Frustration et demandes de changement

Ces deux dernières semaines, le Yémen a été secoué par une vague de manifestations antigouvernementales considérées parmi les plus importantes des 10 dernières années.  Dans le cadre de ces manifestations, la jeunesse yéménite, confrontée à un avenir économique peu brillant, s’est soulevée pour exprimer son mécontentement. 



Inspirées par les soulèvements tunisiens et égyptiens, des milliers de personnes sont descendues dans la rue, aux quatre coins du Yémen, pour appeler au changement dans leur pays. Jeudi 3 février, quelque 20 000 manifestants, de jeunes hommes pour la plupart, ont occupé trois grands axes routiers situés aux alentours de l’université de Sanaa, la capitale. D’importantes manifestations ont également eu lieu dans d’autres villes du Yémen, notamment à Ibb et Taiz.



Le président Ali Abdullah Saleh gouverne le Yémen depuis 32 ans : d’abord président du Yémen du Nord, il devient dirigeant de la nouvelle république unie après l’unification de la région avec le Yémen du Sud, en 1990. Une série de manifestations pro-Saleh ont également eu lieu à Sanaa.



Un mécontentement général



Le Congrès général du peuple, parti de M. Saleh, qui détient la grande majorité des sièges au Parlement, constitue une coalition « fourre-tout ». Le président dispose également d’un vaste réseau d’influence informel de chefs de tribu, d’hommes d’affaires et de religieux.



Au début du mois de janvier, M. Saleh a proposé un amendement constitutionnel qui lui permettrait de se présenter de nouveau aux prochaines élections présidentielles, en 2013.



La coalition d’opposition, composée du parti islamiste, Islah, ainsi que des partis socialistes et nasséristes, s’est farouchement opposée à cette proposition d’amendement. Confronté à la perspective d’importantes manifestations contre son régime, le président Saleh a déclaré qu’il quitterait le pouvoir en 2013 et que son fils Ahmed ne lui succèderait pas.



« Pas de prolongation, pas d’héritage, pas de remise des compteurs à zéro », a-t-il déclaré cette semaine à propos de la proposition, présentée par le parti au pouvoir, de supprimer la limitation du nombre de mandats présidentiels, ce qui lui permettrait de se présenter de nouveau. Les amendements constitutionnels proposés par son parti seraient également gelés, et les élections législatives prévues pour avril 2011 seraient reportées pour permettre une réforme électorale.



Après trente ans au pouvoir, le président Saleh fait face aux récriminations généralisées d’une population qui l’accuse de corruption et lui reproche une concentration du pouvoir au sein de son sous-groupe tribal, le clan de Sanhan.



De vastes régions du pays sont déjà en révolte ouverte contre son régime : un mouvement séparatiste s’est constitué dans le sud, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQAP) lance des attaques à l’encontre des services de sécurité, et une région du nord du pays, sous le contrôle des rebelles, est de facto semi-autonome.



Les griefs économiques



« Ensemble, nous luttons contre la pauvreté, la corruption et l’injustice », scandaient les manifestants à l’université de Sanaa, samedi 5 février, entre des éclats de musique intermittents et les discours prononcés par les politiciens de l’opposition.



Aux portes de l’université, une banderole portait simplement l’inscription suivante : « regardez le fossé entre riches et pauvres ».

Les médias grand public se sont largement focalisés sur les objectifs politiques des manifestants ; parmi ces derniers, certains exhortent le président Saleh à quitter le pouvoir, mais bon nombre appellent à un changement de leur niveau de vie, ainsi qu’à une réforme politique.



Pour le jeune Yéménite moyen, les problèmes de la vie quotidienne sont bien plus importants que la politique. Les jeunes diplômés espèrent trouver un emploi. Les jeunes hommes peinent à économiser assez d’argent pour pouvoir se marier. Les jeunes couples luttent pour s’en sortir face à la hausse du coût de la vie. Près de la moitié de la population vit avec moins de deux dollars par jour et les indicateurs de développement social (notamment la malnutrition infantile, la mortalité maternelle et le niveau d’instruction) restent extrêmement faibles, selon le Programme alimentaire mondial des Nations Unies.



Le Yémen occupe d’ailleurs la 138e place sur 179 à l’Indice de développement humain (IDH) des Nations Unies.



Une jeunesse marginalisée



« Je suis venu aujourd’hui parce que je n’ai rien d’autre à faire. Je préfère être là et manifester plutôt que rester assis au bord de la route avec mes amis », a dit Jamal Al-Fadli, 19 ans, qui vivote en transportant des passagers dans Sanaa à moto.



Au Yémen, sur 23 millions d’habitants, près de la moitié a moins de 15 ans et 70 pour cent moins de 25 ans, mais plus de 50 pour cent des jeunes sont au chômage et ce nombre devrait augmenter. La forte augmentation du nombre de jeunes au sein de la population est une véritable bombe à retardement démographique et économique.



Le Yémen affiche un taux annuel de croissance démographique de 3,2 pour cent, et la population du pays devrait doubler d’ici à l’an 2030.



« Notre économie n’est tout simplement pas assez importante, ni assez forte pour assurer suffisamment d’emplois à une main-d’œuvre qui croît à une telle allure », a dit Abdullah Al-Faqih, professeur de sciences politiques à l’université de Sanaa.



« Le gouvernement a agrandi les universités et instruit un nombre croissant de jeunes sans préparer le terrain en vue de leur embauche. Les autorités publiques n’ont pas les moyens d’embaucher un tel nombre de diplômés ».



Outre la marginalisation économique, les jeunes Yéménites se heurtent également à une isolation sociale et politique. Au cours d’une étude réalisée en 2008 par l’USAID, 40 pour cent des personnes interrogées avaient exprimé une frustration, expliquant que sur le marché du travail yéménite, seuls les relations et le pouvoir permettaient de décrocher un emploi convenable.



En outre, face à la détérioration des conditions économiques et politiques, les jeunes Yéménites, hommes et femmes, ont souvent le sentiment de ne plus pouvoir satisfaire aux attentes sociales.



Les étudiants yéménites



Les étudiants ont joué un rôle de premier ordre dans les manifestations, et l’université de Sanaa est devenue une plateforme de manifestations contre le gouvernement.



M. Saleh a annoncé cette semaine qu’il exonèrerait les étudiants inscrits dans les universités publiques du reste des frais de scolarité à verser cette année. Le président s’est également engagé à constituer un fonds spécialement consacré à la création d’emplois pour les jeunes diplômés des universités.



« L’exonération de frais de scolarité n’empêchera pas les étudiants de manifester ; de toute façon, la plupart des étudiants les ont déjà payés », a dit Rudhwan Masude, directeur du syndicat des étudiants de l’université de Sanaa. « Il n’y a tout simplement pas assez d’emplois pour tout le monde ; les meilleurs élèves n’hésitent pas une seconde à quitter le pays pour chercher du travail ailleurs ».



Les étudiants qui achèvent leurs études secondaires se plaignent de n’être pas bien préparés au monde du travail.



« Mon éducation scolaire était complètement déconnectée des réalités de la vie professionnelle. On m’a appris à mémoriser des concepts théoriques, alors que j’aurais dû apprendre l’anglais », a déploré Taha Al-Matari, étudiant en informatique à l’université de Sanaa.



« Notre système éducatif assure la quantité, pas la qualité ».



tf/he – nh/amz