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Les progrès timides du Mali pour protéger les anciens enfants-soldats

BAMAKO, 14 octobre 2013 (IRIN) - Parmi les centaines d’enfants maliens qui auraient été entraînés dans le récent conflit armé, seule une poignée bénéficie d’une aide officielle. Les autorités de Bamako affirment que l’utilisation des enfants dans les conflits est un phénomène nouveau dans le pays. Les autorités s’efforcent de protéger les mineurs grâce à un nouvel arsenal juridique.

Après le coup d’État en mars 2012, des groupes islamistes – Ansar Dine, le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et les séparatistes touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) – se sont emparés du nord du Mali. Un nombre inconnu d’enfants ont été recrutés, parfois de force, dans ces groupes armés.

Des enfants, quelquefois âgés d’à peine sept ans, se sont retrouvés dans les rangs des rebelles. C’est ce que révèle l’organisation humanitaire Watchlist dans un rapport de juin qui explique que les mineurs étaient chargés de surveiller les postes de contrôle, de cuisiner et de faire des commissions. Nombre d’entre eux étaient entraînés à manier des armes. Beaucoup de jeunes filles ont aussi été violées et mariées de force.

Les recruteurs ont profité de la pauvreté et attiré beaucoup d’enfants en leur promettant de l’argent. De nombreux enfants seraient originaires de petits villages en périphérie des principales villes du nord du Mali. D’autres ont rejoint les rangs des rebelles poussés par leurs familles, a déclaré Corinne Dufka, directrice de recherche en Afrique de l’Ouest pour Human Rights Watch (HRW).

« Un nombre important d’enfants semble provenir de communautés qui prônent un islam radical », a expliqué Mme Dufka.

En janvier, une offensive menée par l’armée française arrêtait la progression des islamistes vers Bamako. Dans les semaines qui ont suivi, les troupes maliennes, qui combattaient aux côtés des Français, ont montré à la télévision nationale deux enfants faisant probablement partie des combattants islamistes. Les experts ont souligné que cette exhibition traduisait une méconnaissance des droits des enfants. Les deux garçons ont été envoyés à la capitale pour recevoir des soins.

« Le Mali n’avait jamais connu le phénomène des enfants-soldats », a déclaré Bakary Traoré, directeur du ministère de la Protection de l’enfance. « Les premiers cas d’enfants-soldats ont été les deux enfants montrés à la télévision par l’armée malienne – ce que nous avons immédiatement dénoncé, car les enfants ne doivent pas être exhibés comme des trophées de guerre. C’est une violation de leurs droits. »

Vingt-trois enfants de 12 à 17 ans sont actuellement pris en charge dans deux centres à Bamako. Ils y ont été envoyés après la signature par le gouvernement malien, en février, d’une circulaire interministérielle sur la protection des enfants impliqués dans les conflits. Dans ces centres, les enfants reçoivent de la nourriture, des vêtements et un suivi psychologique.

En juillet, Bamako a également signé un accord avec le système des Nations Unies au Mali, demandant aux troupes de leur remettre les enfants entraînés dans le conflit afin qu’ils soient protégés.

Devant les tribunaux

Quatre des 23 enfants présents dans les centres à Bamako doivent répondre de plusieurs chefs d’accusation : atteinte à la sécurité de l’État, rébellion, association de malfaiteurs, menace et conspiration contre l’État. Ils ont été inculpés après avoir été arrêtés sur les fronts au nord du Mali, puis brièvement détenus avant d’être transférés dans les centres.

M. Traoré a déclaré à IRIN que quatre d’entre eux étaient passés devant les tribunaux, par manque de connaissances concernant le droit des enfants impliqués dans les conflits armés au Mali. « Comme ils ont été retrouvés armés sur le front, les juges les ont automatiquement considérés comme des criminels. Au lieu d’être traités comme des victimes, ils ont été jugés comme des criminels. »

« L’une des difficultés est que les communautés, dans leur ensemble, et les familles, dans leur ensemble, ont besoin d’aide. Vous ne pouvez pas vous contenter de renvoyer un enfant avec un ensemble d’aides. Vous devez également prendre en compte les besoins des communautés en matière de scolarisation, de santé maternelle, d’eau et d’assainissement »
Le ministère de M. Traoré s’emploie à faire abandonner les charges qui pèsent contre eux.

Selon Mme Dufka, de HRW, les autorités maliennes et les organisations humanitaires internationales ont tardé à collecter des informations sur le recrutement des enfants par les groupes armés et à mettre en place des mesures pour qu’ils puissent quitter les rangs des rebelles.

« Quand le conflit s’est durci en janvier, il n’y avait pas de protocole régissant le processus de démobilisation ; pas plus que de centres d’accueil pour les enfants-soldats ou d’actions de sensibilisation des commandants des armées, maliennes et autres, engagées dans l’offensive », a déclaré à IRIN Mme Dufka.

« Par conséquent, lorsque les enfants ont été capturés par les forces armées, celles-ci ne savaient souvent pas quoi en faire. Ils étaient donc traités comme des adultes, et certains ont été victimes de mauvais traitements au passage. »

Où sont-ils ?

Le sort des enfants qui n’ont pas été transférés dans les centres de soins à Bamako reste incertain. Certains auraient fui avec les miliciens ou auraient retrouvé leur famille après que les islamistes ont été délogés des principales villes du nord : Tombouctou, Gao et Kidal.

D’autres ont été tués au moment du bombardement des cibles islamistes. Il semblerait aussi que certains enfants recrutés dans les pays voisins soient rentrés chez eux, d’après HRW.

« En réalité, il y a beaucoup d’informations que nous ignorons encore », a déclaré Christina Torsein, responsable de la protection de l’enfance du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Mali.

« Nous découvrons encore beaucoup d’éléments sur le contexte ici. Les [23] enfants que nous avons aujourd’hui n’ont heureusement pas passé beaucoup de temps au sein des groupes armés. Nous espérons que leur réintégration en sera plus aisée », a-t-elle dit, expliquant que l’UNICEF mettait en place des programmes destinés aux enfants vulnérables, notamment ceux qui ont été associés à des groupes armés, ainsi qu’à leur famille et leur communauté.

La réunification familiale

Les pouvoirs publics, l’UNICEF et les autres organisations humanitaires espèrent réussir à réunir les enfants et leurs parents. Cependant, l’insécurité persistante dans certaines régions du nord du Mali et les déplacements causés par le conflit sont des obstacles à cette réunification. Des attaques et des violences ont récemment éclaté dans les trois villes principales du nord du Mali.

« À Kidal, par exemple, il y a encore des poches d’insécurité. Même les travailleurs humanitaires n’ont pas de véritable accès », a affirmé Sékou Diarra, délégué à la protection de l’enfance de l’UNICEF.

« Il y a aussi le problème de la recherche des familles. À cause des déplacements, certaines familles ne sont même plus au Mali. Nous devons donc les retrouver », a-t-il dit.

Les experts de la protection de l’enfance ont expliqué qu’ils cherchaient des moyens d’aider davantage les communautés lorsqu’ils arrivaient à ramener les enfants à leurs familles. Ils précisent que l’aide individuelle destinée à l’enfant doit être une mesure à court terme et qu’elle peut sembler discriminatoire aux autres enfants et à leurs familles dans certaines localités.

« L’une des difficultés est que les communautés, dans leur ensemble, et les familles, dans leur ensemble, ont besoin d’aide. Vous ne pouvez pas vous contenter de renvoyer un enfant avec un ensemble d’aides. Vous devez également prendre en compte les besoins des communautés en matière de scolarisation, de santé maternelle, d’eau et d’assainissement », a déclaré Mme Torsein, de l’UNICEF. « Il ne s’agit pas uniquement de renvoyer un enfant dans son village. »

Le Mali, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique, doit relever des défis considérables. Il doit notamment ramener la stabilité, relancer l’économie, améliorer la gouvernance, lutter contre la corruption et favoriser la réconciliation.

« Le pays entier est confronté à des problèmes de développement. Les indicateurs de développement concernant la mortalité maternelle, l’illettrisme et la mortalité infantile sont très préoccupants. C’est une priorité absolue pour le Mali et ses partenaires internationaux de relever ces défis qui touchent principalement les enfants », a déclaré Mme Dufka, de HRW.

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Theme (s): Enfants, Paix et sécurité,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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