Lutter contre les mythes de l’allaitement

« Mon premier enfant est mort parce que je l’ai allaité après que mon mari a eu une aventure », a dit à IRIN Tina Kollie, mère d’un bébé de sept mois dans la capitale libérienne, Monrovia. Elle n’a allaité aucun enfant depuis. « [Si j’allaite], à chaque fois que mon mari a une aventure mon enfant tombe malade ».



Rebecca Carter, dans le quartier de Buzzi, a dit qu’elle avait arrêté d’allaiter au bout de quelques mois parce qu’elle ne pouvait pas avoir de relations sexuelles en période d’allaitement – le sperme se mélangerait avec le lait, a-t-elle dit, le rendant toxique pour l’enfant.



« Je ne voulais pas que mon mari aille avec d’autres femmes donc je ne pouvais pas allaiter », a-t-elle dit à IRIN. « Je devais être disponible pour lui ».



Le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) estime que seulement 35 pour cent des mères libériennes pratiquent l’allaitement exclusif ; une étude menée par l’ONG (organisation non gouvernementale) Action contre la faim (ACF) à Monrovia a abouti à une estimation de 44 pour cent en 2008.



Le personnel d’ACF entend régulièrement des croyances répandues sur les dangers de l’allaitement : il est dangereux d’allaiter lorsque l’on est enceinte car cela pourrait affaiblir l’enfant à naître ; une femme ne devrait pas allaiter si elle a déjà perdu un enfant alors qu’elle l’allaitait ; et allaiter longtemps est dangereux car le lait peut se mélanger avec le sang.



Au lieu d’allaiter, Mme Kollie, Mme Carter et les dizaines d’autres femmes avec qui IRIN a parlé donnent principalement du riz et de l’eau à leurs bébés.



L’Organisation mondiale de la santé et l’UNICEF recommandent de donner seulement du lait maternel aux nourrissons pendant les six premiers mois afin de réduire leur vulnérabilité aux maladies mettant la vie en danger ou à la malnutrition. Au Liberia, les organisations humanitaires essaient d’aborder l’allaitement et la nutrition des nourrissons sous l’angle de la santé.



« Travailler sur l’allaitement avec des communautés est un travail de longue haleine, car souvent, la malnutrition n’est pas vue comme une maladie, et est associée à des croyances de type sorcellerie », a dit à IRIN Massimo Stella, directeur d’ACF Liberia.














Photo: Anna Jefferys/IRIN
Dans le village de Gbarnga-ta, les piments rouges ont favorisé la réception des messages de promotion de l’allaitement

Kinday Samba, spécialiste en nutrition à l’UNICEF, a exprimé un avis similaire, disant que les organisations humanitaires devaient soutenir le ministère de la Santé à long terme pour favoriser l’allaitement exclusif. « Nous ne verrons pas d’immenses changements se produire immédiatement. »



Le rôle crucial des hommes et des grands-mères



L’UNICEF, Catholic Relief Services (CRS), ACF et d’autres organisations encouragent les femmes à pratiquer l’allaitement exclusif jusqu’à ce que leurs bébés aient atteint l’âge de six mois au moins.



D’après Mme Stella, d’ACF, la lutte contre les mythes de l’allaitement n’est pas le principal moyen à utiliser pour changer les comportements des femmes ; tout ce que le personnel peut faire, c’est informer les communautés des avantages de l’allaitement et susciter la discussion, a-t-elle dit.



Les femmes qui ont déjà changé leurs pratiques peuvent montrer que l’allaitement n’est pas dangereux, encourageant les autres à essayer de changer, a dit à IRIN Audrey Gibeaux, responsable des pratiques de soins à ACF.



ACF doit aussi cibler les hommes et les grands-mères en les faisant participer à la discussion, a-t-elle dit.



« J’essaie toujours d’encourager les hommes à venir, car ils ont un grand pouvoir de décision dans les foyers libériens… et les grands-mères doivent être présentes car le savoir qu’elles transmettent est considéré comme ayant une grande valeur. »



Le Liberia présente l’un des plus forts taux de grossesses chez les adolescentes en Afrique de l’Ouest, et les grands-mères s’occupent souvent des bébés.



Tous les fronts



Pour être efficaces, les messages de promotion de l’allaitement doivent être transmis par tous les canaux, a dit Mme Samba, de l’UNICEF, citant comme exemples la radio, les affiches, les groupes communautaires et les visites en clinique.



L’UNICEF élabore des messages destinés à être diffusés sur tous ces fronts, a-t-elle dit.









« Je ne voulais pas que mon mari aille avec d’autres femmes donc je ne pouvais pas allaiter »

Mme Stella a approuvé cette idée : « Nous avons constaté que nos activités de prévention étaient plus efficaces si elles étaient menées simultanément au niveau du pays, au niveau de la communauté et au niveau de l’école. »



Surveiller l’impact de ces efforts n’est pas facile, a dit Mme Stella. « La preuve immédiate des liens entre l’augmentation des connaissances, le changement de comportement et l’amélioration de la santé ne peut pas être totalement mesurée en termes médicaux ou statistiques. »



Une enquête soutenue par l’UNICEF sur les pratiques d’alimentation des nourrissons devrait être publiée à la fin 2009, tandis qu’ACF mènera une étude sur l’impact de ses activités en février 2010.



Davantage de piments rouges, davantage d’allaitement



Dans le village de Gbarnga-ta, à 15 kilomètres de Gbarnga, dans le comté de Bong, où d’après l’ONG Caritas, un tiers des enfants de moins de cinq ans sont malnutris, les connaissances se sont traduites par un changement de comportement chez quelques familles.



Avec le soutien de CRS, Caritas travaille avec des habitants pour améliorer la productivité agricole et les pratiques d’alimentation des nourrissons.



Auparavant, les femmes et les hommes pensaient qu’avoir des relations sexuelles en période d’allaitement était dangereux, a dit Helena Sharif, une habitante, à IRIN.














Photo: Anna Jefferys/IRIN
L’augmentation des ventes de piments rouges a rendu les habitants de Gbarnga-ta plus réceptifs aux messages de promotion de l’allaitement

Le succès a été en partie dû aux activités agricoles, qui ont fait avancer les choses en rendant les villageois plus réceptifs aux messages de l’ONG en faveur de l’allaitement, d’après des habitants.



Les villageois produisent maintenant un surplus d’aubergines et de piments rouges qu’ils vendent aux villages voisins, ce qui leur permet de gagner l’argent nécessaire pour payer les frais de scolarité, a dit Mme Sharif.



Son mari, Tony Sharif, est soulagé. « [Avoir des relations sexuelles en période d’allaitement] ne nous inquiète plus tellement maintenant. Nous le faisons. Les choses vont bien mieux qu’autrefois », a-t-il dit, suscitant des rires et des hochements de tête chez les autres villageois.



Si des efforts intensifs peuvent être efficaces, certains experts humanitaires sont sceptiques quant à la possibilité d’un changement effectif de comportement à grande échelle.



« Il est très difficile de changer les comportements des gens », a dit Koen Henckaerts, représentant du Service d'aide humanitaire de la Commission européenne (ECHO) au Liberia.



« Je suis sceptique quant à la possibilité [d’y parvenir] à court terme ou à grande échelle. Cela demande beaucoup de temps, et c’est lié à des questions plus vastes, profondes, telles que la pauvreté. »



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