Changement de garde

« Les Forces nouvelles ont joué un rôle très important dans notre victoire, et cela doit être pris en considération », a dit l’un des principaux partisans d’Alassane Ouattara tandis que les nouvelles d’Abidjan annonçaient le départ imminent de Laurent Gbagbo.



Si M. Ouattara a été, au cours des quatre derniers mois, reconnu par la communauté internationale comme le président élu de la Côte d’Ivoire, son accession au pouvoir a finalement été rendue possible par la force des armes. Et si le soutien militaire accordé par les Nations Unies et la France s’est probablement révélé crucial pour la destruction des derniers arsenaux de M. Gbagbo, les nouvelles Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), composées majoritairement des anciens rebelles des Forces nouvelles (FN), ont réussi à prendre le contrôle d’Abidjan après avoir remporté, au cours de la dernière semaine, plusieurs victoires faciles dans le centre, l’est et le sud du pays.



Qui sont les forces militaires derrière M. Ouattara ? Qu’adviendra-t-il lorsque celui-ci prendra le pouvoir ?



Lors d’un récent rassemblement dans la capitale politique, Yamoussoukro, le Premier ministre de M. Ouattara, Guillaume Soro, a présenté à la foule plusieurs hauts responsables des FN considérés comme les principaux artisans des victoires des FRCI : Soumaïla Bakayoko, Chérif Ousmane, Tuo Fozié et Touré Hervé. Les sympathisants de M. Ouattara évoquent également le rôle clé joué par le colonel Michel Gueu. Ces hommes sont associés à la rébellion de septembre 2002, qui a presque réussi à déloger M. Gbagbo. Les FN – un regroupement de trois factions rebelles – avaient alors mené des offensives contre Korhogo, Bouaké et Abidjan. À l’époque, leur secrétaire général et principal porte-parole était un jeune homme de 30 ans du nom de Soro, surtout connu pour son rôle fondamental dans les mouvements étudiants.



Les critiques ivoiriens de MM. Ouattara et Soro n’ont pas apprécié l’impression de déjà vu qu’ils ont eue en voyant ces hommes. « Cet homme [Soro] est censé être Premier ministre, mais il parle toujours de la nécessité de mener une offensive militaire et de prendre Abidjan », a dit un homme du quartier de Yopougon. Plusieurs observateurs ont remarqué la différence entre la rhétorique de M. Ouattara et celle de M. Soro dans les semaines qui ont suivi l’élection présidentielle disputée de novembre 2010. Le Premier ministre s’est en effet montré beaucoup plus rapidement favorable à une solution militaire.



Les FN étaient surtout composées de soldats, en particulier du nord du pays, qui avaient fait défection des forces armées nationales, mais également de combattants de l’extérieur de la Côte d’Ivoire et de Dozo, des chasseurs traditionnels qui ont longtemps fait office de police informelle au sein des communautés et qui, selon certains, possèdent des pouvoirs mystiques.



En 2006, l’un des leaders des FN, Martin Kouakou Fofié, a fait l’objet de sanctions des Nations Unies après avoir été accusé de recrutement d’enfants, d’enlèvements, d’abus sexuels sur des femmes, d’arrestations arbitraires et d’exécutions extrajudiciaires sous son commandement.



Quels que soient les compromis qui ont été faits dans les nombreux accords de paix signés dans les années qui ont suivi la rébellion, les FN ont conservé le contrôle sur des régions de l’ouest, du nord et du centre du pays. L’existence d’un État au sein de l’État, dont la souveraineté n’a presque pas été remise en cause, est, depuis, un sujet de préoccupation majeur pour les partisans de M. Gbagbo et les Ivoiriens neutres.



Reconstruction



Pour Vincent Gnizako, un sympathisant de longue date de M. Ouattara qui dirige la branche parisienne de son parti, le Rassemblement des Républicains (RDR), le nouveau gouvernement récupère « une Côte d’Ivoire qui a besoin d’être reconstruite après 10 années passées à avancer à reculons ». Si M. Gnizako a indiqué que le Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) fournirait l’expertise ministérielle, il a ajouté que les forces militaires ne devaient pas être négligées.



MM. Ouattara et Soro sont désormais à la tête d’une large coalition politico-armée. Le RHDP est composé du RDR, du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) et de plusieurs petits partis. Des partisans de M. Ouattara ont dit à IRIN que le nouveau président ferait de la réconciliation nationale sa priorité.



Certains militants pro-Ouattara ont vivement réagi aux critiques de plus en plus virulentes adressées à leurs combattants au cours des dernières semaines. « Les Forces Républicaines ont commencé à pacifier le pays», a dit à IRIN Maurice Guikahué, une personnalité importante du RHDP. « Les FRCI sont disciplinés. Ils ne commettent pas d’exactions ; ils respectent les droits de l’homme ».



M. Guikahué a ajouté que les FRCI avaient traversé des régions du pays dominées par l’ethnie Bété, dont est issu M. Gbagbo, « sans toucher à une [seule] personne ». Au lieu de quoi ils ont organisé des réunions avec les habitants pour leur expliquer qu’ils étaient là « uniquement pour rétablir la paix ». Selon lui, les rapports faisant état de crimes commis par les FRCI ne sont que de « l’intoxication ».



Les opposants de M. Ouattara brossent cependant un tableau accablant des graves atteintes aux droits humains commises par certaines sections des forces pro-Ouattara qui ont pris le contrôle de villages et de quartiers au cours des dernières semaines. Depuis Abidjan, un jeune homme appartenant aux Jeunes Patriotes pro-Gbagbo a dit à IRIN : « Je suis allé dans différents quartiers de la ville – Koumassi, Abobo, Port-Bouët – et j’ai vu ce qui s’y passait : des pillages, des viols et des meurtres. Nous savons qui sont les coupables : ils ont commis ces actes à la vue de tous ».



Selon Human Rights Watch (HRW), des exécutions extrajudiciaires auraient été commises par des forces pro-Ouattara contre des partisans présumés de M. Gbagbo et des combattants détenus dans le territoire contrôlé par M. Ouattara. « Les meurtres de civils par les forces pro-Ouattara, apparemment commis pour des raisons d’appartenance ethnique ou politique, pourraient (...), s’ils se généralisaient ou devenaient systématiques, être qualifiés de crimes contre l’humanité », a indiqué HRW.



Un journaliste local a dit à IRIN que le 5 avril, des forces pro-Ouattara avaient menacé des travailleurs dans un immeuble à bureaux d’Abidjan. Les hommes d’Alassane Ouattara auraient placé les gardes de sécurité civils en rang et leur auraient ordonné de se déshabiller. « Ils ont tiré sur les portes pour les casser et ont dit aux gens de leur donner les clés de leur voitures. Ils sont partis à bord de deux voitures de luxe et ont dit qu’ils reviendraient », a-t-il ajouté.



D’après l’International Crisis Group (ICG), le soutien dont bénéficie M. Ouattara à l’échelle internationale pourrait s’effriter si les militaires qui agissent en son nom commettent des actes criminels. « [Ils] devraient prendre toutes les mesures pour garantir le respect du droit international humanitaire. Ils devraient comprendre que le soutien international et la légitimité de M. Ouattara risquent de s’évaporer rapidement s’ils se rendent responsables d’atrocités à grande échelle ».



« Les sympathisants de M. Ouattara devraient éviter tout discours de vengeance », a dit à IRIN Rinaldo Depagne, analyste principal pour l’Afrique de l’Ouest d’ICG. « Les forces pro-Ouattara savent qu’elles seront surveillées de près et cela devrait les pousser à se contrôler, mais le problème, c’est qu’il n’y a pas suffisamment de témoins dans l’extrême ouest du pays pour les empêcher de commettre des exactions ».



M. Gnizako, du RDR, a reconnu qu’il y avait peut-être eu des excès des deux côtés. Il a cependant mis la population en garde contre une condamnation prématurée des FRCI pour le récent massacre de civils à Duékoué, dans l’ouest du pays. Il a souligné que les circonstances étaient encore obscures et qu’un grand nombre de miliciens pro-Gbagbo étaient également actifs dans le village. Il a insisté sur la volonté de M. Ouattara de faire la lumière sur la tuerie. « S’il y a des gens parmi nous qui ont été impliqués [dans ce massacre], ils devront être jugés pour ce qu’ils ont fait. Justice doit être faite ».



cs/np – gd/amz