Les viols d’enfants sont plus médiatisés au Pakistan

C’est une réalité difficile à admettre pour beaucoup de gens, mais chaque année au Pakistan, des centaines - voire des milliers - d’enfants de moins de 18 ans sont violés ou sodomisés, et soit la situation empire, soit les cas sont davantage signalés.

Selon l’ONG (organisation non gouvernementale) Sahil dont le siège est à Islamabad, 3 861 cas d’abus sexuels à l’égard d’enfants ont été recensés en 2012; une augmentation de 17 pour cent par rapport à l’année précédente. Ces données proviennent des ONG qui suivent l’état de la situation, des lignes d’assistance qui signalent les abus et de Sahil qui exerce sa propre surveillance des médias.

Mais, comme partout dans le monde, il y a sans doute beaucoup d’abus qui ne sont pas dénoncés. « Dans notre société conservatrice, le viol est tabou », a déclaré à IRIN Shiraz Ahmed, responsable du soutien aux victimes de viol de l’ONG War Against Rape (WAR) basée à Karachi. « Les gens n’en parlent pas, à commencer par les victimes elles-mêmes. »

WAR recense un grand nombre de cas de viol, certains commis sur de très jeunes enfants, et décrit la réticence des victimes à en parler, ainsi que leurs difficultés à obtenir justice lorsqu’elles brisent le silence.

Pourtant, certains signes indiquent que les comportements sont peut-être en train de changer. L’horrible viol d’une petite fille de cinq ans, Sumbal, à Lahore le 13 septembre, a déclenché de multiples manifestations et des arrestations. L’affaire a été portée au plus haut niveau de l’État et une campagne a été lancée sur les réseaux sociaux pour réclamer la condamnation des coupables. La fillette avait été abandonnée près d’un grand hôpital après le viol.

« Le cas de Sumbal et la médiatisation qu’il a suscitée ont certainement contribué à attirer l’attention sur le sujet et à sensibiliser le public au problème des viols et des abus sexuels commis sur les enfants », a déclaré à IRIN Habiba Salman, administratrice de programme (médias) pour Sahil. Elle a également déclaré qu’il y avait eu « plus de cas » de viols d’enfants médiatisés dans tout le pays après l’affaire Sumbal.

Dans une autre affaire récente, les gens sont descendus dans la rue à Faisalabad, où, d’après les informations relayées par les médias, un petit garçon de quatre ans s’est fait sodomiser par le directeur et des employés du jardin d’enfants qu’il fréquentait.

Sur les 2 788 cas d’abus sexuels à l’égard d’enfants rapportés par la presse en 2012, 342 cas concernaient des actes de viol et 139 cas, des actes de sodomie. Dans 386 cas, les enfants ont été violés ou sodomisés par plusieurs individus. La plupart des victimes (22 pour cent) étaient des enfants âgés de 11 à 15 ans ; 16 pour cent étaient âgés de six à dix ans et six pour cent, âgés de un à cinq ans.

L’ONG Sahil indique que, dans 47 pour cent des cas, le crime était commis par une « connaissance » ou une personne « connue de la victime et de sa famille ». Dans 168 cas, des femmes étaient complices des violeurs.

« Je dirais qu’environ 10 à 20 pour cent de tous les cas de viol commis sont dénoncés », a déclaré à IRIN M. Ahmed de l’ONG WAR. Il a expliqué que le manque de dénonciation était dû aux pressions sociales, à la lenteur des procédures judiciaires, à la stigmatisation des victimes et à la façon dont la police traitait les affaires de viol.

Un terrible secret

Zuleikha Bano*, âgée de 23 ans, et sa mère Abida Bibi qui a 55 ans, sont originaires de Lahore et partagent un terrible secret. Il y a onze ans, quand Zuleikha avait 13 ans, elle a été violée par un voisin.

Sa mère l’a emmenée voir un médecin qui a soigné les blessures de l’enfant et a « recousu » son hymen, assurant à Abida que sa fille n’était pas enceinte. La mère a déclaré qu’elle « n’avait dit à personne ce qui s’était passé, pas même au père de Zuleikha, car cela jetterait la honte » sur lui et le reste de la famille.

« Bien sûr que je protègerai mon enfant. Mais je ne crois pas que je pourrais lui parler de sexualité ou de viol »

Elle a raconté que les blessures sur le visage de Zuleikha étaient dues à une chute de balançoire et a ordonné à sa fille de ne jamais en parler. Aujourd’hui, sa fille est une femme mariée. D’après sa mère, elle n’a rien révélé non plus à son mari.

Mme Salman de Sahil a déclaré à IRIN que, si le cas de Sumbal avait provoqué un battage médiatique, il y avait une plus grande prise de conscience du public, en partie grâce au travail mené par Sahil.

« Nous proposons des ateliers de formation aux gens, notamment aux enseignants d’école primaire dans des régions où la tradition est très présente telles que la province de Khyber Pakhtunkhwa et Jaffarabad [district de la province du Baloutchistan]. Nous leur apprenons à reconnaître les abus sexuels, à aborder le sujet avec les enfants et ainsi de suite. Ils sont réceptifs et mettent en pratique dans les écoles ce qui est expliqué au cours de ces ateliers », a-t-elle dit.

Il y a aussi une volonté accrue de parler plus ouvertement du problème, a affirmé Mme Salman.

Dans la plupart des écoles, les efforts pour aborder le sujet ont rencontré une certaine opposition, mais les comportements, en particulier chez les jeunes, sont peut-être en train de changer.

« Les gens de ma génération sont plus disposés à parler des viols et des abus sexuels dont sont victimes les enfants », a déclaré Hina Abbas, 18 ans, une collégienne qui a pris part avec ses amis aux manifestations pour dénoncer le viol de Sumbal à Lahore.

Elle a expliqué que la forte médiatisation des affaires de viol en Inde, le pays voisin, « a conduit tout le monde à parler plus librement du viol, des agressions sexuelles, du harcèlement et de toutes ces choses », ajoutant que certains de ses amis avaient été choqués d’apprendre à quel point les cas d’abus sexuels à l’égard d’enfants étaient communs dans un « pays islamique comme le nôtre ».

« Les viols d’enfants de moins de dix ans sont en augmentation et, dans les cas de viol d’enfants, l’âge moyen des victimes est passé de 18 à 14 ans », a déclaré M. Ahmed de WAR.

La promiscuité des logements n’a rien arrangé, a-t-il déclaré. Dans certains quartiers de Karachi, par exemple, les maisons abritent plusieurs familles, ce qui rend les enfants particulièrement vulnérables.

Si les sévices sexuels commis sur des enfants sont en première page des journaux et sont plus ouvertement débattus que jamais, il reste à savoir dans quelle mesure cela fera évoluer les comportements sur le long terme.

« Bien sûr que je protègerai mon enfant. Mais je ne crois pas que je pourrais lui parler de sexualité ou de viol », a déclaré Zuleikha Bano qui a été victime d’un viol étant enfant. Elle est maintenant mère d’une petite fille d’un an.

*nom d’emprunt

kh/jj/cb-fc/amz