Le commerce pour sortir de la pauvreté

Lorsque les rebelles du M23 ont pénétré dans Goma, à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), un petit groupe de Britanniques observait les évènements, anxieux de savoir ce qui allait se passer. Ils avaient passé trois ans à travailler avec des producteurs de café du sud de la ville pour vendre leurs produits dans les rayons de Sainsbury’s, l’une des plus grandes chaînes de supermarchés de Grande-Bretagne, dans le cadre d’une initiative plus large visant à aider l’Afrique à sortir de la pauvreté par le biais du commerce.

Le projet de café de la RDC a été l’un des premiers à obtenir un financement du Food Retail Industry Challenge Fund (FRICH), un programme de financement de l’industrie alimentaire mis en place par le Département britannique pour le développement international (DFID) pour encourager le secteur à importer davantage de produits d’Afrique.

Si les entreprises britanniques acceptaient l’idée d’acheter des produits de cultures traditionnelles provenant de sources classiques — du café du Kenya, par exemple, ou du cacao du Ghana — le DFID pensait que le commerce avec ce continent était limité par une réticence à essayer des produits de sources inhabituelles.

« Nous ne finançons pas l’entreprise. Nous cofinançons un projet mis en œuvre par une entreprise pour essayer quelque chose, pour l’aider à surmonter le risque qui l’empêche de réaliser ce projet », a expliqué Mark Thomas, de Nathan Associates, qui gère le Fonds pour le compte du DFID.

Le café est un produit africain courant, mais la RDC n’est pas une source habituelle pour ce produit. Les agriculteurs du Sud-Kivu produisent du café de très haute qualité, mais comme l’accès aux marchés n’était pas facile, ils devaient le faire passer illégalement au Rwanda par le lac Kivu. Le café y était alors vendu pour un prix bien inférieur à sa valeur.

Sainsbury’s et son fournisseur, Twin Trading, ont obtenu un financement du FRICH pour travailler avec une coopérative d’agriculteurs du Kivu afin d’améliorer la qualité des produits et de trouver des solutions logistiques à l’exportation vers le Royaume-Uni.

Le programme a été un succès, a dit M. Thomas. « L’important, c’est qu’ils ont prouvé que du café de très haute qualité pouvait provenir de cette région. Maintenant, lors de la quatrième et dernière phase de financement, l’idée est d’étendre un peu la portée du projet, d’impliquer la vallée voisine et une autre coopérative et d’acquérir de nouveaux équipements. Mais tout le café passe par Goma, alors ils ne vont bien sûr pas l’expédier maintenant. »

Favoriser l’expérimentation

Pour un autre bénéficiaire du premier appel à projets, une entreprise commerciale appelée Tropical Wholefoods, le risque n’était pas politique. Il s’agissait plutôt d’essayer de nouvelles cultures et de nouvelles méthodes.

« L’objectif de la subvention était d’aider nos agriculteurs à diversifier leur culture et cultiver des petits fruits — fraises, framboises, myrtilles et physalis — en plus de l’ananas et des bananes. Les fraises et les physalis sont les fruits qui ont le mieux marché », a dit à IRIN l’une des fondatrices de l’entreprise, Kate Sebag.

« Les framboises ont toujours été considérées comme les plus risquées [...] Même si les arbrisseaux ont bien poussé, nous avons eu peu de fruits [...] Je pense que nos agriculteurs se sont dit que si une plante ne pouvait pas survivre à la saison sèche sans être arrosée, c’était mieux de faire pousser autre chose. Nous avons beaucoup appris. C’est ce qu’on appelle la “recherche-action” — on ne sait pas ce que ça va donner avant d’essayer. »

Selon Mme Sebag, il a fallu surmonter d’autres difficultés. « Dans un pays où l’on ne mange traditionnellement pas de fruits secs, il peut être difficile d’enseigner aux gens comment sécher les fruits de manière à ce qu’ils aient la bonne consistance. Les producteurs ont tendance à trop sécher les fruits et altérer leurs propriétés juste pour être sûrs qu’ils n’aient aucune chance de moisir. »

« Mais la subvention du FRICH nous a permis de prendre un risque en introduisant des plants de fraisiers et de framboisiers et en subventionnant la vente du matériel de séchage aux agriculteurs. Je pense que l’intérêt principal de ce fonds est qu’il favorise l’innovation et qu’il accepte d’aider des entreprises privées. Il reconnaît que les entreprises privées dotées d’une ligne de conduite éthique gagnent non seulement à vendre leurs produits, mais s’engagent aussi à offrir des services aux agriculteurs. »

Les propositions du premier appel à projets concernaient en majorité des marchandises familières. Les projets plus récents sont par contre plus novateurs. L’Eden Project et PhytoTrade Africa étudient par exemple la possibilité d’importer et de populariser la poudre de baobab, ainsi que de développer un éventail de produits du baobab pour le marché britannique.

Changer la perception des produits

Une étape décisive a été franchie avec la première subvention visant à créer un marché de la viande africaine en Europe, a dit M. Thomas. Le bœuf namibien exporté dans le cadre de ce programme sera cependant destiné à la vente au Danemark plutôt qu’au Royaume-Uni.

« Depuis le début, l’idée de sensibiliser la population était présente », a-t-il dit à IRIN. « Tous les produits n’allaient pas mettre de l’avant leur origine africaine, mais nous n’allions pas cacher leur africanité. Certains produits africains sont difficiles à vendre au Royaume-Uni — comme la viande, par exemple. »

« J’ai vécu en Namibie, alors je sais que le bœuf namibien est absolument délicieux et que la Namibie est l’un des deux seuls pays d’Afrique australe autorisés à exporter de la viande vers l’Europe. Mais pour l’instant, presque toute la viande est transformée. Elle n’est pas vendue comme morceau de choix et c’est en grande partie une question de perception. Pourtant, des steaks seront vendus par une coopérative danoise sous la marque “Savannah”, une marque africaine affichant un acacia sur l’emballage. »

Il n’y aura pas de nouvel appel à projets avant un certain temps. La dernière phase de financement est en train d’épuiser ce qu’il restait des 7,4 millions de livres (près de 12 millions de dollars) alloués au Fonds. Le DFID a récemment changé de ministre : Andrew Mitchell a été remplacé par Justine Greening. « Nous allons garder un œil sur cette initiative et en tirer toutes les leçons possibles pour savoir quelle direction prendre. La nouvelle ministre a déjà montré qu’elle s’intéressait de très près à la façon d’aider les pays à sortir de la pauvreté par le biais du commerce », a dit un porte-parole du DFID.

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