L’aide syrienne à l’ère de la technologie

Le conflit en Syrie a provoqué le déplacement de 6,5 millions de personnes à l’intérieur de leur propre pays et poussé plus de 2,2 millions d’autres à se réfugier à l’étranger. Ces derniers vivent majoritairement dans les pays voisins (Jordanie, Liban, Irak et Turquie), où les organisations humanitaires et les gouvernements d’accueil sont soumis à une forte pression.

Pour faire face, les technologies intelligentes peuvent s’avérer d’une grande aide.

Voici quelques innovations utiles aux travailleurs humanitaires pour la planification et la fourniture d’une aide optimisée et plus digne.

Cartographie satellite :

Les Nations Unies utilisent des données d’imagerie satellitaire et de systèmes d'information géographique (SIG) pour créer des cartes détaillées de zones critiques. Ces cartes – semblables à celles sur lesquelles s’appuient les organisations humanitaires pour répondre aux catastrophes naturelles, comme un cyclone ou une inondation — ont servi à tenir les organisations informées des foyers de conflit et des mouvements de population à l’intérieur de la Syrie. Ces images satellites montrent des personnes déplacées établies à proximité de la frontière turque.

Les cartes proviennent de l’UNOSAT, le programme opérationnel pour les applications satellitaires de l’Institut des Nations Unies pour la formation et la recherche basé à Genève, mené avec le soutien de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire.

En situation d’urgence, le personnel de terrain alerte l’UNOSAT, qui recueille des images satellites des zones affectées auprès des gouvernements et de sources commerciales. Le matériel collecté est ensuite collationné et analysé pour créer des cartes et des données SIG, qui sont ensuite confiées aux décideurs sur le terrain.

Les images satellites sont d’une grande utilité pour la planification des camps de réfugiés. Dans le cas de l’immense camp jordanien de Zaatari, où vivent 120 000 personnes, ces cartes ont été d’une aide cruciale au Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), dans la gestion de l’évolution du camp et de ses occupants, qui se déplacent constamment. Grâce à ces images, les travailleurs humanitaires peuvent comptabiliser les tentes nouvellement installées et calculer la superficie disponible restante.

Le HCR s’est également servi de cartes satellites pour gérer le camp de réfugiés de Domiz, le plus grand d’Irak.

Au Liban, où plus de 700 000 réfugiés sont enregistrés, mais où il n’existe aucun camp officiel, le HCR utilise des outils de cartographie en ligne comme ArcGIS Online pour suivre l’évolution des campements informels.

« Nous avons besoin de bien plus d’informations que par le passé », a dit à IRIN Andrew Harper, représentant du HCR en Jordanie. « Ces outils et analyses ne sont pas seulement extrêmement utiles, ils sont indispensables ».

Scanner biométrique :

Plus tôt cette année, les travailleurs humanitaires ont commencé à répertorier tous les réfugiés syriens arrivant en Jordanie dans une base de données biométrique à leur enregistrement. Le système biométrique, qui permet de gagner en efficacité, d’améliorer l’exactitude des enregistrements et d’éviter les doublons, sert également à la distribution d’espèces au moyen d’un outil digne d’un film hollywoodien : le scan d’iris. C’est la première fois que le HCR distribue des espèces par ce biais.

Dans le cadre d’un partenariat avec la Cairo Amman Bank (CAB), les réfugiés éligibles au versement de subventions par le HCR peuvent retirer leur argent dans plus de 100 points en Jordanie. Plutôt que d’utiliser une carte de crédit, le distributeur automatique fonctionne par scan oculaire.

« C’est un excellent moyen de [s’assurer] que la personne qui retire l’argent est bien celle à laquelle il est destiné », a dit Volker Schimmel, coordinateur principal de terrain auprès du HCR. « C’est une mesure de ciblage antifraude. C’est également un bon instrument de suivi post distribution car nous pouvons voir d’où l’argent est prélevé, et nous sommes en mesure de faire le lien avec une personne, et de rattacher cette personne à un lieu ».

De cette manière, les organisations humanitaires peuvent localiser les réfugiés sur une carte, et évaluer la distance qu’il leur faut parcourir pour accéder aux services bancaires. En effet, l’un des principaux problèmes relevés concernant les réfugiés ayant besoin d’aide en Jordanie était le coût des transports.

Le HCR veut instaurer l’enregistrement biométrique des réfugiés en différents endroits de la région. Ainsi, la mise en place d’un scan oculaire et d’un prélèvement des empreintes digitales à l’enregistrement est prévue en début d’année prochaine en Irak.

Bons d’achat alimentaire électroniques :

En Turquie, le Programme alimentaire mondial (PAM) gère un programme de bons d’achat alimentaire électroniques en collaboration avec le Croissant-Rouge turc (dit « Kizilay »). Les réfugiés reçoivent des cartes chargées mensuellement avec du « crédit », qui servent à régler leurs courses alimentaires dans les magasins locaux.

En plus de permettre aux réfugiés de choisir ce qu’ils achètent, cette solution évite au PAM d’avoir à gérer la distribution massive de nourriture. Elle exclut la revente au marché noir des denrées gratuites, et est plus sûre que la mise en circulation d’argent liquide.

La carte alimentaire électronique prévoit un crédit mensuel de 80 livres turques (45 dollars) par personne, utilisable dans une sélection de commerces fixée par le PAM, le Kizilay et le gouvernement. Elle peut servir à l’achat de n’importe quel aliment, à l’exclusion des suivants : alcool, cigarettes, chocolat, confiseries, biscuits, glace et boissons gazeuses.

L’argent est chargé électroniquement sur les cartes en deux traites mensuelles, et le solde restant à chaque fin de mois est effacé.

Depuis août 2012, ce programme a fourni l’équivalent de 73 millions de repas à près de 117 000 Syriens.

« La carte alimentaire électronique est un moyen économique et efficace de fournir de l’aide alimentaire tout en soutenant l’économie locale », a dit à IRIN Jean-Yves Lequime, coordinateur d’urgence du PAM en Turquie. « Surtout, elle permet aux familles syriennes de faire leurs courses et de cuisiner elles-mêmes selon leurs goûts et leurs préférences ».

Fort du succès remporté par le programme en Turquie, le PAM déploie actuellement un système équivalent en Jordanie et au Liban.

Cartes SIM spéciales :

En Jordanie, le HCR est sur le point de lancer un nouveau programme attribuant aux réfugiés syriens des cartes SIM d’un genre particulier, grâce auxquelles ils recevront des messages d’information de masse. Chaque carte SIM contiendra un menu préconfiguré avec des informations essentielles et les coordonnées de prestataires de services.

Ces cartes SIM permettront d’envoyer des SMS d’urgence et d’appeler gratuitement le numéro d’information du HCR, qui reçoit 700 appels par jour en moyenne à l’heure actuelle. Enfin, ces cartes n’expirent pas, même lorsqu’aucun rechargement en crédit n’est effectué.

Le HCR prévoit de distribuer 120 000 cartes dans les prochains mois.

Au Kurdistan irakien, le HCR partage des informations avec les occupants du camp de Domiz via SMS. Grâce à ce système — administré par le Comité international de secours (International Rescue Committee, IRC) — près de 5 000 réfugiés reçoivent des actualisations régulières sur la vie du camp, relatives notamment aux horaires de distribution, à l’accès aux denrées non alimentaires, à l’enregistrement et à d’autres informations communautaires d’ordre général. Il est prévu d’étendre le programme à d’autres camps de la région d’ici peu.

Tablettes :

Les équipes du HCR travaillant avec les réfugiés urbains en Jordanie passent progressivement à un système de collecte des données par tablette, en vue d’une rationalisation de la paperasserie. Elles ont de plus en plus recours aux dispositifs mobiles dans leur travail (visites à domicile, évaluations de la vulnérabilité, suivi post distribution et suivi psychologique individualisé).

Compte tenu du caractère confidentiel des informations recueillies, le personnel du HCR à Amman a développé sa propre application Android, ce qui évite d’avoir à héberger les données relatives à l’enregistrement et à l’aide en dehors de l’infrastructure sécurisée du programme.

Au Liban, les équipes de protection du HCR utilisent OpenDataKit, une application open source de collecte de données mobiles, pour la surveillance des frontières et le suivi des expulsions. Les partenaires du HCR l’utilisent également pour la conduite d’évaluations et le suivi des distributions. Le logiciel permet à ses utilisateurs de collecter des données sur un dispositif mobile, de les regrouper et de les extraire au format voulu.

Codes QR :

On a tendance à associer les codes QR, ou flashcodes, aux smartphones, via lesquels ils servent à s’inscrire à des concours ou des promotions, ou encore à acheter en ligne. Mais les travailleurs humanitaires se servent également de ces codes, qui se sont révélés un outil indispensable pour l’acheminement de l’aide de base aux plus nécessiteux.

En raison de difficultés d’accès, les organisations d’aide humanitaire ont dû faire appel à différentes organisations partenaires pour la distribution de l’aide en Syrie. Dans certains cas, la situation a conduit à des chaînes d’approvisionnement longues et complexes, difficiles à contrôler. Dans son dernier rapport sur les catastrophes dans le monde, la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FISCR) cite une organisation humanitaire internationale utilisant les codes QR pour suivre ces chaînes d’approvisionnement et s’assurer de la livraison des denrées.

L’organisation — que le rapport ne nomme pas — a doté plusieurs « transporteurs » de smartphones équipés de codes QR spéciaux et d’autres applications pour permettre la localisation des colis. L’utilisateur final pouvait ensuite confirmer (ou de démentir) la réception de l’envoi par email, Skype ou autre. En l’espace d’un an, l’ampleur des livraisons a considérablement augmenté, et d’autres organisations ont adopté ce système.

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