L’accès universel aux soins de santé sera pourtant de plus en plus important au fur et à mesure que la charge de morbidité de la région se déplacera des maladies infectieuses vers les maladies chroniques. S’il se peut qu’une famille pauvre puisse se permettre des traitements privés occasionnels pour des maladies aiguës, le fardeau des soins chroniques peut seulement être assumé par des systèmes de santé publique solides.

Les auteurs décrivent cela comme « une occasion en or d’exploiter la dynamique d’équité sociale » créée par les soulèvements. Ils précisent toutefois que « si les décideurs et les sociétés des pays arabes où il y a des soulèvements ne mettent pas l’accent sur la couverture de santé universelle, [cette occasion] sera perdue pour les nombreuses autres priorités et défis auxquels ces pays font face. »

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