Les obstacles au retour des PDIP du Tchad

Les efforts pour trouver, d’ici la fin 2012, des « solutions durables » pour les dizaines de milliers de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) dans l’est du Tchad sont entravés par les mauvaises conditions dans les villages d’origine des PDIP ainsi que par les précipitations abondantes.

Les communautés affectées ont principalement été déplacées à l’est du pays, à Goz Beïda (quelque 60 000 PDIP), à Koukou (20 000) et à Farchana/Assoungha (8 000) entre 2005 et 2009. Elles ont quitté leur foyer à cause des épisodes de violence interethnique, des actes de banditisme, des affrontements entre les rebelles et l’armée et des débordements du conflit qui déchire la région soudanaise voisine du Darfour. (Cliquez ici pour en savoir plus)

« La politique officielle du gouvernement et du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) est qu’il n’y aura plus, officiellement, de PDIP d’ici la fin 2012 », a expliqué Pierre Péron, chargé de l’information publique et de la communication pour la branche tchadienne du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA).

« D’ici là, les PDIP seront rentrées [chez elles], auront été relocalisées ou se seront intégrées dans les communautés locales », a-t-il dit.

Ce sont les trois solutions durables évoquées dans les Principes directeurs relatifs au déplacement interne, un document-cadre fondé sur la législation internationale.

Selon le Comité permanent inter-agences (Inter-Agency Standing Committee, IASC), un groupe chargé de formuler des politiques humanitaires dont les membres sont issus d’agences des Nations Unies et d’organisations non gouvernementales (ONG), ces solutions sont atteintes lorsque « les PDIP n’ont plus de besoins spécifiques d’aide et de protection liés au fait qu’elles sont déplacées ».

Au Tchad, l’une des principales difficultés rencontrées consiste à respecter le critère de « durabilité », l’un des critères essentiels de l’IASC, à savoir « un niveau de vie suffisant, incluant au minimum un abri, des soins de santé, de la nourriture, de l’eau et d’autres moyens de survie. »

Honorine Sommet-Lange, du bureau du HCR au Tchad, a dit à IRIN que le gouvernement [tchadien] avait fait preuve de « volonté politique » dans sa recherche de solutions durables.

Cette volonté s’est notamment manifestée par la ratification de la Convention de 2009 de l’Union africaine sur la protection et l’assistance aux personnes déplacées en Afrique. Or, selon Mme Sommet-Lange, celle-ci « ne s’est pas accompagnée d’opérations de relèvement dans l’est du Tchad ».

« Si la situation sécuritaire et l’accès des rapatriés aux champs dans les villages d’origine sont satisfaisants, les services essentiels – les cliniques, les écoles, les systèmes d’approvisionnement en eau et les infrastructures sociales – sont souvent absents ou insuffisants », a-t-elle ajouté.

« Seuls quelques projets humanitaires ont été mis en place, mais ils ne parviennent pas à répondre aux besoins fondamentaux des rapatriés », a-t-elle dit.

Cette opinion est partagée par le directeur du bureau de la Commission nationale d’accueil et de réinsertion des réfugiés et des rapatriés (CNARR), à Goz Beïda.

« [Dans les camps,] les [PDIP] ont été habituées à obtenir des vivres, de l’aide et à pouvoir fréquenter l’école. Or, ces mesures d’aide n’existent pas dans les villages d’origine », a dit Saudi Hassan à IRIN.

M. Hassan a expliqué que de nombreuses PDIP pouvaient actuellement bénéficier d’un ensemble exceptionnel de mesures visant à faciliter leur réintégration, mais que, après cette année, « le gouvernement ne viendrait plus en aide aux PDIP. Elles seront considérées comme des ‘personnes réintégrées’ ».

L’économie du Tchad
Même s’il produit plus de 120 000 barils de pétrole par jour, le Tchad est l’un des pays les moins développés au monde. Il occupe le 183e rang sur 187 dans le classement de l’Indice de développement humain 2011. Dans un rapport de politique étrangère publié en juin par l’université Carleton, au Canada, le Tchad était situé en troisième position dans une liste d’États fragiles classés selon des critères de pauvreté, de conflit et d’instabilité.

D’après Mme Sommet-Lange, l’intégration locale est l’option privilégiée par la majorité des PDIP qui vivent à Koukou. Les responsables locaux travaillent à l’élaboration de programmes de logements sociaux et, tout comme les autorités de Farchana, ils ont fourni [aux PDIP] des parcelles de terre habitable.

Le gouvernement n’a cependant pas donné de « directives claires » pour faciliter l’intégration locale à Goz Beïda, où près de 60 000 PDIP ont manifesté le désir de s’intégrer.

Depuis février 2012, quelque 1 912 PDIP qui vivaient à Goz Beïda ont reçu l’aide du HCR et de la CNARR pour retourner dans leur village d’origine. Près d’un millier d’autres devront attendre la fin de la saison des pluies, car les routes sont actuellement impraticables.

Près de 2 000 et 30 000 personnes qui vivaient respectivement à Koukou et à Farchana sont rentrées chez elles depuis 2008. La plupart d’entre elles l’ont fait sans aide extérieure. On ne s’attend pas à ce que les PDIP qui vivent encore à Koukou retournent dans leur village : celles qui restent souhaitent en effet s’intégrer localement.

Contraintes financières

Le manque d’argent semble être à l’origine du fossé observé entre la volonté et l’action.

Le gouvernement « a mis sur pied le Programme global de relance de l’est du Tchad (PGRET) », a expliqué Sebastián Albuja, qui dirige le département Afrique et Amériques du Centre de surveillance des déplacements internes (IDMC), un organisme de défense [des droits des PDIP] créé par le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC).

« Or, le programme, qui a été conçu pour aider les personnes affectées par la crise humanitaire qui sévit dans l’est du Tchad en offrant des solutions durables aux défis sécuritaires et socio-économiques auxquels elles sont confrontées, a été gravement sous-financé et n’a pas réussi à atteindre ses objectifs », a-t-il ajouté.

Dans le jargon humanitaire, les tâches nécessaires pour faire du retour une solution durable – la fourniture de services essentiels et le renforcement de la gouvernance et de la règle de droit, entre autres – entrent dans les catégories « Protection » et « Relèvement précoce ».

Or, en juillet 2012, les groupes de travail responsables de ces interventions, ou « clusters », avaient reçu seulement 15 et 7 pour cent de leur financement respectif demandé dans le cadre de la Procédure d’appel global (CAP).

« Le sous-financement actuel est préoccupant, car le soutien de la communauté internationale est essentiel si l’on souhaite aider les PDIP à trouver des solutions durables dans un futur proche », a dit M. Albuja, de l’IDMC.


Photo: Pierre Peron/OCHA
Le commissariat de police de Koukou, dans l’est du Tchad

Au-delà du relèvement précoce, la mise en œuvre de solutions durables est également entravée par le manque « d’acteurs du développement qui mettent sur pied des projets de développement à moyen et long termes », selon le document de la CAP du Tchad pour 2012.

Les autres obstacles incluent « l’inflation des prix et la dégradation de l’environnement (déforestation, surexploitation des eaux souterraines et pressions sur des ressources naturelles déjà rares). [Dans les régions où les PDIP sont réintégrées localement,] les stratégies de survie des communautés hôtes dépendent souvent des conditions climatiques et les catastrophes naturelles fréquentes telles que les inondations et les sécheresses les rendent plus vulnérables », indique le document.

« Beaucoup de gens disent que nous sommes actuellement dans une période de transition entre l’aide d’urgence et le développement, entre sauver des vies et trouver des solutions durables. De nos jours, le principal défi pour les acteurs humanitaires et les organisations de développement est de parvenir à coordonner une transition en douceur sans jamais cesser de répondre aux besoins des populations », a dit M. Péron, de l’OCHA.

Insécurité

Le banditisme et la prolifération des armes légères représentent des menaces sérieuses. Selon une analyse réalisée en mars par Assessment Capacities Project (ACAPS), un regroupement de trois ONG (HelpAge International, Merlin et le Conseil norvégien pour les réfugiés), les organisations humanitaires qui travaillent dans l’est du Tchad ont souvent besoin d’être escortées par le Détachement intégré de sécurité(DIS), une force de sécurité tchadienne supportée par les Nations Unies.

La présence de munitions non explosées (UXO, en anglais) dans le nord et le nord-est du pays et la prolifération des armes légères au sein de la population civile continuent de menacer la sécurité et entravent la fourniture d’aide humanitaire dans les régions orientales de Dar Sila, d’Ouaddai et de Wadi Fira, a précisé l’analyse.

À la suite du retrait de la Mission des Nations Unies en République centrafricaine et au Tchad (MINURCAT), en 2010, le gouvernement tchadien a assumé l’entière responsabilité de la protection des civils et de la sécurité et sûreté des acteurs humanitaires dans l’est du pays. À l’heure actuelle, la sécurité dans cette région est assurée par le DIS, la gendarmerie et la police nationale ainsi que par la force mixte Tchad-Soudan, qui a été déployée à la frontière entre les deux pays en avril 2010.

Avec le renforcement de la sécurité dans l’est du pays, l’activité criminelle semble s’être déplacée vers l’ouest. Plusieurs kidnappings et braquages de voitures ont en effet été rapportés près de l’axe Abéché-Ati-N’Djamena, selon l’analyse de l’ACAPS.

Instabilité régionale

Depuis 2010, les affrontements armés sont relativement rares dans l’est du Tchad. L’instabilité persiste toutefois au Darfour et en République centrafricaine (RCA), où l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), un mouvement de rébellion ougandais reconnu pour sa brutalité et ses enlèvements de civils, dispose de combattants qui pourraient, selon M. Albuja, se déplacer vers le nord et traverser la poreuse frontière tchadienne.

Dans un rapport publié en 2011, l’International Crisis Group (ICG) a indiqué qu’il existait « des risques sérieux que la montée du trafic de drogue transsaharien et du terrorisme, l’émergence de mouvements musulmans radiaux dans les pays voisins, le développement de la violence intercommunautaire, le déclin des systèmes traditionnels de justice et le manque de gouvernance de l’État déstabilisent » le nord-ouest du Tchad.

« Les autorités de N’Djamena doivent agir pour changer le système de gouvernance et désamorcer les multiples causes potentielles de conflit avant qu’une crise n’explose », a ajouté le rapport.

Selon l’ICG, le nord-ouest du Tchad « a, dans l’histoire, joué un rôle ambivalent mais crucial entre la culture arabe-islamique de l’Afrique du Nord et les cultures de l’Afrique subsaharienne. Aujourd’hui, sa position stratégique en fait de plus en plus souvent la cible de tentatives d’infiltration par des groupes armés et des réseaux criminels qui tirent profit des no man’s land du désert du Sahara pour étendre leurs activités. » 

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