Ralentissement de l'afflux de réfugiés syriens : politique ou hasard ?

Heba Aly
Rédactrice en chef

Dix jours après avoir atteint pour la première fois la frontière syro-jordanienne, Marwa* a perdu patience.

Elle avait quitté Damas, la capitale syrienne, le 25 mai avec ses cinq jeunes enfants et son mari, qui venait de sortir de prison et qui, selon les dires de sa femme, était toujours affaibli par les passages à tabac qu'il y avait enduré.

Accompagnés par l'Armée syrienne libre (ASL), ils avaient parcouru une centaine de kilomètres par de dangereuses routes de campagne, jusqu'au poste-frontière d'al-Hayt, au sud-ouest de la Syrie, pour finalement se faire dire que la frontière était fermée.

La famille avait alors passé trois nuits dans le village de Ma’ariya avant d'entendre dire que la frontière était à nouveau ouverte. Ils avaient donc essayé à nouveau, mais l'armée jordanienne leur avait alors dit qu'il n'y avait qu'un bus de disponible pour leur faire passer la frontière sans encombre. Or, ce jour-là, le bus ne prenait ses passagers qu'au poste-frontière de Tal Shihab, plusieurs kilomètres à l'est et Marwa et sa famille n'avaient pas les moyens de payer les 10 000 livres (100 dollars) que coûtait le trajet.

« Revenez demain », avait-on alors dit à Marwa.

Elle a donc passé les six jours suivants à faire des aller-retour entre le village et la frontière, où elle attendait pendant 12 heures un bus qui n'arrivait jamais. Pendant son attente, elle entendait les bombardements incessants sur la ville de Shaghara, non loin de là.

« Un jour, ils prennent 20 personnes, puis pendant deux à trois jours, ils ne prennent personne », a-t-elle dit à IRIN.

De retour au village, chaque soir, elle dormait chez des gens, dans une école transformée en centre d'hébergement exigu, ou dans la rue et le froid.

Le dixième jour, elle en a eu assez, tout comme 50 autres femmes.

« Pendant combien de jours allez-vous nous laisser là ? » ont-elles demandé à l'agent des services frontaliers jordaniens. « Il y a des femmes malades et enceintes parmi nous. Nous ne pouvons plus attendre. »

Puis, sourdes aux avertissements des rebelles syriens et des fonctionnaires jordaniens, elles ont pris leurs bagages et leurs enfants et ont commencé à marcher.

Plusieurs centaines de mètres d'altitude plus bas, quand elles ont traversé un cours d'eau à sec, les autorités frontalières ont fini par les laisser passer.

Admission des réfugiés en baisse

Marwa et sa famille font partie des 244 Syriens qui sont arrivés au centre d'enregistrement des Nations Unies du camp jordanien de Za’atari en cette nuit du 4 juin. Ils ont été accueillis par une armée de travailleurs humanitaires habitués à un nombre bien plus grand d'arrivants.

« À moins de 2 500 nouveaux arrivants par nuit, nous n'avons pas l'impression d'être très occupés », a dit un homme qui distribuait des couvertures en faisant référence à l'afflux des réfugiés qui a fortement ralenti ces dernières semaines.

Les travailleurs humanitaires ne savent pas quoi penser de la tendance actuelle.

Pendant une semaine, vers la mi-mai, presque aucun réfugié n'est arrivé au camp. Les travailleurs humanitaires attribuaient alors cela aux mesures de sécurité mises en œuvre dans le cadre de deux conférences internationales organisées en Jordanie. Depuis, le nombre des nouveaux arrivants est variable, mais se maintient à quelques centaines d'entrées par nuit, soit bien moins que les chiffres de 1 500 à 2 500 par jours, voire plus, enregistrés plus tôt.

La presse a « fortement exagéré » l'ampleur de cette période sans admissions, a dit à IRIN Anmar Alhmoud, porte-parole du gouvernement jordanien sur la question des réfugiées syriens, la semaine dernière. Il a ajouté que la Jordanie n'avait pas cessé d'accueillir des personnes blessées et que la politique d'ouverture du pays n'avait pas changé.

Le roi Abdallah II de Jordanie « n'a jamais parlé de fermer la frontière [...] Nous sommes obligés d'accepter tous ceux qui cherchent refuge, » a dit M. Alhmoud.

Les Forces armées jordaniennes ont réaffecté des centaines de soldats à l'aide aux réfugiés. Ils recueillent ces derniers dans des zones reculées et désertiques où même les Bédouins ne s'installent pas, notamment à l'intersection des frontières jordanienne, syrienne et irakienne, où l'on ne trouve que du sable et des contrebandiers. Dans certains cas, l'armée nourrit et héberge les réfugiés dans ses casernes pendant plusieurs jours avant de pouvoir les emmener dans un camp, car une grande partie de la région n'est accessible que par des véhicules militaires.

Les travailleurs humanitaires suggèrent cependant que ce qui semblait être une fermeture temporaire des frontières commence à ressembler à une baisse à long terme des admissions de réfugiés.

« Pendant combien de jours allez-vous nous laisser là ? Il y a des femmes malades et enceintes parmi nous. Nous ne pouvons plus attendre. »

Selon un réfugié du camp de Za’atari, venu retrouver sa mère, son frère et ses sœurs qui devaient arriver du poste-frontière de Tal Shihab la semaine dernière, 300 personnes, dont les membres de sa famille, avaient été refoulées cette nuit-là.

Selon les observateurs, le gouvernement pourrait avoir utilisé les conférences internationales du mois de mai comme prétexte pour tester la réaction de la communauté internationale à une fermeture de la frontière. Jusqu'à présent, rares sont ceux qui s'en sont indignés.

« Nous sommes soucieux de ce que les personnes qui ont besoin d'une aide internationale [l'obtiennent] », a dit à IRIN Andrew Harper, représentant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) en Jordanie. « Si des personnes estiment devoir traverser une frontière internationale pour se protéger, elles devraient pouvoir le faire. »

M. Harper a cependant reconnu que les Nations Unies n'étaient pas suffisamment informées pour expliquer pleinement ce « ralentissement » des arrivées. S'il y a « peut-être des retards » dans les passages aux frontières, la Jordanie reste l'un des pays de la région qui accueillent le plus de réfugiés. Lors d'une visite à la frontière, a-t-il ajouté, les représentants du HCR n'ont jamais été témoins d'attentes de l'autre côté.

Alors que le nombre de réfugiés augmente de manière exponentielle dans toute la région, les pays voisins, notamment l'Irak et la Turquie, ont eux aussi été accusés de ne pas ouvrir complètement leurs frontières aux réfugiés syriens. L'Union européenne a également refusé d'accueillir de nombreux demandeurs d'asile syrien.

Besoin de plus d'assistance

D'autres facteurs peuvent jouer un rôle dans le ralentissement de l'afflux de réfugiés en Jordanie.

Selon M. Harper et d'autres sources, une récente offensive du gouvernement syrien visant à reprendre le contrôle d'une partie du Sud a restreint l'accès à certaines routes auparavant empruntées par les réfugiés. Le gouvernement syrien a désormais la mainmise sur de nombreux territoires situés le long de la frontière qui étaient auparavant contrôlés par l'opposition. Selon les analystes, cela explique que l'ASL ait eu davantage de difficultés à aider la population à atteindre la frontière.

En outre, selon M. Harper, au moins 15 villages du sud de la Syrie ont été désertés par la totalité de leurs habitants et un tiers de la population du gouvernorat de Dera’a vit désormais en Jordanie.

Comme le dit Walid Alkhatib, du Centre d'études stratégiques de l'université de Jordanie, « il ne reste plus beaucoup de Syriens dans les villages » se trouvant le long de la frontière.

Ces affirmations contredisent les témoignages des réfugiés. « Beaucoup de gens veulent venir ici, mais ils sont refoulés », a dit une femme âgée à IRIN. Elle s'est rendue en Jordanie pour aider son fils à traverser la frontière. Selon ses dires, en tant que jeune homme célibataire, on ne l'aurait pas laissé passer seul.

Le 23 mai, l'imam du village syrien de Nasib, l'un des principaux postes-frontière, a dit à IRIN que 10 000 personnes attendaient de pouvoir traverser la frontière.

M. Harper a souligné que les voisins de la Syrie avaient besoin de davantage de soutien « pour être suffisamment confiants » pour continuer à accueillir des réfugiés. « Ce qui se passe en ce moment, c'est que la Jordanie est utilisée comme zone tampon ou comme amortisseur de ce qui se passe en Syrie », a-t-il dit.

En effet, certains observateurs voient dans cette impression de changement de la politique d'accueil une tentative de la Jordanie de faire passer un message à la communauté internationale à la veille d'un appel à financements lancé le 7 juin à Genève pour soutenir les pays d'accueil.

M. Harper préconise également un plus grand soutien humanitaire pour les Syriens dans leur propre pays afin qu'ils n'aient pas à chercher refuge à l'étranger.

La présence de réfugiés syriens est un fardeau supplémentaire pour les services publics jordaniens, notamment en ce qui concerne l'approvisionnement en eau. Selon certains observateurs, le gouvernement, déjà fragilisé par des manifestations de grande envergure en 2012, fait l'objet de pressions croissantes pour limiter les retombées de la crise syrienne sur les Jordaniens.

« Le gouvernement ne bénéficie que d'une mince majorité », a dit un observateur international. « Tout ce qu'il fait et qui a un impact négatif sur la population va probablement [...] conduire à sa chute... »

« Il va devoir se constituer une majorité, comme il l'a fait par le passé, et cette majorité dépendra des tribus des gouvernorats du Nord [où se sont installés la plupart des réfugiés]. Il peut le faire avec de l'argent, ce qu'il n'a pas forcément, ou il peut prendre des mesures pour réduire les coûts pour la population en limitant le nombre de réfugiés. »

Un sondage effectué en avril par le Centre d'études stratégiques a révélé que 71 pour cent des Jordaniens voulaient que le gouvernement arrête le flux de réfugiés.

Selon M. Alkhatib, responsable du département des sondages du Centre, le gouvernement est devenu « plus sélectif » en ce qui concerne les admissions dans le pays.

Une source au sein de l'armée jordanienne a dit à IRIN que le nombre et les lieux d'entrée des réfugiés syriens n'étaient pas limités, mais il a confirmé que l'admission était soumise à certaines conditions. De hauts fonctionnaires ont déclaré à plusieurs reprises que les réfugiés palestiniens en Syrie ou les Syriens sans papiers, notamment les jeunes hommes célibataires, n'étaient pas autorisés à entrer en Jordanie.

D'autres sources proches du gouvernement ont dit que les critères d'entrée excluaient les demandeurs d'asile appartenant à la communauté du président syrien Bachar al-Assad, les alaouites, ainsi que quiconque ayant entretenu des liens avec l'armée syrienne. Pourtant, conformément au droit international, toute personne craignant réellement d'être persécutée a le droit de demander l'asile.

Disparités

Une jeune réfugiée du village d'Um Walid, dans le gouvernorat de Dera’a, a dit à IRIN que lorsqu'elle s'était rendue au centre d'enregistrement du gouvernement jordanien à Rabat Sarhan, les autorités jordaniennes l'avaient renvoyée en bus, avec d'autres réfugiés, vers le côté syrien du poste-frontière de Tal Shihab, sous prétexte que son frère avait présenté de faux papiers et avait effectué des voyages suspects.

Lorsqu'elle est revenue à la frontière plusieurs jours plus tard, toute seule, elle a réussi à passer.

« Nous sommes torturés en fonction de leur humeur », a-t-elle dit à IRIN à propos des autorités jordaniennes en attendant de se faire enregistrer par le HCR en pleine nuit.

Au centre d'enregistrement du camp de Za’atari, de nombreux réfugiés relatent avoir attendu plusieurs jours avant de pouvoir passer la frontière.

Plusieurs réfugiés ont dit séparément à IRIN que le 4 juin, au poste-frontière de Nasib, les autorités leur avaient d'abord dit que personne ne pourrait passer ce jour-là. Alors qu'ils attendaient, un obus provenant de Syrie est passé au-dessus de leurs têtes et a atterri à dix mètres devant eux. Peu après, un autre obus a explosé à cinquante mètres. Ils se sont alors mis à courir en abandonnant toutes leurs affaires. Certains se sont cachés derrière une crête de sable et d'autres ont tenté de traverser le lit de la rivière. L'armée jordanienne les a finalement fait passer de l'autre côté de la frontière et est même retournée chercher leurs affaires.

Un autre réfugié a parlé d'une fois où les autorités frontalières ont laissé passer 15 personnes et éconduit une 16e en disant que leur capacité pour la journée avait été atteinte. Dans d'autres cas, ont dit des réfugiés, les autorités jordaniennes disent qu'il faut un minimum de 50 personnes pour faire venir un bus pour les emmener de l'autre côté de la frontière.

*nom d'emprunt

ha/rz-ld/amz