Service cinq étoiles à l'émirienne pour les réfugiés

Les caravanes blanches, sagement alignées, brillent sous la lumière éblouissante du soleil de midi, au milieu de la poussière du désert. Seuls quelques vêtements étendus aux fenêtres viennent troubler leurs ombres, courtes et symétriques.

Le camp ne résonne d'aucun des bruits généralement associés à un camp de réfugiés — chantiers, grésillement de friture ou cris de marchands ambulants. Mis à part le grondement du camion-poubelle et l'appel à la prière, le camp est pour ainsi dire plongé dans un silence feutré.

L'air n'empeste pas non plus d'odeurs d'égouts. Il n'y a pas de canaux d'évacuation à ciel ouvert. Les fils électriques solides et les antennes paraboliques qui parsèment le camp lui donnent un air de ville bien établie. On en oublierait presque que l'on se trouve dans un camp de réfugiés en plein désert jordanien ouvert seulement depuis six mois.

Le camp de Mrajeeb al-Fhood, dirigé par l'Autorité du Croissant-Rouge des Émirats arabes unis, est qualifié de « camp de réfugiés cinq étoiles », une réputation que le personnel et les bénévoles, souvent originaires des Émirats, ont tendance à minimiser.

Mais les services de haute qualité offerts par le camp coûtent cher et cela soulève des questions quant à l'optimisation des ressources et la durabilité des installations sur le long terme.

Thé et café 24/7

Les Émirats n'ont pas regardé à la dépense dans ce camp connu sous le nom de Camp jordano-émirati (Emirati Jordanian Camp, EJC), isolé à environ 80 km au nord d'Amman, la capitale de la Jordanie.

Contrairement à Za'atari, le plus grand camp de réfugiés de Jordanie, l'EJC n'est pas surpeuplé. Il accueille actuellement environ 3 600 résidents. Tous les réfugiés sont logés dans des caravanes plutôt que des tentes et bénéficient de douches chaudes, de l'électricité et de l'éclairage public.

Les caravanes sont toutes exactement à la même distance les unes des autres et affichent un numéro et un code. Un système informatique centralisé enregistre le lieu de résidence de chaque habitant et l'aide reçue par chaque famille.

Chaque réfugié reçoit trois repas chauds par jour, cuisinés avec soin sur place par une entreprise de restauration jordanienne. Les boîtes en aluminium à emporter sont délivrées directement chez les résidents et ceux qui doivent suivre un régime spécial pour des maladies comme le diabète reçoivent un menu adapté.

Du thé et du café sont mis à disposition des réfugiés dans des salles ouvertes 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Le camp dispose également de salles de télévision pour les hommes et pour les femmes, d'un terrain de jeux pour les enfants, d'un terrain de football, d'un supermarché et d'une mosquée.

Le centre médical du camp, construit autour d'une cour ombragée faisant office de salle d'attente, compte non seulement plusieurs médecins et infirmiers, mais également un pédiatre, un obstétricien, un pharmacien, un dentiste, un service de radiologie et une salle d'observation pour tout patient ayant besoin d'une attention prolongée.

En septembre, une école entièrement équipée a ouvert ses portes avec le soutien du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et du Département britannique pour le développement international (DFID). Elle est suffisamment grande pour accueillir les quelque 1 300 enfants du camp et offre un enseignement primaire et secondaire ainsi que des activités sportives et autres loisirs extrascolaires.

Des dons sont stockés dans un entrepôt, dont des vêtements neufs — des costumes, des robes, et des chaussures de mariage ou pour d'autres occasions, ainsi que des T-shirts Adidas.

On est bien loin des services surchargés du camp de Za’atari, où les écoles peinent à accueillir tous les enfants et où la demande de produits essentiels a conduit à la création d'un puissant marché noir.

Rapport coût-efficacité

Ni le personnel de l'EJC, ni les employés du siège de l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge à Abu Dhabi, la capitale des Émirats arabes unis, n'ont pu dire à IRIN combien l'organisation avait dépensé pour la création de l'EJC — estimée à 10 millions de dollars par certains médias émiratis — ni quels en sont les coûts de fonctionnement.

Un porte-parole de l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge a cependant dit à IRIN que, depuis le début de la crise, l'organisation caritative avait dépensé 13,5 millions de dollars dans le soutien aux réfugiés syriens en Jordanie (dont des projets en dehors du camp).

Si certains ont félicité les Émirats arabes unis pour avoir relevé le niveau des services aux réfugiés, d'autres remettent en question le rapport coût-efficacité des ressources mobilisées.

La Jordanie a enregistré près de 600 000 réfugiés syriens. Cela a exercé une énorme pression financière sur les services publics et déclenché une grande opération humanitaire, encore sous-financée, de la part des Nations Unies et des organisations non gouvernementales (ONG) internationales.

La semaine dernière, le gouvernement jordanien a annoncé qu'il avait dépensé 1,7 milliard de dollars dans l'aide aux réfugiés et qu'il avait du mal à faire face à leur afflux. Selon les estimations, le camp de Za’atari héberge environ 120 000 personnes, soit 33 fois plus que l'EJC.

« L'EJC dispose de beaucoup de ressources et est bien construit comparé à Za’atari et ils ont fait un excellent travail en installant des réseaux d'eau et d'égouts fermés et en fournissant trois repas chauds par jour », a dit Carsten Hansen, directeur du Conseil norvégien pour les réfugiés en Jordanie, qui finance des programmes éducatifs à l'EJC.

« Il y a des choses que l'on peut remettre en question, a-t-il cependant ajouté, comme le fait que l'argent n'arrive pas ailleurs alors qu'autant de fonds sont dépensés pour aussi peu de réfugiés à l'EJC — bien plus par personne qu'à Za’atari. »

L'excellence en prévention

L'Autorité émiratie du Croissant-Rouge dit avoir conçu ce camp d'après son expérience d'opérations humanitaires dans d'autres pays du monde, dont le Yémen, le Kosovo et la Libye.

« Nous connaissons donc les besoins des gens », a dit Saif Ali Al Dhaheri, directeur général du camp.

« Les organisations d'aide humanitaire responsables de l'EJC ont leur propre manière de faire, mais je pense que nous pouvons apprendre les uns des autres »

« Oui, nous pourrions héberger plus de monde si nous dépensions moins, mais nous ne pourrions pas leur apporter le même niveau de services », a-t-il dit à IRIN. « Imaginons que nous ayons 10 000 ou 20 000 personnes ici et que l'infrastructure ne puisse pas faire face et qu'ils tombent tous malades. Nous dépensons ainsi parce que nous voulons que les gens soient bien traités. »

Lors d'une visite de ce camp étroitement clôturé, Saif Al Kaabi, médecin chargé du contrôle des installations de santé de l'EJC, a dit à IRIN que le camp n'avait connu aucune épidémie grâce à son « excellente infrastructure ».

« Actuellement, on dépense davantage d'argent pour soigner les gens, qu'en est-il de la prévention primaire ? »

« Les gens disent des choses sur ce camp sans même y venir. Je voudrais leur dire de venir voir par eux-mêmes en trois dimensions. Après ils comprendront », a dit M. Al Kaabi, qui prend sur son temps de médecin urgentiste dans les hôpitaux d'Al Ain et Abu Dhabi, aux Émirats arabes unis, pour travailler comme bénévole en Jordanie.

Pour le gouvernement jordanien, les Émirats arabes unis dirigent le camp et sont libres de le gérer comme bon leur semble.

« C'est leur argent », a dit Feda Gharaibeh, directrice du département de coordination des secours humanitaires du ministère jordanien de la Planification et la Coopération internationale (MOPIC). « Ils ont été très très généreux et nous apprécions l'aide qu'ils nous ont apportée. »

Les réfugiés qui ont parlé à IRIN, accompagné par le personnel de l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge, ont dit qu'ils aimaient le camp.

« Tout est bien ici. Tout est fourni : les vêtements, la nourriture, les médicaments, tout », a dit Maha, 40 ans et mère de six enfants qui est arrivée de Homs il y a trois mois. « Mon fils a un emploi et nous sommes heureux d'être ici. »

« Nous sommes venus ici parce que [...] nous avons entendu des gens en parler quand nous sommes arrivés en Jordanie », a ajouté son mari, Abdul, 47 ans, mécanicien. « Tout le monde disait que c'était bien, avec de la bonne nourriture et des abris. »

« J'ai un cousin à Za’atari, a-t-il poursuivi. “Il dit que c'est surpeuplé. Oui, c'est définitivement mieux ici. Il y a plus d'espace et de meilleurs services. »

Règles

L'EJC offre de nombreux avantages, mais certaines règles doivent cependant être respectées.

Seules les familles sont acceptées. Pas les hommes célibataires. Les familles vulnérables sont d'ailleurs incitées à aller à l'EJC plutôt qu'à Za’atari, qui est beaucoup plus grand et où la criminalité et l'insécurité posent problème.

Il est interdit de cuisiner pour soi. Ce n'est pas nécessaire, a-t-on dit à IRIN, tous les repas et les en-cas sont fournis. Il n'existe d'ailleurs pas de marché libre pour acheter et vendre des biens et des services.

« Nous en avons débattu », a expliqué M. Al Kaabi. « À Za’atari, ils ont un marché libre, mais qui s'enrichit ? Seulement un petit nombre de personnes et la majorité se font exploiter. »

Une seule personne par famille est par ailleurs autorisée à travailler. Ces travailleurs postulent auprès d’un comité central qui leur attribue un poste vacant en fonction de leurs compétences. Nombreux sont ceux qui font du nettoyage ou d'autres travaux manuels, mais des enseignants et des professionnels de la santé ont également obtenu un emploi à l'école ou à l'hôpital du camp.

Mohammed, technicien de laboratoire et père de cinq enfants originaire du gouvernorat de Dera'a, dans le sud de la Syrie, a dit à IRIN qu'il était heureux de travailler, même s'il n'était payé que 25 dinars jordaniens (22 dollars) par semaine, un salaire bien inférieur à celui qu'il recevait lorsqu'il travaillait dans un hôpital public en Syrie.

Toutefois, l'EJC n'est manifestement pas fait pour tout le monde.

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), chargée de transporter les réfugiés d'un centre d'accueil frontalier vers les différents camps, au 2 octobre, 4 504 réfugiés avaient été conduits à l'EJC. Ce qui signifie que 900 d'entre eux, soit près d'un cinquième de la population du camp, sont partis depuis, soit pour rentrer en Syrie (comme le font régulièrement des réfugiés de toute la région), soit pour s'installer dans un autre camp ou vivre dans une ville jordanienne.

Le camp est d'ailleurs loin d'avoir atteint le maximum de sa capacité. Le premier secteur du camp comporte 770 caravanes, dont 71 étaient encore vides début octobre. En outre, 2 200 nouvelles caravanes supplémentaires sont déjà sur place, prêtes à être installées dans le deuxième secteur du camp, une fois que l'installation des canalisations et de l'électricité sera achevée. Lors de l'ouverture du camp en avril, il avait été annoncé que la capacité totale du camp à terme serait de 25 000 habitants.

Selon Mme Gharaibeh, du MOPIC, ceux qui veulent gagner de l'argent préfèrent vivre à Za’atari, mais « pour une veuve ou une mère seule avec de nombreuses filles, pour les personnes âgées ou pour les handicapés, je pense que l'EJC est le meilleur endroit, le plus adapté. »

Durabilité

Mais combien de temps va-t-il durer ?

Au Yémen, l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge a dirigé un camp similaire pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP), également qualifié de camp « cinq étoiles » pour ses repas chauds, son électricité et ses excellentes infrastructures de santé.

Cependant, quatre ans après l'ouverture en grande pompe de Mazraq II, le personnel de l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge a quitté les lieux depuis longtemps, l'électricité a été coupée et la majorité des infrastructures ont été pillées. Les PDIP sont livrés à eux-mêmes, avec des caravanes qu'ils ne peuvent pas entretenir et des équipements de santé qu'ils ne peuvent pas utiliser.

« Dieu seul sait » combien de temps l'EJC va rester ouvert, a dit M. Al Dhaheri. Un porte-parole de l'Autorité émiratie du Croissant-Rouge a dit que l'organisation continuerait de soutenir l'EJC et les réfugiés syriens « aussi longtemps qu'il sera nécessaire ».

Les organisations d'aide humanitaire occidentales sont souvent sceptiques face aux méthodes des bailleurs de fonds des pays du Golfe.

Mais à mesure que ces derniers deviennent des acteurs de poids dans les situations d'urgences actuelles, les organisations occidentales doivent de plus en plus collaborer avec eux. L'EJC, où interviennent plusieurs agences des Nations Unies et ONG internationales, en est un bon exemple.

« Les organisations d'aide humanitaire responsables de l'EJC ont leur propre manière de faire », a dit M. Hansen, du Conseil norvégien pour les réfugiés, « mais je pense que nous pouvons apprendre les uns des autres ».

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