La crise syriano-libanaise et le conflit syrien

Depuis plus d’une génération, la ville de Tripoli, située au nord du Liban, est divisée : ce bastion du conservatisme sunnite accueille en effet la communauté alaouite - une branche du chiisme - la plus importante du pays.

Les quartiers de Jabal Mohsen, à majorité alaouite, et de Bab al-Tabbaneh, à majorité sunnite, sont en conflit depuis le début de la guerre civile libanaise en 1975 et le terrible bain de sang qui a fait plusieurs centaines de victimes en 1986. La route qui sépare les deux factions bien établies –nommée à juste titre rue de Syrie – est la dernière ligne de démarcation qui existe au Liban depuis la fin de la guerre il y a 22 ans.

L’éclatement du conflit en Syrie et l’arrivée de milliers de réfugiés syriens au Liban au cours de ces derniers mois ont ravivé et accru les tensions entre les alaouites chiites, qui soutiennent majoritairement le président syrien Bachar al-Assad, et les sympathisants sunnites de l’Armée syrienne libre (FSA) et de l’opposition.

Depuis le début du soulèvement syrien en mars 2011, plus de 30 Libanais ont trouvé la mort au cours d’affrontements entre les deux communautés. Le fragile cessez-le-feu de Tripoli – déclaré au début du mois de juin – est généralement respecté, mais des affrontements sporadiques sont signalés chaque jour et il n’est pas rare de croiser des civils armés.

Si le risque de voir le conflit syrien s’étendre au Liban est bien réel, la situation inverse est également possible : les combattants syriens pourraient en effet se trouver confrontés au sectarisme libanais.

Le conflit syrien a déjà fait au moins 10 000 victimes, selon le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon, et a déplacé au moins 500 000 personnes à l’intérieur du pays, selon le Croissant-Rouge arabe syrien. En outre, quelque 86 000 personnes se sont fait enregistrer comme réfugiés dans les pays voisins. Les services de base ne sont plus assurés correctement, et l’économie a été touchée de plein fouet par le conflit et par des sanctions économiques radicales, entraînant une augmentation du nombre de chômeurs et une envolée des prix des produits alimentaires. Le Liban, déjà ravagé par des années de guerre, est miné par la pauvreté et l’instabilité politique. Les deux pays ont beaucoup à perdre.

Facteurs socio-économiques et politiques

Le sectarisme et l’antagonisme politique à Tripoli ont déjà des conséquences bien réelles pour les habitants des deux quartiers.

Mahmud, un vendeur local qui travaille dans les allées du marché de Tripoli, indique que le magasin voisin, dont le propriétaire est alaouite, a récemment été incendié.

« Le propriétaire de ce magasin a payé le prix des querelles entre voyous », explique-t-il.

« Si ces infidèles veulent Bachar al-Assad, qu’ils partent en Syrie », s’est exclamé Omar, un jeune homme à la barbe longue, lorsqu’on lui a parlé du magasin. Les civils sont confrontés à des risques importants, et certains sunnites admettant ouvertement que les civils alaouites pourraient être à nouveau pris pour cible.

« Maintenant, ils n’osent plus quitter leur montagne, ils savent que nous pourrions encore les battre », se vante Faysal, un commerçant bavard du marché de Tripoli, faisant l’éloge de son cousin qui se bat à Bab al-Tabbaneh. « Les alaouites qui vivent encore dans le centre-ville sont des travailleurs syriens, pas des Libanais », poursuit-il. « Personne ne leur ferait de mal. Mais en cas de guerre civile, ils seront tués, car il n’y a plus de règles d’éthique en temps de guerre ».

Si l’on en croit l’histoire, les personnes qui vivent dans le dénuement depuis les affrontements sont celles qui risquent le plus de céder à la violence. Comme l’explique l’International Crisis Group dans un rapport daté d’octobre 2010, pour beaucoup de jeunes sunnites de Bab al-Tabbaneh, rejoindre l’un des nombreux groupes islamistes qui ont vu le jour relativement librement depuis le retrait de l’armée syrienne, constitue une attrayante alternative à l’inactivité et à l’échec social.”

Les politiciens libanais sont accusés d’exploiter la frustration de ces quartiers défavorisés et de leur fournir des armes.

« Le régime syrien a tout intérêt à détourner l’attention des médias de la situation en Syrie…Ensuite, Bachar veut mettre la pression sur la communauté internat ionale en montrant qu’il est capable de déclencher une guerre civile au Liban »

« Des acteurs extérieurs y [à Tripoli] ont apporté leurs querelles, soutenant les combattants locaux dans une lutte moins coûteuse et plus facilement gérable que ne le serait une guerre ouverte dans la capitale libanaise …, tout comme… les combattants locaux utilisent leurs luttes … pour attirer un important soutien extérieur », a souligné le rapport de 2010 de l’International Crisis Group.

Méfiance à l’égard de l’armée et du renseignement libanais

Sur une gigantesque bannière installée sur l’une des plus importantes places de Tripoli, la place al-Tell, on peut lire : « Pour la défense de la sécurité et de la stabilité à Tripoli ». La ville tout entière est couverte de slogans du même genre. Mais derrière cette confiance apparente, certains habitants expriment leur scepticisme quant à la capacité de l’armée à maintenir la paix.

Installé derrière un petit étale à un coin de rue, un vendeur de café nommé Khaled dit qu’il ne fait pas confiance aux militaires.

« Qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent ? Ils se tiennent à l’écart ! », dit-il en riant.

L’appartement du cheikh Bilal al-Masri, un dirigeant sunnite qui se bat sur la ligne de front de Bab al-Tabbaneh, est jonché d’armes et de textes coraniques. Il dit que l’armée – qui, en général, se tient à l’écart des deux communautés – a commencé à faire son travail lorsque, récemment, elle a répondu aux coups de feu tirés par la majorité alaouite du quartier de Jabal Mohsen. Toutefois, il souligne que l’armée reste divisée par des rivalités politiques.

Les habitants de Jabal Mohsen se montrent également sceptiques quant à la capacité de l’armée à assurer leur sécurité.

« Pour nous, [les armes] sont plus importantes que la nourriture », a dit Rifa’at ‘Eid, dirigeant du parti démocratique arabe (PDA) pro-Assad au journal quotidien libanais Al-Akhbar. « Nous faisons confiance à l’armée, mais nous savons qu’elle ne peut pas assurer notre sécurité dans certains cas ».

L’armée libanaise est généralement perçue comme « spectatrice » des conflits armés, car les milices des partis, comme le Hezbollah, sont bien mieux équipées, et les représentants politiques libanais sont divisés. Le gouvernement du Premier ministre Najib Mikati, ainsi que les services de renseignement militaire (mukhabarat al-jaysh) et la Sûreté Générale (al-amn al-‘aam) sont perçus comme étant alignés avec Damas, tandis que les Forces de sécurité intérieure (quwwat al-amn al-dakhili) et leur branche du renseignement (far’ al-ma’lumat) sont plus proches du mouvement d’opposition de la coalition du 14 mars soutenu par l’Arabie Saoudite, indiquent les analystes.

L’opposition syrienne et les Sunnites libanais : entre solidarité et alliance militaire

À l’hôpital public de Tripoli, la tension est palpable. Une infirmière qui travaille à l’hôpital a montré aux journalistes d’IRIN les impacts de balle sur le mur de l’une des pièces qui donne sur Jabal Mohsen, suggérant que les patients sunnites syriens ont été pris pour cible. Ces derniers n’osent pas se mettre à la fenêtre de leur chambre de peur de se faire tirer dessus. Les 50 Syriens hospitalisés indiquent être des civils, mais il est de plus en plus difficile de distinguer les membres de l’opposition armée des manifestants pacifiques.

Tripoli reste toutefois l’une des destinations les plus sures au Liban pour les réfugiés, qui sont en majorité des sunnites syriens, en raison du soutien sunnite au soulèvement ; et le Liban est une route de transit pour les fournitures d’aide d’urgence destinées à la Syrie. Mais les analystes se demandent de plus en plus souvent si les liens entre les sunnites libanais et les sunnites syriens ne vont pas au-delà de la solidarité et ne donnent pas lieu à une coopération militaire.


Photo: Anja Pietsch/IRIN
Magasin incendié à Tripoli. L'économie libanaise a été touchée de plein fouet par le conflit

Samir*, un syrien de 23 ans originaire de Homs et membre du groupe syrien Watan (nation), qui regroupe des organisations humanitaires et de la société civile au Liban, indique que son engagement dans les conflits qui opposent les quartiers de Bab al-Tabbaneh et Jabal Mohsen a ses limites : « Si la guerre civile éclate au Liban, nous partirons. Nous ne sommes pas venus ici pour exporter notre révolution. Le Liban sert de base arrière pour nos activités ».

Walid*, 27 ans, qui travaille pour un autre groupe d’aide humanitaire, « Coordination Committees for Syrian Refugees’ Affairs in Lebanon », offre un point de vue différent sur les relations entre les Syriens et Bab al-Tabbaneh : « Je voulais m’engager en tant que combattant à Bab al-Tabbaneh, mais ils n’ont pas voulu de moi ».

« J’avais envie de le faire, parce que les alaouites du quartier de Jabal Mohsen étaient impliqués dans la mort de manifestants dans ma ville, Homs », explique Walid. « Ils sont venus soutenir les alaouites de Homs et ont massacré notre peuple ».

M. al-Masri, le dirigeant sunnite, a confirmé avoir refusé l’aide de volontaires syriens. Mais il dit que les liens entre les forces gouvernementales pro-syriennes des deux côtés de la frontière sont plus forts. Il indique que les alaouites libanais ont reçu des armes et bénéficié du soutien des officiers syriens et du Hezbollah sur le terrain.

Les médias pro-syriens offrent un point de vue différent : un article publié dans le quotidien libanais pro-Hezbollah Al-Akhbar accuse Riyadh al-Asaad, le commandant de l’Armée libre syrienne rebelle, de se rendre à Tripoli pour étudier le territoire et trouver une « zone tampon idéale ».
M. al-Masri réfute l’existence d’une unité composée de 300 Libanais sunnites au sein de la FSA en Syrie (comme récemment rapporté par Nicholas Blanford, auteur et expert du Moyen-Orient) et la présence de camps de la FSA sur le sol libanais. « Nous avons envoyé nos hommes en Syrie et ils ont été rejetés. Ils nous ont dit : “Nous n’avons pas besoin de vous, mais donnez-nous vos armes, si c’est possible” ». Il reconnait avoir fourni des armes et de la nourriture illégalement à la FSA de l’autre côté de la frontière libanaise, en soudoyant des responsables syriens.

La FSA et les activistes pro-syriens menés par le Hezbollah ont des raisons de nier avoir franchi les frontières nationales. La FSA craint d’être accusée d’être à l’origine de l’embrasement des tensions existantes au Liban ; le Hezbollah veut empêcher une nouvelle vague de ressentiment de la part des sunnites. En résumé, personne ne veut être accusé d’être responsable d’une nouvelle guerre civile au Liban.

Mais en l’absence d’un accord rapide avec Jabal Mohsen, les tensions dans les deux pays sont de plus en plus entrecroisées ; les analystes prédisent que les sunnites libanais finiront par faire appel à leurs frères installés de l’autre côté de la frontière pour combattre leur ennemi national, c’est-à-dire le Hezbollah. Les enlèvements en représailles ont déjà brouillés les lignes entre les deux conflits : des sunnites syriens ont été impliqués dans l’enlèvement de chiites libanais ; des officiers syriens ont été impliqués dans l’enlèvement de sunnites libanais ; et des sunnites libanais ont été impliqués dans l’enlèvement de libanais alaouites.

À qui profitent les affrontements ?

Selon les analystes, les deux camps libanais peuvent tirer profit des affrontements.

Le Courant du futur (Future Movement, FM), un mouvement anti-syrien dirigé par l’ancien Premier ministre libanais Sa’ad al-Hariri qui a été forcé de quitter son poste en janvier 2011, a profité des affrontements pour demander la démission de l’actuel Premier ministre, arguant qu’il s’était montré incapable d’assurer la sécurité à Tripoli.

Mais aux yeux des combattants de Bab al-Tabbaneh, ainsi que de bon nombre d’analystes, le gouvernement syrien a encore plus à gagner.

« Le régime syrien a tout intérêt à détourner l’attention des médias de la situation en Syrie », explique M. al-Masri. « Ensuite, Bachar veut mettre la pression sur la communauté internationale en montrant qu’il est capable de déclencher une guerre civile au Liban ».

Les combattants de Bab al-Tabbaneh et les porte-paroles du PDA ont indiqué au journal libanais « The Daily Star » que le Hezbollah fournit des armes aux alaouites et aux sunnites de Tripoli, laissant entendre qu’ils avaient pour objectif de déstabiliser le Liban – quel que soit le vainqueur – afin de détourner l’attention de la situation en Syrie.

*nom d’emprunt

ag/kb/ha/cb/oa-mg/amz