Rétablir la paix, la stabilité et l’aide dans le nord du Yémen

Plus de trois ans après une tentative de trêve entre le mouvement chiite dirigé par les houthis au nord du Yémen et le gouvernement, les zones qui se trouvent encore sous le contrôle des houthis commencent à s’ouvrir aux organisations humanitaires.

Malgré des accrochages répétés, le cessez-le-feu négocié par le Qatar n’a pas été brisé depuis février 2010. Cela s’explique principalement par le fait que l’armée ait reporté son attention sur le sud, où les islamistes se sont emparés d’une partie de la province d’Abyan en 2011, et par le départ du président Ali Abdullah Saleh en 2012, après 33 ans au pouvoir.

Il n’a jamais été aisé de distribuer de l’aide humanitaire dans les zones sous le contrôle des houthis, ou Ansar Allah comme ils se présentent désormais. Il semblerait cependant que la paix actuelle facilite l’accès humanitaire, du moins provisoirement.

« Cette ouverture s’est faite graduellement à mesure que la confiance s’est rétablie », a dit Hélène Kadi, responsable des opérations sur le terrain et des interventions d’urgence du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) au Yémen.

« Grâce à des discussions structurées, nous avons réussi à développer nos activités à Sa’dah, même s’il peut toujours y avoir des problèmes en ce qui concerne la sécurité, les retards dus au manque de coordination et l’imprévisibilité de la situation. »

En juin, l’UNICEF a commencé à former 50 enseignantes bénévoles des zones rurales du gouvernorat de Sa’dah pour travailler dans des écoles de filles. L’organisation a également formé 60 responsables locaux aux domaines de la nutrition, de la santé et de l’eau et l’assainissement (WASH) et 22 sages femmes. Enfin, elle a participé à la construction de 25 salles de classe temporaires dans 10 districts du gouvernorat.

Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dispose d’une antenne à Sa’dah depuis 2007. L’année dernière, selon sa porte-parole au Yémen, Marie-Claire Feghali, l’organisation a étendu ses activités à des zones plus reculées du gouvernorat.

« Nous avons commencé à mieux communiquer avec les houthis qui, par le passé, avaient du mal à accepter l’aide internationale et notamment les évaluations », a dit Ismail Ould Cheikh Ahmed, coordinateur humanitaire des Nations Unies au Yémen.

« Mais il y a maintenant une plus grande ouverture et une meilleure communication et la confiance se rétablit dans le Nord. »

Les mines antipersonnel et la peur

Le mouvement houthi a pris le « contrôle de facto » sur le terrain dans le gouvernorat de Sa’dah et son influence s’étend sur une partie des gouvernorats de Hajjah, Amran et Al-Jawf.

Depuis la trêve de 2010, l’accès humanitaire à Sa’dah a connu des hauts et des bas, les violences reprenant parfois entre les houthis (chiites) et les salafistes (sunnites radicaux).

Les organisations humanitaires ont eu du mal à mener des évaluations de la situation en raison des restrictions de circulation et de l’insécurité qui limitait leur accès. Les sections française et espagnole de l’organisation non gouvernementale (ONG) Médecins Sans Frontières (MSF) ont d’ailleurs cessé leurs activités à Sa’dah fin 2011.

« Il n’y a pas de combats ouverts, mais les mines antipersonnel posent des risques et la population a toujours peur de ce qui pourrait se passer ensuite »

Il arrive que le service aérien humanitaire des Nations Unies ne parvienne pas à atterrir dans le gouvernorat de Sa’dah à cause de l’insécurité. Sur le terrain, la situation est souvent tendue, notamment dans le district de Kitaf et le village de Dammaj, en périphérie de la ville de Sa’dah.

« Il n’y a pas de combats ouverts, mais les mines antipersonnel posent des risques et la population a toujours peur de ce qui pourrait se passer ensuite », a dit à IRIN un travailleur humanitaire qui a souhaité garder l’anonymat.

Presque chaque semaine, des explosions de mines antipersonnel ou de munitions non explosées (UXO, en anglais) sont signalées. Les premiers travaux d’enquête sur ces restes explosifs de guerre ont tout juste commencé, conformément au Plan d’intervention humanitaire de cette année.

« Nous continuons à observer des améliorations en matière d’accès et les autorités coopèrent. Je ne dirais pas que ça s’améliore de jour en jour, mais au moins, maintenant, nous pouvons nous assoir et nous organiser pour répondre à un problème et remédier à la situation », a dit le travailleur humanitaire.

Au moins 10 agences des Nations Unies et ONG œuvrent à Sa’dah. Soixante-sept projets ont été prévus cette année, concernant principalement les systèmes WASH, la santé, l’hébergement et la protection.

Trop tôt pour rentrer

Les six périodes de combats qui ont déchiré la région entre 2004 et 2010 ont touché plus d’un million d’habitants. Dans le gouvernorat de Sa’dah, environ 227 000 d’entre eux ont toujours besoin de l’aide humanitaire cette année.

Officiellement, le conflit a déplacé 103 014 personnes dans le gouvernorat et environ 190 000 vers les régions voisines.

Contrairement à Abyan, où plus de 90 pour cent des 200 000 personnes déplacées par les violences de 2011-12 sont rentrées chez elles, dans le Nord les PDIP (personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays) s’avèrent être parties pour plus longtemps. Malgré la trêve, seulement 69 772 PDIP sont rentrées chez elles jusqu’à présent.

Nombre de ceux qui sont réticents à l’idée de rentrer chez eux se disent inquiets pour leur sécurité et craignent notamment des représailles et une septième série de combats. Les mines antipersonnel doivent par ailleurs être retirées et il faut reconstruire les maisons et remettre en place des moyens de subsistance.

« Les déplacés espèrent et ont la volonté de rentrer chez eux. Mais ils n’ont aucun moyen de subvenir à leurs besoins pour l’instant. Ils souffrent vraiment. Dans le Nord, les infrastructures, les maisons et les fermes ont été détruites. Il faut tout remettre en état. Les déplacés ne peuvent pas rentrer et se retrouver sans rien », a dit à IRIN Mohamed Saad Harmal, assistant du responsable de l’unité exécutive du gouvernement pour les PDIP et les camps à Sana’a.

À Sa’dah, beaucoup dépendent des travaux saisonniers et de la contrebande entre le Yémen et l’Arabie Saoudite voisine. Mais les restrictions d’embauche et le renforcement des contrôles rendent ces activités plus difficiles.

Si l’approvisionnement humanitaire à Sa’dah s’améliore et que la stabilité est rétablie, les déplacés pourraient commencer à revenir en plus grand nombre. Mais de nombreuses PDIP désignent l’absence de services essentiels comme la principale raison pour laquelle elles ne sont pas encore rentrées chez elles.

Les centres de santé de Sa’dah peinent à attirer des médecins et infirmiers qualifiés et ils manquent de matériel pour travailler.

Environ 8 000 familles réfugiées à Haradh, dans le gouvernorat voisin de Hajjah, sont rentrées à Sa’dah, mais elles retournent une fois par mois à Haradh pour obtenir leur ration alimentaire mensuelle.

« L’un des principaux problèmes [à Sa’dah], c’est qu’il n’y a pas d’écoles », a dit à IRIN Mudhish Yahya, PDIP de Sa’dah vivant actuellement dans le camp 1 d’al-Mazraq, près de Haradh. « Certaines ont été détruites et dans certains secteurs il n’y avait déjà pas d’école avant de toute façon. »

Save the Children prévoit la construction de 15 écoles à Sa’dah dans le cadre de son programme d’Écoles amies des enfants, qui débutera en septembre. L’organisation a également remis en état plusieurs centres de santés et étendu de 40 pour cent ses programmes de santé et de nutrition en 2012.

« Les besoins sont énormes ici et sont largement dus aux destructions causées par les six guerres de Sa’dah, » a dit à IRIN le directeur de Save the Children au Yémen, Jerry Farrell.

L’UNHCR a récemment ouvert un centre de soutien pour les personnes rentrées à Sa’dah. Le centre propose des « services sociaux, juridiques et psychologiques » et un service d’écoute téléphonique pour les PDIP et les communautés d’accueil. Un certain nombre de centres de santé, d’écoles et de points d’eau ont été remis en état au cours des 12 derniers mois.

L’adoption le 25 juin par le gouvernement d’une politique nationale relative aux PDIP devrait fournir un cadre officiel plus cohérent pour résoudre les questions de déplacement et définir les responsabilités. Des investissements concrets restent cependant nécessaires pour reconstruire les logements et les bâtiments publics.

De la nourriture, de l’eau, des abris et certains soins de santé sont souvent fournis par des organisations humanitaires dans les camps de PDIP et les communautés d’accueil.

M. Yahya a résumé ainsi le sentiment de nombreux PDIP du camp d’al-Mazraq : « Nous ne sommes pas heureux ici, mais au moins nous avons des tentes. Certains d’entre nous ont été pris pour cible par les houthis. Si le dialogue national n’aboutit pas, rien de fonctionnera ».

Processus de paix

Le changement de régime dans la capitale yéménite a permis aux houthis d’asseoir leur contrôle sur le Nord, mais ils se sont également montrés coopérants avec le gouvernement de transition. Ils participent notamment à la Conférence de dialogue national, où 35 sièges sur 565 leur ont été attribués.

Cette conférence devrait prendre fin en octobre et devrait permettre de déterminer si le conflit n’est qu’en suspens ou sur la voie de la résolution.

« Je pense que nous sommes relativement optimistes dans le Nord, dans la mesure où les houthis participent au dialogue national. C’était bien vu de leur part de participer au processus préparatoire et au dialogue national » , a dit Ismail Ould Cheikh Ahmed.

« L’ambiance est clairement à l’optimisme, mais il faut rester réaliste. Cela ne veut pas dire que les choses sont réglées. »

L’un des neuf sous-groupes de la Conférence de dialogue national se consacre à la crise de Sa’dah et « malgré de profondes divisions dans le groupe de Sa’dah, ses membres sont parvenus à un consensus sur les causes sous-jacentes du conflit », a dit le conseiller spécial des Nations Unies sur le Yémen, Jamal Benomar, au Conseil de sécurité en juin.

« Les houthis ont donné un signal positif en participant au dialogue national. Tout le monde attend maintenant simplement que le dialogue national se termine et nous espérons qu’il va tout résoudre », a dit Saad Harmal de l’unité exécutive pour les PDIP.

Le 5 juin, en signe d’apaisement, feu le fondateur du mouvement houthi, Houssine Bader Al-Den Al-Houthi, a été officiellement enterré à Sa’dah. Il avait été tué en 2004 au début du soulèvement houthi et avait été enterré dans la prison centrale de Sana’a.

Malgré ces quelques signes encourageants, les analystes estiment que la fin du conflit dépendra en grande partie du résultat du processus politique et surtout de la Conférence de dialogue national.

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