Témoignages de migrants – Des Éthiopiens au Yémen racontent les enlèvements et la torture

Un nombre record de migrants originaires de la Corne de l’Afrique traversent en direction du Yémen qui constitue pour la plupart une escale dans la recherche d’un avenir meilleur en Arabie Saoudite ou dans les autres pays riches du Golfe. Mais pour beaucoup, le voyage s’arrête là. À la recherche d’une vie nouvelle, ils deviennent malgré eux les victimes de trafic et de racket visant à exploiter les migrants à chaque étape de leur voyage.

Depuis quelques années, les Éthiopiens représentent la majorité de ces migrants : sur les 107 000 migrants recensés qui ont traversé la mer Rouge/le golfe d’Aden en direction du Yémen en 2012, près de 80 000 venaient d’Éthiopie.

Quatre migrants en situation irrégulière issus de milieux différents, tous originaires d’Éthiopie, ont raconté à IRIN leur voyage vers le Yémen.* Si leurs histoires diffèrent par certains détails, elles ont toutes comme points communs la brutalité, les fausses promesses et l’extorsion.

Marta, la trentaine, de Dire Dawa, dans l’est de l’Éthiopie :

Marta explique qu’elle a fui l’Éthiopie en 2010 lorsqu’elle a été accusée, avec sa famille, de soutenir le Front de libération Oromo (OLF), un groupe considéré comme terroriste par l’État. « Le gouvernement a déclaré, ‘Vous êtes sympathisants du parti de l’OLF’ et nous a chassé du pays. Je ne sais pas où se trouve ma famille ».

« J’ai passé un an et demi à Djibouti, où j’ai donné naissance à ma fille. Après la disparition de son père, nous sommes parties au Yémen. J’ai versé 10 000 francs djiboutiens [environ 55 dollars] à un intermédiaire pour embarquer avec 15 autres personnes et quitter Djibouti pour le Yémen.

« La traversée de la mer Rouge de nuit a été calme jusqu’à la fin. Alors que nous approchions de la côte yéménite, le propriétaire du bateau, qui participait à l’opération clandestine, nous a poussés par-dessus bord. Personne ne savait nager, car en Éthiopie, nous n’avons pas de mer, seulement des lacs. Les intermédiaires et leurs brutes nous attendaient sur la rive. Ils m’ont violée ainsi que l’autre femme. Je suis enceinte de neuf mois de cette nuit-là.

« Lorsque je suis arrivée à Sanaa, j’étais fatiguée et j’ai décidé d’y rester. J’ai travaillé comme femme de ménage pendant sept mois, mais maintenant je ne peux plus à cause de la grossesse, alors je n’ai pas de revenu. Des migrants [éthiopiens] de la communauté de Sanaa m’aident financièrement.

« Je veux résoudre mes problèmes, mais pour le moment, je suis enceinte et je suis fatiguée. Tout mon argent sert à faire vivre ma fille, et cela m’épuise. Un jour, je gagnerai ».

Alima, 18 ans de Miesso, dans l’est de l’Éthiopie :

Alima a fui Djibouti après avoir été accusée de faire partie de l’OLF. « J’ai travaillé pendant un an dans la ville de Djibouti, où la vie n’était ni bonne ni mauvaise, jusqu’à ce que des bandes ne commencent à nous voler près de l’endroit où nous récupérions nos paies. C’est pour cela que j’ai décidé d’aller au Yémen où je vis depuis cinq mois.

« J’ai versé 20 000 francs djiboutiens [environ 110 dollars] à un intermédiaire pour qu’il m’emmène sur l’île d’Haiyoo où nous devions prendre un bateau pour le Yémen. Des brutes nous ont capturés et ont exigé plus d’argent à notre arrivée à Haiyoo. Comme je n’avais pas d’argent, ils m’ont violée. Les hommes qui n’avaient pas d’argent étaient battus et les femmes, violées. Finalement, j’ai appelé les membres de ma famille et je les ai convaincus de m’envoyer 200 dollars.

« Nous sommes arrivés au Yémen, au nord de Bab el-Mandeb [le détroit de Bab el-Mandeb] sur une embarcation de 120 personnes et nous avons été remis à des passeurs yéménites qui contrôlent cette partie du territoire. Les bandits ont violé la plupart des femmes, et ont torturé et battu les hommes pour leur soutirer plus d’argent.

« Ils vendent les femmes qui ne peuvent pas trouver d’argent à d’autres intermédiaires qui les envoient travailler comme domestiques dans des foyers yéménites. Un intermédiaire m’a achetée et m’a envoyée à Radaa où j’ai travaillé pendant trois mois en faisant le ménage dans des maisons.

« Un homme qui m’aimait a payé ma remise en liberté et m’a épousé. Il vivait aussi à Radaa où il travaillait dans une ferme de qat et élevait du bétail. Nous avons déménagé à Sanaa il y a deux mois. Il fait le ménage dans un restaurant et je suis domestique.

« Si une occasion se présente, si je gagne de l’argent, ou bien si la situation au Yémen s’aggrave, je pense partir pour un pays meilleur ».

Mesfin, 38 ans, de Dese, dans le centre-nord de l’Éthiopie :

« Je suis né orphelin en Éthiopie, le pays où j’ai grandi. Je n’avais pas de famille et personne pour m’aider. La vie était ennuyeuse alors j’ai décidé de partir.

« J’ai voyagé pendant cinq jours en autobus, en train et en me cachant dans de gros camions avant d’arriver à la frontière de Djibouti. J’aurais pu couper par le désert Welo vers la mer Rouge, mais c’était trop dangereux. La plupart des gens y ont laissé la vie.

« J’ai versé 1 000 birr éthiopiens [environ 50 dollars] à des intermédiaires. Cela devait payer tout le voyage de l’Éthiopie au Yémen, mais j’ai été forcé de payer 400 birr éthiopiens [20 dollars] supplémentaires à Haiyoo.

« Nous avons traversé la mer Rouge dans un petit bateau de pêche chargé de près de 80 personnes. Pendant l’embarquement, j’ai entendu les intermédiaires appeler des gens d’Abd al-Qawi* qui ont dit qu’ils étaient prêts à les recevoir pas loin de Mokha. Environ cinq heures plus tard, nous avons accosté et des bandits d’Abd al-Qawi ont commencé à frapper les hommes qui tentaient de s’enfuir et ont violé la plupart des femmes directement sur la plage.

« Ils m’ont emmené avec d’autres hommes et femmes dans un centre de détention, où ils les ont torturés jusqu’à ce que plus d’argent soit envoyé. Le bâtiment ressemblait à une prison, personne n’est soigné tant que quelqu’un n’envoie pas de l’argent. Les femmes y étaient violées. J’ai été emprisonné et torturé pendant cinq jours. La cinquième nuit, ils m’ont détaché, car j’étais chargé de nourrir les autres et j’ai réussi à m’échapper.

« Je me suis retrouvé dans la rue principale de Mokha et j’ai pu me rendre à Taiz en une journée. Un migrant éthiopien a payé mon voyage à Sanaa où je suis depuis cinq jours. Je veux travailler ici, puis retourner en Éthiopie pour aller chercher de la famille ».

Yassin, 23 ans, d’Addis Abeba, Éthiopie :

« Je n’avais pas de problèmes politiques, pas beaucoup, en Éthiopie, mais j’avais des problèmes d’argent. Je viens d’une famille pauvre d’Addis Abeba : je n’ai pas de père, seulement ma mère et j’ai beaucoup de frères et sœurs. Je suis parti au Yémen pour avoir une vie meilleure, car ma mère ne pouvait pas nous nourrir.

« Je me suis caché dans un train à Addis jusqu’à la frontière de Djibouti, et de là-bas à Haiyoo, nous avons voyagé à bord d’une Land Cruiser. J’ai versé 1 000 birr éthiopiens [environ 50 dollars] à un intermédiaire pour la totalité du voyage.

« Après avoir attendu une semaine à Djibouti, nous avons embarqué avec 45 personnes sur un bateau de pêche en direction du Yémen. Avant de partir pour une traversée de quatre heures et demie, un autre bateau est parti avant nous, il ne pouvait contenir que 25 personnes, mais 50 se sont entassées. Le bateau s’est fendu en deux et a coulé peu de temps après son départ. Nous pouvions entendre leurs cris pendant qu’ils se noyaient dans la nuit. Quand les corps se sont échoués sur la rive, nous les avons enterrés avant de partir. Lors de la traversée dans l’obscurité la plus totale, nous avons croisé un bateau qui ressemblait à une île tellement il était gros. Les vagues ont rempli notre embarcation d’eau et nous avons failli chavirer. Ensuite, nous sommes arrivés à Bab el-Mandeb.

« Le débarquement n’était pas très effrayant, car nous avons été déposés tout près du rivage. Mais alors que nous gagnions la plage, les brutes d’Abd al-Qawi ont commencé à tirer des coups de feu en l’air pour effrayer ceux qui essayaient de s’enfuir. Ils nous ont entassés dans des camions et nous ont emmenés dans des centres de détention pour nous soutirer de l’argent. Comme je parle plusieurs dialectes, je servais d’interprète et j’ai été relâché avec ceux qui ont payé. Je les ai vus violer les femmes, suspendre les hommes par les poignets et les battre avec des barres en métal et des bâtons chauffés à blanc ; ils tiraient sur les doigts et les orteils avec une arme, leur crevaient les yeux avec des tessons de métal brûlant et leur versaient du plastique bouillant sur le corps.

« J’ai voyagé toute une journée à bord d’un pick-up Hilux pour atteindre Harad le long de la frontière saoudienne. J’ai assisté aux mêmes passages à tabac et viols pour extorsion à Harad pendant mes six mois ici. Comme vous pouvez le voir, au Yémen, il n’y a pas de travail, j’ai donc l’intention de partir n’importe où, par n’importe quel moyen ».

*Noms et prénoms non révélés
*La plupart des migrants appelaient Abd al-Qawi les bandes yéménites qui perpétraient les sévices, bien que l’origine de ce nom soit incertaine.

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