Se déraciner et partir pour Ramallah

De plus en plus de citoyens palestiniens d’Israël viennent s’installer à Ramallah en Cisjordanie pour trouver un travail, étudier ou vivre dans ce qu’ils perçoivent comme un environnement plus favorable.

« Ils ne s’enfuient pas, ils essayent de se construire un avenir. Et si cela implique de partir au lieu de rester dans un État discriminatoire à leur égard, que pouvons-nous faire ? » a déclaré Rania Laham-Grayeb, directrice adjointe de Mossawa, le Centre pour la défense des droits des citoyens arabes en Israël.

Si les raisons maritales et le désir de vivre dans un environnement exclusivement arabe font partie des décisions qui poussent à partir, la marginalisation en Israël est également un facteur important d’incitation au départ.

« Cette évolution est liée à la discrimination subie par les Arabes en Israël », a déclaré à IRIN Samer Salame, responsable de la cellule emploi du ministère du Travail de l’Autorité palestinienne. « Ils viennent en Cisjordanie pour travailler dans le secteur informatique, universitaire, pour ouvrir un commerce ou étudier. Ils habitent souvent ici aussi ».

Cependant, craignant de perdre leur nationalité ou leur statut de résident israélien, la plupart n’enregistrent pas leur changement de domicile ou de lieu de travail – il n’y a pas de chiffres officiels du nombre de citoyens palestiniens d’Israël vivant sur les Territoires palestiniens occupés, même si M. Salame a affirmé qu’il y avait au moins 1 000 citoyens israéliens dirigeants de commerces ou employés à Ramallah, sans compter les étudiants et les artistes.

En 2011, il y avait environ 1,5 million de Palestiniens en Israël, représentant environ 20 pour cent des 7,7 millions de la population. Ces chiffres incluent les 285 000 Palestiniens de Jérusalem-Est occupé qui, pour la plupart, n’ont pas la nationalité israélienne mais un status de résident permanent.

D’après un récent rapport de International Crisis Group, les citoyens arabes d’Israël sont marginalisés politiquement et désavantagés économiquement.

Adalah, une ONG qui défend les droits civils des Palestiniens d’Israël, affirme que 30 lois israéliennes discriminent directement ou indirectement les citoyens palestiniens. « Cela place la démocratie israélienne sous un gros point d’interrogation », a déclaré Mme Laham-Grayeb de Mossawa.

La loi pour la citoyenneté et l’entrée en Israël – interdisant aux Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza qui sont mariés à des ressortissants israéliens d’obtenir le statut de résident en Israël – est une autre raison pour laquelle les Arabes israéliens optent pour une vie nouvelle en Cisjordanie. « Ils n’ont pas d’autre choix. Les considérations familiales sont un important facteur d’émigration, car il est impossible pour les Palestiniens d’Israël d’épouser quelqu’un de Cisjordanie et de vivre avec leur conjoint en Israël ».

Perspectives d’emploi

Le citoyen israélien Saed Nashed, qui a grandi dans un quartier mixte à Haïfa, a obtenu son diplôme en génie électrique dans une université israélienne avant de travailler pendant des années comme spécialiste TI aux États-Unis et en Jordanie. Selon ses dires, quand il est revenu chercher un travail en Israël, il a rencontré des difficultés.

« J’ai postulé pour plus de 100 emplois. Une fois, un recruteur m’a dit : « Oh, vous êtes un Arabe de Nazareth. Malheureusement, nous travaillons parfois pour l’armée israélienne, je suis désolé », a déclaré à IRIN M. Nashed. Se voir refuser des postes pour des raisons de sécurité est une réalité courante pour beaucoup de Palestiniens en Israël.

Le ministre des Affaires étrangères israélien a déclaré à IRIN qu’Israël ne faisait pas de discrimination ethnique mais qu’une formation en rapport avec l’armée pouvait être exigée pour certains postes. Cela ne s’applique pas seulement aux Israéliens d’origine palestinienne mais également aux nouveaux immigrés qui n’ont pas effectué leur service militaire en Israél.

« Le sentiment général de marginalisation et de discrimination m’a simplement poussé à m’installer du côté palestinien »

Aujourd’hui, M. Nashed dirige sa propre entreprise à Ramallah. « Mais les salaires ici sont beaucoup plus bas qu’en Israël et l’environnement est moins passionnant », a-t-il dit. « J’aimerais travailler en Israël. C’est plus stimulant, plus cosmopolite. Mais tant que ces barrières racistes n’ont pas disparu, vous ne vous sentez pas bienvenu dans les villes ».

En réaction à ces allégations, le ministre israélien du travail a rétorqué à IRIN que le droit du travail était « très progressiste en matière d’égalité des chances ». Récemment, une commission d’égalité d’accès à l’emploi a été créée. La directrice nationale, Ina Soltanivich-David, a déclaré à IRIN : « Nous considérons le sujet de la discrimination contre la population arabe dans le monde du travail comme l’un des principaux problèmes et, par conséquent, nous investissons une grande partie de nos ressources pour éliminer le phénomène d’interdiction ».

Éducation

Mahmoud Mi’ari, qui était censé obtenir un poste à l’Université d’Haïfa en 1972 a quitté Israël depuis longtemps.

« Dix jours seulement avant que je ne commence à enseigner, le Shin Bet [les services secrets israéliens] a annulé ma nomination », a affirmé M. Mi’ari, professeur à l’Université de Birzeit de Ramallah. Il a été écarté pour des raisons de sécurité. M. Mi’ari a dit qu’il n’avait jamais découvert ce qu’ils avaient contre lui exactement. « Le sentiment général de marginalisation et de discrimination m’a simplement poussé à m’installer du côté palestinien ».

D’autres intellectuels arabes ont souligné la marginalisation des universitaires palestiniens dans le système universitaire israélien comme étant la cause principale de départ, faisant remarquer l’obligation de travailler en hébreu. Majid Shihade, un autre professeur de l’Université de Birzeit qui est citoyen israélien, a déclaré à IRIN : « Nos qualifications ont plus de valeur ici ».

Les étudiants tournent également le dos aux universités israéliennes. D’après le Centre israélien d’information et de recherche de la Knesset (lien en hébreu), quelque 1 300 étudiants arabes étudient actuellement dans des universités de Cisjordanie, dont environ 800 inscrits à l’Université américaine de Jenin, et 400 étudiants, pour la plupart bédouins, inscrits à l’Université d’Hébron. Quelque 5 400 étudiants israélo-palestiniens suivent leurs études supérieures en Jordanie.

Le centre de recherche a également remarqué que les étudiants palestiniens diplômés des universités israéliennes avaient des difficultés à trouver un travail s’ils n’avaient pas effectué leur service militaire.

Un ghetto culturel ?

« Les artistes, les écrivains, toutes sortes de gens dans le domaine de la culture partent s’installer en Cisjordanie. Il y a simplement plus d’opportunités qu’en Israël, où le ministère de la culture dépense moins de 3 pour cent de son budget pour soutenir les organisations culturelles », a déclaré Mme Laham-Grayeb.

L’artiste Elias Nicola de Haïfa est l’un des Palestiniens de nationalité israélienne qui sont venus vivre à Ramallah pour des raisons culturelles. Il gère un restaurant rattaché au théâtre Al-Kasaba de Ramallah, après avoir dirigé un bar à Haïfa. Les enseignants, artistes, étudiants et homme d’affaires qui s’intéressent à l’artisanat traditionnel ont tous été attirés par l’environnement culturel, a-t-il ajouté.

Cependant, M. Nicola craint que l’émigration des Palestiniens d’Israël ne soit ce que le gouvernement recherche, déclarant : « Il serait content de nous voir tous vivre à Ramallah ».

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