Le rôle des gangsters en matière de développement

La trêve précaire entre gangs négociée au Salvador en 2011 pousse de nombreux experts en criminalité à se demander si « dialoguer avec les criminels » dans d'autres pays pourrait réduire la violence criminelle et aider les gangsters - et les communautés qui en dépendent - à changer de gagne-pain.

Il est largement admis que la guerre contre le crime et la drogue a globalement échoué à affaiblir les cartels ou à mettre fin à la violence et à l'usage de stupéfiants. De la même façon, on assiste à une prise de conscience croissante de l'ancrage des groupes criminels dans les sociétés au sein desquelles ils opèrent. En conséquence, la tendance est à la recherche d'approches plus créatives et davantage orientées vers le développement pour combattre le crime.

Robert Muggah, directeur de recherche à l'Institut Igarapé, constate une nette tendance à vouloir changer la manière d'aborder les criminels : « Nous commençons à voir certains hommes politiques et chefs d'entreprise changer de cap. On observe des exemples hésitants d'expérimentations, et l'émergence de nouvelles approches partout en Amérique et, dans une moindre mesure, en Afrique et en Asie, avec des interventions davantage axées sur les faits que sur l'idéologie ».

Lors d'une conférence récente de la Global Initiative on Transnational Organized Crime (Initiative mondiale contre le crime organisé transnational) qui s'est tenue à New York le 19 septembre, le directeur de l'Université des Nations Unies James Cockayne a évoqué des situations dans lesquelles la collaboration avec des criminels pouvait porter ses fruits. Dans certains États ou certaines communautés fragiles, les groupes criminels jouissent bien souvent d'une plus grande légitimité que les autorités, car ils sont davantage à même de délivrer des biens et des services aux gens, a-t-il expliqué.

« Nous devons reconnaître que certains groupes criminels peuvent être des sources de capital social capables de renforcer l'État », a-t-il dit, en ajoutant qu'il serait naïf d'ignorer les dilemmes moraux inhérents et les risques encourus, notamment celui de bafouer les droits des victimes ou de renforcer sans le vouloir le rôle des criminels.

M. Cockayne a cité l'initiative de l'ONG Viva Rio en Haïti à titre d'exemple positif. Dans le cadre de cette initiative, d'anciens gangs ont participé « à des projets novateurs de recyclage des eaux usées et de distribution qui ont permis d'améliorer l'accès des communautés à l'eau et à l'énergie, tout en encourageant les membres de gangs à sortir de la violence en leur procurant un moyen de subsistance alternatif, et de créer un capital social entre les gangs, la communauté et l'État », a-t-il écrit dans un rapport présenté lors de la conference.

On dénombre d'autres exemples d'approches alternatives, parmi lesquels des trêves entre gangs au Bélize, au Honduras et au Guatemala ; des « projets de pacification » dans les favelas de Rio de Janeiro ; et des projets d'« interruption de la violence » aux États-Unis. Les initiatives du type de celles menées à Rio impliquent de nouvelles stratégies de maintien de l'ordre. À l'inverse, les autres projets - comme l'initiative en Haïti et celles inspirées du programme conduit au Salvador - mettent la société civile au cour de leur intervention en cherchant à réhabiliter les criminels et à leur offrir d'autres moyens de subsistance et une identité sociale.

Une approche risquée

La stratégie consistant à tenter de collaborer avec les criminels plutôt que de les mettre sous les verrous n'a rien de nouveau. Les autorités birmanes coopèrent avec les milices locales impliquées dans le trafic de drogue depuis les années 1960, et à New York, les premiers exemples de coopération entre la police et les gangs remontent au XIXe siècle. Mais dans le contexte actuel de l'échec de la guerre contre la drogue, les observateurs politiques internationaux manifestent un regain d'intérêt pour ce type d'approches et prônent de nouvelles recherches.

Si les trêves entre gangs offrent « des perspectives importantes », M. Cockayne a toutefois souligné la nécessité de mener « des recherches comparées à plus grande échelle ». M. Muggah a dit qu'en dépit des résultats prometteurs enregistrés nombre de programmes proposant aux jeunes une alternative à la criminalité, les preuves scientifiques restaient maigres.

Dans son discours à la conférence de la Global Initiative, Sarah Cliffe, conseillère spéciale et sous-secrétaire générale de l'ONU pour les moyens civils, a dit que collaborer avec des chefs de gang (en exercice ou repentis) pour exploiter leurs connaissances avait fait ses preuves dans certains cas. « La question est de savoir si travailler avec eux renforce leurs réseaux », a-t-elle néanmoins ajouté.

On touche là au cour du débat. De nombreux opposants à cette stratégie se refusent à négocier avec des criminels, de crainte qu'ils n'en ressortent renforcés. À la même conférence, Rodrigo Avil, conseiller gouvernemental au Salvador, a précisé que bien que la trêve négociée entre les gangs Barrio 18 et Mara Salvatrucha ait entraîné une réduction des homicides de 40 pour cent, l'extorsion et les autres activités liées aux gangs avaient augmenté. « Les gangs ont évolué et tiré profit de la situation, a-t-il dit.

Au Bélize, une trêve similaire quoique moins connue, négociée elle aussi en 2011, s'est accompagnée de l'instauration d'un programme financé par les États-Unis et le Royaume-Uni proposant une médiation des conflits entre gangs, ainsi que la création d'alternatives en matière d'emploi et d'éducation. Non seulement cette initiative coûteuse a épuisé la totalité des fonds alloués mais, selon certains observateurs, elle aurait contribué à consolider les gangs en les finançant pour qu'ils restent en marge de la criminalité.

« Nouer des accords avec des chefs de gang aide peut-être à suspendre la violence et à faire baisser le taux d'homicides, mais qu'est-il fait pour les criminels dans la rue ? [.] Nous devons remplacer ces réseaux par d'autres moyens de cohésion sociale et économique »

Savoir s'il convient de considérer la trêve au Salvador comme un succès est sujet d'intense débat. Quoi qu'il en soit, des projets inspirés de son modèle sont en cours d'exploration au Guatemala, au Honduras et à Guadalajara, au Mexique.

M. Muggah a dit que ces trêves et interventions, si elles permettent des avancées sécuritaires, « ont un coût politique, et potentiellement social et économique ». « En faisant des compromis, les gouvernements risquent d'entamer leur crédibilité auprès des électeurs. Leurs partenaires bilatéraux et multilatéraux pourraient devenir plus réticents à s'associer à eux ».

« Si des problèmes surviennent à la suite des négociations - et c'est inévitable - les responsables élus ou nommés seront tenus pour responsables. De plus, des éléments indiquent que lorsque les groupes criminels ne sont pas dissous efficacement, ils peuvent réaffirmer leur contrôle, étendre leur influence et accroître leurs profits [découlant d'activités illicites] au sein des communautés ».

Créer des perspectives

Certains médias affirment que l'arrangement secret passé au Salvador entre les chefs emprisonnés des deux gangs et des représentants du gouvernement - qui se sont engagés à améliorer leurs conditions de détention si les membres à l'extérieur cessaient de s'entretuer - s'effiloche. Le problème est en partie dû au fait que le gouvernement n'a pas avoué publiquement qu'il négociait avec des criminels, de crainte des retombées politiques du scandale moral qu'auraient suscité de tels aveux.

Cette réaction n'est pas vraiment surprenante, si l'on considère « la douleur et les souffrances » engendrées par les guerres de gangs, a dit Isabel Aguilar, coordinatrice du Programme jeunesse d'Interpeace en Amérique centrale, qui a étroitement collaboré avec des initiatives impliquant des gangs rivaux. Mais le manque de transparence favorise la prévalence de théories conspirationnistes. Certains accusent même la trêve d'avoir ouvert la voie à des réseaux de trafic de drogue internationaux en vue d'un meilleur contrôle du territoire.

Parce que le gouvernement n'est pas une entité homogène, différents acteurs ont tout intérêt à maintenir ou saboter la trêve, a-t-elle dit. La violence est également plus rentable que la paix pour certains acteurs, notamment le secteur de la sécurité privée qui prospère au Salvador. En dépit des problèmes, Mme Aguilar reste optimiste. « Je pense que ça marche, surtout parce que les chefs de gang ont la volonté de maintenir [la paix] ».

Là où les conditions de détention sont si mauvaises qu'une pomme peut valoir 75 dollars US, il est aisé de comprendre pourquoi les 10 000 gangsters derrière les barreaux aspirent à une amélioration. Mais quelles sont les motivations des quelque 50 000 membres de gang en liberté ? Des emplois et des réseaux sociaux venant remplacer ceux offerts par les gangs sont essentiels pour les maintenir en marge de la violence.

Bien que coûteuse et difficile à maintenir, la deuxième phase de la trêve - des initiatives de prévention de la violence à la racine en cours dans 11 des 200 municipalités que compte le pays - commence doucement à porter ses fruits, selon Mme Aguilar. Elle a affirmé que les membres de gang étaient épuisés par les 17 années de la lutte qui les oppose. « Ils réalisent que ce qu'ils ont construit n'a pas conduit à la paix ou à la possibilité de mener une vie normale et d'être heureux ».

Les médiateurs leur ont fait prendre conscience que les entreprises de sécurité et de vente d'armes étaient celles qui tiraient avantage de la violence. Dans le cadre de zones « sans violence », instaurées avec le concours de l'Église catholique, de la société civile et de l'ensemble des partis politiques, des gangsters ont participé à des initiatives de nettoyage, de construction et d'éducation. Des programmes de création d'emplois - financés par le gouvernement et le secteur privé - proposent aux membres de gangs d'autres moyens de gagner leur vie.

« Nous pouvons dire que cela contribue à l'enracinement du processus sur le terrain et à ce qu'il soit être durable », a dit Mme Aguilar.

Changer la conversation

Dans le même temps, les projets de pacification menés à Rio de Janeiro ont impliqué l'intervention de forces de police armées spécialement entraînées, qui ont lancé un avertissement aux gangs avant de s'installer dans les favelas et en prendre le contrôle. Le but était de faire baisser le taux d'homicides et d'établir de nouvelles normes sociales, selon lesquelles brandir une arme, participer à des échanges de coups de feu ou dealer de la drogue en public n'est plus toléré.

Desmond Arias, professeur agrégé à l'institut d'études politiques de l'université George Masson, a enquêté sur ces initiatives de pacification. Selon lui, elles ne constituent pas véritablement un « dialogue » avec les criminels, mais représentent tout de même une forme de communication. « La conversation avec les criminels s'en voit modifiée, mais il s'agit toujours d'une conversation à sens unique », a-t-il dit.

Alors que les projets de pacification enregistrent quelques résultats positifs - une baisse du taux d'homicides, par exemple - la question est de savoir dans quelle mesure cette approche perdurera au-delà de la Coupe du monde de 2014 et des Jeux olympiques de 2016, qui auront lieu à Rio et ont motivé les efforts du gouvernement.

« Il y a plein d'aspects positifs à avoir des troupes de police aux coins des rues plutôt que des gangs armés, mais la question est la suivante : qu'est-on en train de construire ? En quoi est-ce durable ? ». Dans les quartiers où la société civile est puissante, les résultats ont été meilleurs, a-t-il dit, car les organisations locales sont habilitées à s'approprier leurs communautés. Il cite l'exemple des programmes communautaires visant à garder les jeunes hors des rues. « Nous avons besoin que la société civile veille à ce que ces normes perdurent une fois que le gouvernement se sera désintéressé [du problème] », a-t-il dit, en ajoutant que les initiatives policières avaient tendance à « s'essouffler ».

Négocier la paix avec des criminels est complexe, au même titre qu'avec des adversaires politiques. Les intérêts des criminels de haut rang peuvent ne pas correspondre à ceux des criminels de base. Graeme Simpson, directeur d'Interpeace aux États Unis, a dit : « Cela m'inquiète. Nouer des accords avec des chefs de gang aide peut-être à suspendre la violence et à faire baisser le taux d'homicides, mais qu'est-il fait pour les criminels dans la rue ? Nous devons reconnaître l'emprise que les réseaux criminels ont sur eux. Nous devons remplacer ces réseaux par d'autres moyens de cohésion sociale et économique ».

Pour que ce soit efficace et pour comprendre ce qui pousse les criminels à se mêler à des activités illicites « nous devons les écouter plutôt que leur parler », a-t-il dit.

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