Longue attente au camp de transit pour les immigrés de Libye

Quand la violence a explosé dans la ville de Zawiyah à l’ouest de la Libye, Mohammed Nienn, un travailleur immigré bangladais de 28 ans, travaillait par roulement comme métallurgiste.



Pressé de partir, il a convaincu son patron libyen de lui rendre son passeport, mais pas le salaire qui lui était dû. Puis il a sauté dans un taxi avec quatre autres Bangladais et s’est dirigé vers la frontière tunisienne, où un bus l’a finalement amené au camp de transit de Choucha, à 25 kilomètres de la ville frontalière de Ras Jedir .



Dix jours plus tard, il était toujours là, dans l’attente d’un vol pour Dhaka. « Ma famille me dit de rentrer le plus vite possible, » a t-il dit à IRIN, « mais ce n’est pas si simple que ça. Il y a tellement de Bangladais ici. Le temps d’attente pour aller à l’aéroport est assez long. »



Seuls quatre vols quittent quotidiennement l’aéroport de Djerba, le plus proche, pour Dhaka, une situation qui met à rude épreuve les ressources du camp. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), 253 912 personnes ont fui la Libye depuis le début des hostilités actuelles à la mi-février. Parmi celles-ci, 137 424 sont passés en Tunisie ; la plupart étaient Egyptiens et ont depuis été rapatriés.



Actuellement 17 000 personnes vivent dans le camp de Choucha , dont 10 000 Bangladais. Les 7 000 restants sont principalement issus des pays d’Afrique sub-saharienne.



« Depuis quelques jours, nous fonctionnons grosso modo sur le principe “l’un entre, l’autre sort”, » a indiqué Firas Kayal, porte-parole de l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à Choucha. « Pour aller en Egypte, le vol est court, les avions ont donc pu faire plusieurs allers et retours par jour chacun. Et le gouvernement égyptien a fourni le plus gros des vols. »



« Pour ce qui est de ramener les gens au Bangladesh, c’est plus compliqué : c’est un vol long et nous dépendons de la communauté internationale pour une grande part du financement. »



Selon le HCR, près de 2 000 personnes sont emmenées par bus de Choucha à l’aéroport de Djerba chaque jour. Mais le camp accueille tous les jours entre 1 500 et 2 500 travailleurs immigrés et réfugiés nouveaux, surtout des hommes seuls entre 20 et 40 ans. Le 7 mars, 90 femmes et 70 enfants avaient été enregistrés, dont des Somaliens, des Erythréens et des Palestiniens qui avaient un statut de réfugié en Libye.



Une atmosphère tendue



Narges Ben Mlouka, chef de mission pour le Secours islamique – qui a la capacité de distribuer 4 000 assiettes à chaque repas – a dit que la distribution de la nourriture était le souci le plus pressant. « L’atmosphère du camp a changé dans les deux derniers jours. Nous avons remarqué qu’elle était plus tendue et qu’il semblait y avoir plus de monde. Les gens font la queue plus longtemps pour moins de nourriture. »



Le plus gros de la nourriture provient de dons coordonnés par l’Armée tunisienne, qui gère le camp avec le HCR. Le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies a aussi envoyé en supplément 80 tonnes de biscuits hyper protéinés, ainsi qu’un don en espèces de 150 000 dollars, pour soutenir les efforts d’approvisionnement en aide alimentaire.



Avec Action contre la Faim, le PAM et le Croissant Rouge Tunisien, le Secours islamique s’efforce d’améliorer la distribution de la nourriture. L’OIM distribue également des lots de nourriture et de l’eau, tandis que le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) fournit aux familles des repas pour les bébés et les enfants en bas âge.



« Notre plus gros problème, c’est l’organisation de la distribution de la nourriture, et non pas l’approvisionnement en soi, » a dit Mme. Mlouka . « L’armée tunisienne a rempli de grands entrepôts d’eau, de jus, de riz et de biscuits. Mais nous devons mieux nous organiser. Nous n’avons que quatre points de distribution pour tout le camp, ce qui signifie des queues très longues qui peuvent aller jusqu’à trois heures pour certaines personnes. »



La nourriture est servie séparément aux Bangladais et aux groupes d’Afrique sub-saharienne. « Nous séparons les deux groupes aux heures de repas, tout simplement parce que les Bangladais sont tellement nombreux, » a dit Mme. Mlouka. « Les gens des pays africains n’arrivaient pas à manger et ils ont commencé à s’énerver. L’idée d’avoir leur propre file d’attente est venue d’eux. Ça semble mieux marcher de cette façon. »



Pour l’instant, les besoins médicaux de la population du camp de Choucha restent assez simples. Selon Médecins Sans Frontières et Médecins du Monde, qui sont présents dans le camp avec le Croissant Rouge Tunisien, il s’agit surtout de cas de rhumes, de grippe et d’autres maladies faciles à traiter. Un soutien psychologique est également proposé.














Photo: Kate Thomas/IRIN
Des hommes portent un seau d’eau au camp de Choucha, tandis qu’en arrière-plan d’autres font la queue pour l’aide alimentaire

Nouveaux arrivants



A la frontière, le Croissant Rouge Tunisien et une équipe tournante de médecins de Monastir, situé à 126 kilomètres au sud de la capitale, Tunis, accueillaient les nouveaux arrivants. « Le nombre de personnes fuyant la Libye est encore relativement bas, mais ça peut changer en un rien de temps, » a dit Mohammed Kahloul, anesthésiste volontaire de Monastir.



« La plupart des gens souffrent d’affections simples, mais nous nous attendons à des problèmes plus sérieux si la situation devait changer de l’autre côté, » a t-il dit. Mohamed Amen Fahim du Croissant Rouge Tunisien est prêt lui aussi : « Les passages à la frontière commencent à retrouver un rythme normal. Mais nous sommes là, présents, au cas où la situation changerait brutalement et de façon dramatique. »



Il y a eu jusqu’à présent à Choucha très peu de problèmes liés à la sécurité ; un cas de violence domestique a été rapporté, ainsi que l’arrivée d’une mineure non accompagnée. Ce qui inquiète le HCR, c’est l’existence de deux groupes distincts dans le camp : les travailleurs immigrés (la majorité) et les Somaliens, les Erythréens et les autres “personnes relevant de la compétence du HCR” qui ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine.



« D’une certaine façon, les deux groupes vivent séparément, parmi leurs compatriotes, » a dit M. Kayal de l’HCR. « Alors que la plupart des gens s’inscrivent pour rentrer chez eux, l’autre groupe ne peut et ne veut pas rentrer. Nous sommes en discussion avec des pays qui offrent des possibilités de réinstallation et nous entamons, dans certains cas nous poursuivons, à partir d’ici le processus de réinstallation pour certaines personnes. »



Mohamed,19 ans, originaire de Mogadiscio, qui a demandé que son nom de famille ne soit pas révélé, fait partie du second groupe. « Chaque jour, je regarde les gens qui prennent les bus pour l’aéroport, » dit-il. « Mais je ne les envie pas ; leur situation est différente de la mienne. Même si on me donnait la chance de retourner en Somalie, je ne voudrais pas, de toute façon. J’attends simplement de savoir où je vais atterrir. »

Même si Mohamed ne peut pas retourner dans son pays d’origine, c’est important pour lui d’être en contact avec sa famille. C’est quelque chose qu’il a en commun avec les milliers de Bangladais, de Maliens, de Nigérians et de Ghanéens qui forment la population du camp.



Aux abords du camp de Choucha, Télécoms sans Frontières a mis en place un centre d’appel par satellite qui offre trois minutes gratuites de communication téléphonique internationale. Pour beaucoup de résidents du camp, faire la queue pour parler à ceux qu’ils aiment là-bas au pays est le point culminant d’une journée type à Choucha.



« Pour l’instant, nous ne pouvons pas être au Bangladesh, » a dit M. Nienn. « Mais le fait de pouvoir parler à mes parents au téléphone facilite l’attente. »



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