Le rôle des lubrifiants dans la prévention des infections au VIH

Les messages prônant des pratiques sexuelles plus sûres apparaissent désormais sur les emballages des préservatifs du monde entier. Les activistes de la santé estiment toutefois que la faible disponibilité des lubrifiants et leur méconnaissance entravent aujourd’hui la prévention du VIH.

Certains lubrifiants permettraient en effet de diminuer le risque de transmission du VIH en réduisant les risques de rupture du préservatif.

Malgré des informations préliminaires permettant de présumer de leur efficacité, les lubrifiants ne sont pas produits et distribués aussi largement que les préservatifs. Dans ce contexte, certaines personnes choisissent d’utiliser d’autres substances, parfois dommageables – comme le beurre ou la gelée de pétrole –, pour faciliter les rapports sexuels. Or, les lubrifiants à base d’huile dégradent le latex et augmentent le risque de rupture du préservatif.

Les activistes estiment par ailleurs qu’il existe des lacunes importantes dans la recherche sur l’intégration des lubrifiants dans les programmes de prévention du VIH et qu’on connaît mal leur impact sur le risque de transmission du VIH.

Disponibilité

Dans une étude réalisée en 2012 par le Forum mondial sur les MSM et le VIH (MSMGF), une coalition basée aux États-Unis qui s’intéresse aux besoins des hommes ayant des rapports avec d’autres hommes (men who have sex with men, MSM), un quart seulement des 5 000 personnes interrogées, originaires de 165 pays, ont rapporté avoir facilement accès à des lubrifiants gratuits. Vingt-cinq pour cent des répondants ont dit qu’il leur était impossible de s’en procurer gratuitement et moins de 10 pour cent des personnes interrogées vivant dans des pays à faible revenu ont rapporté y avoir facilement accès.

Si les préservatifs font partie intégrante des programmes de planification familiale et de prévention du VIH depuis plusieurs dizaines d’années, ce n’est que récemment que les bailleurs de fonds ont intégré la distribution de lubrifiant personnel dans leurs priorités. Le gouvernement américain a commencé à distribuer des préservatifs par l’intermédiaire de ses missions humanitaires et diplomatiques dans les années 1970, mais ce n’est qu’en 2008 que son bras humanitaire, l’Agence américaine pour le développement international (USAID), a commencé à fournir du lubrifiant.

« Il faut absolument aider à établir et à maintenir des chaînes d’approvisionnement et des systèmes de distribution, ainsi que soutenir les efforts visant à développer et à prévoir adéquatement la demande [de lubrifiant] là où les systèmes de santé sont moins développés », a expliqué un représentant du Plan d’urgence du président américain pour la lutte contre le sida (PEPFAR).

Le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA) a reconnu l’importance de la combinaison lubrifiant-préservatif, en particulier pour les rapports anaux. L’organisation a décidé, en 2012, d’inclure des lubrifiants à base d’eau dans la liste des produits disponibles pour les clients gouvernementaux et non gouvernementaux dans les pays à faible et moyen revenu.

À l’extérieur des milieux de soins communautaires toutefois, la demande réelle de lubrifiant demeure mal comprise.

Au Burundi, des chercheurs ont découvert que les fournisseurs de soins de santé n’en offraient pas toujours aux patients parce qu’ils considèrent que les lubrifiants « encouragent les comportements homosexuels », qui sont fortement stigmatisés. Si les établissements de santé formels refusent de distribuer du lubrifiant à ceux qui en demandent, les organisations non gouvernementales (ONG) pourraient devenir les seuls fournisseurs.

« Les populations qui ont le plus souvent besoin de lubrifiant – les MSM et les travailleuses du sexe – sont souvent soignées par les ONG locales, qui, dans la plupart des cas, ne sont pas incluses dans les politiques [de prévention du VIH/sida] ou les programmes de santé plus larges », a expliqué Bidia Deperthes, conseillère principale sur le VIH auprès de la division des programmes de distribution de préservatifs (Comprehensive Condom Programming Division) de l’UNFPA à New York.

Puisque ces ONG sont souvent absentes des réunions avec les bailleurs de fonds, la demande de lubrifiant peut sembler faible.

L’UNFPA, l’un des principaux acheteurs et distributeurs de contraceptifs dans le monde, a consacré plus de 18 pour cent de son budget 2011 à l’achat de préservatifs masculins, contre moins de 0,5 pour cent à celui de lubrifiant. L’organisation évoque le manque de compréhension des bailleurs de fonds et des décideurs de la demande réelle de lubrifiant comme l’une des raisons permettant d’expliquer cet écart.

Solutions de remplacement

« Avant que les travailleurs de proximité ne commencent à offrir du lubrifiant, j’utilisais du beurre », a dit Lucky, une travailleuse du sexe transgenre de Katmandou, au Népal. Elle a ajouté qu’elle employait encore parfois d’autres produits lorsque les ONG n’avaient pas suffisamment d’argent pour financer la distribution gratuite de lubrifiant.

« Les préservatifs se déchirent parfois, mais au moins ça ne fait pas aussi mal », a-t-elle dit.

Les lubrifiants à base de silicone ou d’eau sont « compatibles avec les préservatifs » et ne dégradent pas le latex. Les autres types de lubrifiants, incluant les produits commerciaux à base de pétrole comme la Vaseline, peuvent endommager les préservatifs et exposer les utilisateurs au VIH ou à d’autres maladies sexuellement transmissibles (MST).

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a publié une liste de substances couramment utilisées pour remplacer les lubrifiants et qui peuvent augmenter le risque de rupture du préservatif.

D’après une étude réalisée en 2009 par International Rectal Microbicide Advocates (IRMA), en Afrique, la plupart des MSM n’utilisent pas de lubrifiant compatible avec les préservatifs, une tendance qui est également observée dans d’autres régions fortement touchées par le VIH.

Les microbicides se présentent sous forme de crème, de gel, de douche ou de lavement et peuvent contribuer à réduire le risque de contracter une infection au VIH par le vagin ou le rectum. Des études médicales ont démontré que les microbicides rectaux pouvaient offrir une certaine protection en l’absence de préservatif et une protection supplémentaire en cas de rupture ou de glissement du préservatif pendant les rapports sexuels anaux.

Distribution et accès

La Fondation américaine pour la recherche sur le sida et l’École de santé publique John Hopkins, basée aux États-Unis, ont identifié le manque de disponibilité et le coût des lubrifiants à base d’eau comme des obstacles importants à l’accès dans plusieurs pays, y compris la Guyane, l’Ukraine et la Chine.

Les lubrifiants appartiennent à différentes catégories commerciales selon les pays : ils peuvent être considérés, entre autres, comme des produits médicaux ou cosmétiques. La fabrication, l’importation et l’exportation de lubrifiants peuvent dès lors être retardées en raison d’obstacles légaux et bureaucratiques, et les produits peuvent mettre un certain temps à se retrouver entre les mains des utilisateurs.

Des études ont découvert que, même en supposant un prix élevé de production et de distribution, les trousses de prévention incluant un préservatif et un tube de lubrifiant « compatible avec les préservatifs » n’auraient représenté qu’environ un pour cent du budget mondial VIH/sida pour 2011 (134 millions de dollars).

Appel en faveur de recherches plus approfondies

Les scientifiques ont remarqué que, même dans les endroits où les lubrifiants sont facilement accessibles et largement employés, les recherches exhaustives sur leur sécurité d’utilisation sont rares.

Selon une enquête mondiale réalisée en 2007, plus de 100 types de lubrifiants sont utilisés dans le monde entier. Dans un document, l’OMS explique pourquoi il est préférable d’utiliser différentes sortes de lubrifiants pour les rapports vaginaux et anaux.

« Ce qui est le plus important pour l’instant toutefois, c’est de vérifier la sécurité des lubrifiants sexuels qui sont déjà sur le marché », a dit Jim Pickett, président d’IRMA.

Pour les experts, il est décevant de constater le manque de recherches sur le sujet trente ans après le début de l’épidémie de sida. Ils appellent à davantage de recherches sur les lubrifiants afin de combler les lacunes.

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