Aider les communautés d’accueil à aider les réfugiés syriens

Abu Firas et sa famille ont quitté Damas, la capitale syrienne, après que la maison de leur voisin eut été frappée par une bombe en mars.

À leur arrivée en Jordanie - avec les vêtements qu’ils portaient sur le dos pour seul bagage – leur première halte fut le camp de réfugiés de Zaatari, où ils vécurent plusieurs mois dans des conditions difficiles avant de partir pour Irbid, une ville jordanienne à 15 kilomètres au sud de la frontière syrienne.

Chaque jour, des Syriens quittent le camp de Zaatari pour tenter leur chance dans des communautés urbaines ou périurbaines, où vivent aujourd’hui plus de deux tiers des 550 000 réfugiés du pays.

Ce faisant, ils alourdissent le fardeau qui pèse sur les communautés locales qui les accueillent.

La Jordanie, la Turquie, l’Irak et l’Égypte ont dépensé des milliards de dollars pour accueillir plus de 2,2 millions de réfugiés syriens dans des camps, des villages et des villes dans toute la région. Avec la pérennisation de la crise, les organisations humanitaires et les bailleurs de fonds cherchent à s’écarter d’une aide strictement humanitaire aux réfugiés au profit d’une approche de développement à plus long terme.

« Il est demandé d’en faire plus pour les communautés d’accueil, car de nombreux réfugiés quittent les camps et s’établissent dans des zones urbaines où ils partagent les services, comme la santé et l’éducation, avec les Jordaniens », a dit David Verboom, directeur du bureau régional du service d’aide humanitaire de la Commission européenne, l’ECHO, à Amman, la capitale.

« Les enjeux évoluent… Les gens sont en train de réaliser qu’il ne s’agit pas d’une crise humanitaire à court terme. Nous devons adopter une approche plus stratégique, plus durable, à plus long terme »

Cette semaine, de hauts responsables des Nations Unies en matière d’affaires humanitaires et de développement se sont réunis à Amman pour discuter de la voie à suivre pour faire face à la crise, alors qu’en Syrie quantité de groupes rebelles armés cherchent à évincer le président Bachar Al-Assad depuis plus de deux ans.

Les discussions ont essentiellement tourné autour de la nécessité de combler le fossé entre l’aide humanitaire, les programmes de relèvement et le travail de développement, et celle d’élargir le champ des bénéficiaires de l’aide au-delà des seuls réfugiés, pour y inclure les populations nationales affectées et les gouvernements.

« Sans cesser de fournir une assistance humanitaire essentielle, nous devons répondre aux besoins de développement de façon complémentaire, simultanée et urgente », a dit Sima Bahous, directrice du bureau régional pour les États arabes du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), en clôture de la rencontre de 2 jours, le 4 novembre.

« Les Jordaniens souffrent »

Les réfugiés syriens comptent désormais pour plus de 40 pour cent de la population du gouvernorat d’Irbid, selon le ministère jordanien de la Planification, ce qui pèse lourdement sur les écoles, les services de santé et les logements disponibles.

« Les Jordaniens souffrent », a dit à IRIN Andrew Harper, représentant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Jordanie. « Leurs infrastructures étaient déjà en piteux état, et depuis l’arrivée des Syriens, elles sont de plus en plus saturées ».

« Nous répondons en grande partie aux besoins immédiats des réfugiés. Maintenant nous devons simplement nous assurer que les programmes que nous mettons en place sont viables ; qu’ils prennent en considération la baisse éventuelle des financements sur le long terme ; et que les Jordaniens ne sont pas oubliés ».

Dans certains quartiers d’Irbid, qui était auparavant une ville universitaire paisible, les loyers ont triplé cette année. Des travailleurs humanitaires ont dit à IRIN qu’une chambre simple sans salle de bain allait désormais chercher dans les 350 dinars jordaniens par mois (500 dollars US).

Il arrive que des propriétaires avides exploitent les Syriens, et chassent leurs locataires jordaniens pour proposer le même logement à une, deux, voire trois familles de réfugiés pour qu’elles y cohabitent. Les travailleurs humanitaires rapportent que les anciennes résidences universitaires se remplissent de Syriens, transformant des pâtés de maisons entiers en quartiers de réfugiés.

Attaquer le problème à la racine

Dans une volonté de répondre à la demande élevée et de réduire la pression à laquelle sont soumises les communautés d’accueil à Irbid, le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) a lancé un nouveau programme : les propriétaires jordaniens reçoivent une aide financière pour achever les travaux de rénovation et d’agrandissement de leurs maisons, afin d’y accueillir des Syriens sans leur faire payer de loyer.

La famille d’Abu Fira est l’une des premières à avoir bénéficié de ce programme. Il y a deux mois, ils ont signé un contrat de 18 mois pour vivre au deuxième étage d’une maison appartenant à un miliaire à la retraite, Abdullah Omari, dont les travaux viennent tout juste d’être terminés.

« Nous sommes très bien ici », a dit Abu Firas. « Nous avons quatre chambres, une cuisine et une salle de bain, et le propriétaire est très aimable et accueillant. Il a été comme un frère pour nous ».

« Au lieu de simplement verser de l’argent aux réfugiés pour leur loyer, nous voulions nous attaquer à la racine du problème », a dit Jonathan Brigham, coordinateur du programme auprès du NRC, en faisant allusion à la hausse des prix du loyer due au manque de logements.

Il a expliqué que le programme était parfaitement adapté aux villages en périphérie d’Irbid, où de nombreux Jordaniens possèdent des terrains familiaux, mais n’ont pas la capacité d’autofinancement nécessaire pour terminer les travaux de construction.

Cela faisait environ 5 ans que M. Omari, 63 ans, travaillait à la construction du deuxième étage de sa maison.

« J’imagine que ça m’aurait pris 3 années de plus », a-t-il dit à IRIN. « Mais maintenant elle est terminée ».

« Un programme très bien accueilli »

M. Brigham a dit que l’idée était de créer de l’emploi dans le secteur de la construction et de stimuler l’économie. « Mais surtout, il ne s’agit pas simplement d’offrir un toit aux réfugiés, mais également de faire profiter la communauté locale, dont certaines personnes commençaient à ressentir les conséquences de l’arrivée massive de Syriens… Une maison, c’est un actif, alors si vous investissez dedans pour eux, il prendra de la valeur. C’est bien plus viable qu’une aide financière au logement ».

M. Omari a été l’un des premiers à souscrire au programme.

« Beaucoup de gens ici se méfiaient de la manière dont ça allait se dérouler, mais maintenant qu’ils ont vu que ma maison est terminée, ils veulent tous y participer », a-t-il dit.

Le programme, financé par l’ECHO, le ministère norvégien des Affaires étrangères et le département d’État américain, prévoit d’achever 1 000 maisons d’ici fin décembre, et 4 000 supplémentaires en 2014 s’il parvient à lever des fonds supplémentaires.

L’initiative (baptisée « Urban Host community Integrated Shelter Programme ») reçoit également le soutien du gouvernement, qui incite les bailleurs de fonds à allouer au moins 30 pour cent de leurs financements destinés aux programmes d’aide aux réfugiés syriens aux communautés d’accueil.

« C’est un programme très bien accueilli », a dit à IRIN Feda Gharaibeh, directrice de l’unité de coordination des secours humanitaires du ministère jordanien de la Coordination et de la Coopération internationale. « Les Jordaniens ont le sentiment de bénéficier d’un soutien pour l’accueil des réfugiés syriens et ça a également permis d’améliorer leurs conditions de vie ».

Si de telles solutions n’existaient pas, les tensions liées à la présence de réfugiés pourraient donner lieu à une réaction violente des Jordaniens à l’encontre du gouvernement, voire de la monarchie, rapportent les analystes. Les autorités, qui gardent en mémoire les manifestations de l’année dernière provoquées par une baisse des subventions, font tout pour éviter que ça se reproduise.

L’économie jordanienne se porte plutôt mal depuis des années : le taux de chômage est élevé, les niveaux d’investissement sont bas, et ses principales sources de revenus sont l’aide étrangère et les rentrées de devises assurées par l'émigration.

« Le gouvernement devrait prendre garde à ne pas donner l’impression que les réfugiés sont la source de tous ses problèmes, car si l’on en croit les chiffres, les problèmes ont commencé bien avant l’arrivée des réfugiés », a dit Yusuf Mansur, un économiste jordanien indépendant.

Planifier l’avenir

Le sixième plan de réponse régional (RRP6) pour les réfugiés syriens, un appel de fonds régional en faveur des projets humanitaires visant à aider les réfugiés et les autres communautés affectées par la crise syrienne en 2014, est en cours de finalisation.

Pour des pays comme la Jordanie ou le Liban (qui accueillent le plus de réfugiés syriens), le soutien aux communautés d’accueil devrait figurer en têtes des approches suggérées.

En Jordanie, le HCR a déjà alloué plus de 9 millions de dollars US à 169 projets communautaires venant à la fois en aide aux réfugiés et aux communautés d’accueil. L’initiative, dont la portée est estimée à environ 2,3 millions de personnes, investit dans le financement d’équipements médicaux pour des centres de santé, des camions-citernes municipaux, des camions poubelle, des solutions d’éclairage public, de nouveaux puits, un réseau hydrographique et des dons généralistes pour des articles de secours.

Mais le passage à une approche plus globale requiert également un soutien budgétaire plus important de la part d’institutions financières comme la Banque mondiale, qui ne donne habituellement pas la priorité aux pays à revenu intermédiaire du Moyen-Orient comme la Jordanie et le Liban, a dit Pete Manfield, de l’antenne régionale pour la crise syrienne à Amman du Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Compte tenu de l’ampleur de la crise et de son inscription sur le long terme, la trajectoire habituellement suivie par les opérations humanitaires – commencer par les secours et évoluer progressivement vers le développement – ne s’applique pas ici, a-t-il dit. Au lieu de cela, les deux phases ont lieu simultanément.

« Il nous faut une stratégie alliant soutien humanitaire, développemental et structurel pour les pays de la région. Du point de vue des gouvernements régionaux et en termes d’efficacité, la crise ne peut être résolue de façon cloisonnée ».

lr/ha/cb – xq/amz