Lettre de Bangui : Effroyable jeudi

Crispin Dembassa-Kette
Contributeur régulier d'IRIN basé à Bangui

Les évènements du 5 décembre à Bangui, en République Centraficaine (RCA), ont déclenché une vague de violence qui a fait un millier de morts. Cette semaine, Amnesty International a rapporté que toutes les parties au conflit ont commis des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité. « Les massacres brutaux créent un cercle vicieux de meurtres et de représailles qui menace de prendre des proportions incontrôlables », a dit Human Rights Watch lors de la publication le 19 décembre d'un rapport sur l'escalade des atrocités. 

Le récit de cette journée que nous vous présentons ici est le témoignage direct du correspondant d'IRIN à Bangui.

Depuis quelques jours, des rumeurs persistantes faisaient état d’une attaque imminente des anti-balaka* dans la ville. Elle a finalement eu lieu le 5 décembre : une nouvelle et longue journée d’angoisse, le commencement d’une descente aux enfers.

4 h : Les premiers tirs nourris d’armes lourdes et automatiques commencent à retentir. Des amis m’appellent de partout pour me poser la même question : « Est-ce que tu entends les tirs ? » Je réponds que oui. « Mais que se passe-t-il ? » Je réponds que je n’en sais rien.

Je tente de passer quelques coups de fil à des militaires que je connais pour m’enquérir de la situation, mais bizarrement, leurs téléphones sont presque tous éteints.

Chez moi, c’est la panique. Si j'essaye de garder mon sang-froid comme d’habitude, les membres de la famille que j’héberge sont par contre visiblement effrayés. Une femme ne cesse de répéter : « Oh mon Dieu, où irais-je encore avec les enfants ? »

Elle est sans doute encore traumatisée par les tirs qui ont éclaté il y a quelques jours dans la partie de la ville où nous nous trouvons, Sica 3, suite à la mort d’un magistrat abattu par des ex-Séléka.*

C'est une cousine que j’ai accueillie chez moi depuis presque deux mois déjà. Elle habitait à Bimbo, à 25 km au sud-ouest de Bangui. Une nuit d'août, les Séléka sont entrés chez elle pour tenter de la braquer. Elle s'est réfugiée chez un de mes frères, puis s'est installée chez moi.

6 h -7 h : Les heures passent et les tirs continuent. Nous n'avons toujours aucune information et l’inquiétude grandit.

8 h : Un ami m’appelle pour me dire que des anti-balaka ont été vus à Gobongo, un quartier au nord de Bangui. À mon tour, j’appelle une amie dans le quartier, qui confirme l'information.

« Ils sont nombreux. Ils ont tué trois personnes : une musulmane et deux musulmans dont les corps sont encore sur la route. Les gens ont été invités à rester chez eux et attendre, les renforts vont venir à midi » me dit-elle.

J’appelle ensuite deux autres amis toujours au nord de la ville, qui me confirment la même information. Tous deux me disent qu’ils sont terrés chez eux et ne peuvent pas sortir à cause des tirs et qu'ils aperçoivent les anti-balaka depuis leur fenêtre.

De temps à autre, les gens de notre ruelle sortent pour voir ce qui se passe sur la grande route, mais ils reviennent aussitôt en courant, car des ex-Séléka y tirent en l’air.

Nous voilà donc bloqués à la maison, ne sachant que faire ni où aller ou, du moins, comment y aller. D’autant plus qu’en ce qui me concerne, je dois absolument sortir pour rejoindre mes collègues journalistes et travailler.

10 h : J’appelle Abdel, un ami et collègue. On s’est connus il y a environ un an, alors que l’offensive de la Séléka vers la capitale battait son plein. Il travaille comme chauffeur pour moi et deux autres journalistes venus à Bangui pour couvrir cette crise.

La veille, Abdel est rentré chez lui avec la voiture. Sans ce véhicule, nous ne pouvons pas nous déplacer en ville. Je l’appelle donc afin qu’il vienne me chercher pour qu’on rejoigne nos collègues. Il me fait savoir que des tirs ont lieu chez lui aussi, dans le nord de la ville, et qu'il lui est donc impossible de sortir. S’il essaie, il court le risque se faire prendre le véhicule.

13 h : Abdel trouve une solution : il appelle des officiers de l’ex-Séléka qui acceptent, moyennant une somme d’argent, de nous escorter jusqu’à l’hôtel où sont hébergés les autres journalistes.

14 h : J’entends des coups de klaxon devant ma maison. J’ouvre : deux pickups pleins d'ex-Séléka sont là, ainsi que la petite voiture d'Abdel dans laquelle se trouvent une femme et des enfants. Je prends quelques habits et effets personnels, je dis au revoir à mes hôtes et je monte dans la voiture d’Abdel.

Première destination : le kilomètre 5, où vivent de nombreux musulmans de Bangui. Abdel m’explique qu'il veut y amener la femme et les enfants, parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité dans le quartier à majorité chrétienne dans lequel ils habitent, le PK 11. Abdel, qui vit dans le même quartier, se sent lui aussi en danger et a déjà évacué sa famille dans la matinée.

On arrive au kilomètre 5, l’ambiance s'échauffe. De jeunes musulmans visiblement en colère, armés de bâtons, couteaux et machettes marchent sur la grande route en gesticulant. Par la vitre, j’aperçois un corps qui git sur le goudron. On quitte la grande route, et les jeunes nous suivent. On s’arrête, ils s’attroupent autour des véhicules et commencent à discuter amicalement avec les ex-Séléka.

La famille musulmane sort de la voiture et entre dans un bâtiment. De la main, Abdel me fait signe d’approcher. C’est quand je descends du véhicule que je me rends compte que j’ai un crucifix au coup. Je passe au milieu des jeunes, ils me regardent et me saluent gentiment. Mes craintes s’évanouissent.

Je m’approche de l'un des pickups et salue un certain général qui est en train de discuter avec Abdel. « Tu as l’argent, Crispin ? » me demande Abdel. Je sors de ma poche des billets que je mets dans sa main et qu’il remet au général. Après quoi, on remonte dans la voiture et, suivis par l'un des pickups des ex-Séléka, nous nous rendons à l’hôtel pour retrouver nos collègues.

En cours de route, nous voyons de nombreuses personnes, surtout des femmes, des baluchons sur la tête et tenant les enfants par la main, marchant précipitamment vers les quartiers sud. C’est l’exode des populations des quartiers nord qui a commencé.

Vendredi : Le lendemain, nous nous aventurons en ville et nous ne pouvons que constater l’étendue des dégâts de la veille. Des corps jonchent les avenues et les rues non loin de l’hôtel. Ces corps sont visiblement ceux d’anti-balaka, puisqu’ils portent des gris-gris partout.*

Ces corps resteront ainsi plusieurs jours, jusqu’à ce que la Croix-Rouge les ramasse.

Samedi : Nous suivons une équipe de la Croix-Rouge qui quitte le plus grand hôpital de Bangui et se rend dans le quartier de 36 Villas. Là, une trentaine de corps gisent dans l'herbe devant une seule propriété. C’est la première fois que j’assiste à un tel spectacle. Je n'avais jamais réalisé jusqu’où la barbarie humaine pouvait aller. Juste à côté, une dizaine d’ex-Séléka montent la garde devant une maison. L'équipe de la Croix-Rouge ramasse un à un les corps, les met dans des housses mortuaires et les embarque à l’arrière d’un pick-up. Nous repartons à l’hôpital, plus précisément à la morgue, pour découvrir avec horreur des centaines de cadavres étalés à même le sol. Je n'avais jamais rien vu de tel de toute ma vie. Cette nuit-là, après être retourné à l’hôtel, je vais directement dans ma chambre sans rien manger.

cd-k/rz-ld/amz  

* Anti-balaka signifie « à l'épreuve des machettes », une invulnérabilité attribuée aux rituels et aux gris-gris. C'est le nom généralement donné aux milices opposées aux groupes rebelles de l'alliance Séléka, officiellement démantelée, mais encore très active, qui a renversé le président François Bozizé en mars. Les ex-Séléka sont principalement composés de musulmans, tandis que les anti-balaka sont plus généralement animistes ou chrétiens.