L’aide à distance

Il utilise des pseudonymes, possède plus d’une carte d’identité, et seuls ses parents et ses deux sœurs savent ce qu’il fait comme métier.



« Comme un voleur, je travaille dans l’obscurité », a indiqué GS, coordonnateur de l’aide humanitaire pour une ONG étrangère qui se consacre aux orphelins. « Je vis dans la peur parce que j’offre de l’aide – quelle ironie ».



Dans un Irak déchiré par les conflits, les travailleurs humanitaires locaux et étrangers sont constamment menacés par des groupes militants dont les actions visent notamment les organisations occidentales et leurs personnels locaux. Ces derniers sont considérés par certains extrémistes comme une extension des forces de la coalition dirigée par les Etats-Unis.



Après l’invasion américaine, en 2003, les organisations d’aide étrangères ont afflué dans le pays et des milliers d’ONG locales ont été créées. Toutefois, les violences qui ont suivi ont obligé bon nombre d’entre elles à cesser leurs activités ou à faire profil bas, et, plutôt que de poursuivre la mise en œuvre directe de programmes, elles ont été de plus en plus nombreuses à opter pour une forme de surveillance à distance depuis les pays voisins ou le nord relativement calme de l’Irak.



Cette situation a entraîné de graves problèmes d’efficacité et une capacité d’intervention inadaptée sur le terrain, selon un rapport intitulé « More Challenges Ahead for a Fractured Humanitarian Enterprise » et publié plus tôt cette année par le Centre international Feinstein, situé aux Etats-Unis.



« Nous avions huit bureaux dans l’ensemble du pays et le siège était situé à Bagdad. Mais, début 2005, tous nos bureaux ont dû être fermés et le personnel international, délocalisé en Jordanie : ils dépendent maintenant de [personnels] locaux qui travaillent sur le terrain, de chez eux », a indiqué GS.


















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« Entre 2005 et 2007, la détérioration de la situation sécuritaire nous a empêché d’apporter notre soutien à tous ceux qui ont besoin de notre aide ; notre travail a été limité à certaines zones de Bagdad et à certaines villes relativement paisibles situées à l’extérieur de la capitale », a-t-il ajouté.



Pendant cette période, GS et ses collègues de Bagdad et des autres provinces ont parfois dû passer par des chefs tribaux locaux, des responsables du gouvernement ou des dignitaires communautaires pour apporter leur soutien à la population.



Attaques



Des organisations humanitaires locales et étrangères ont été attaquées par des militants - il y a eu des meurtres, des enlèvements, des bombes et des voitures piégées.



La première fois, en août 2003, un kamikaze a foncé sur le quartier général des Nations Unies, dans l’est de Bagdad, avec un camion rempli d’explosifs. L’attaque a fait au moins 23 victimes, notamment Sergio Vieira de Mello, représentant spécial des Nations Unies en Irak.



L’événement a obligé la mission des Nations Unies à gérer toutes ses activités depuis la Jordanie voisine pendant quelques années. Elle est ensuite retournée à Bagdad – mais dans la Zone verte fortifiée, où se trouvent les principales institutions gouvernementales irakiennes et les ambassades anglaise et américaine.



Toujours en 2003, un kamikaze en voiture a attaqué le bureau principal du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Bagdad, tuant 12 personnes, parmi lesquels deux employés du CICR. Le CICR a ensuite déplacé tous ses effectifs à Amman, en Jordanie.



En 2004, l’enlèvement et le meurtre d’une travailleuse humanitaire britannique ont été très médiatisés. Des militants ont enlevé Margaret Hassan, une femme de 59 ans d’origine irlandaise, alors qu’elle se rendait au travail à Bagdad. Mme Hassan, qui était mariée à un Irakien et vivait depuis 30 ans en Irak, était directrice pays pour CARE International.



Près de deux ans plus tard, des hommes armés vêtus d’uniformes de l’armée irakienne ont pénétré dans les bureaux de la Société du Croissant-Rouge irakienne dans l’ouest de Bagdad et enlevé 25 employés et bénévoles. Six ont par la suite été relâchés, mais les autres ont été tués ou manquent toujours à l’appel.



Malgré un déclin de la violence depuis fin 2007, les ONG ne se sont pas précipitées pour retourner sur le terrain : « il est encore trop tôt pour reprendre nos activités initiales et rouvrir l’ensemble des bureaux », a dit GS.



Une occasion manquée



L’absence des Nations Unies et des ONG internationales a privé la communauté naissante d’ONG irakiennes de contacts et de l’occasion de se bâtir une expérience dans le domaine de l’aide humanitaire.



« La plupart des ONG irakiennes ont raté une occasion en or d’établir des contacts avec des travailleurs humanitaires internationaux...et d’apprendre les normes internationales du travail humanitaire », a dit Nidhal Amer Mohammed, un travailleur humanitaire de l’ONG locale al-Zahraa, située à Basra et qui se consacre aux femmes.



« Il est essentiel d’être en contact quotidien avec une ONG internationale », a expliqué M. Nidhal. « Les courriels, les appels ou les formations qui ne se produisent qu’une ou deux fois par an à l’extérieur de l’Irak ne sont d’aucune utilité dans le développement de la communauté d’ONG irakiennes… Je pense que cette situation a mené certaines ONG à perdre de vue leurs objectifs ou à tomber sous l’influence de partis politiques ».



Programmation à distance



Selon Greg Hanson, l’auteur du rapport du Centre international Feinstein, il risque d’y avoir une recrudescence de la violence et les ONG devront trouver d’autres moyens que la programmation à distance pour mener leurs interventions.



M. Hanson a remarqué que la programmation à distance, le fait de garder profil bas et la « bunkérisation » – lorsque les travailleurs humanitaires adoptent des mesures de sécurité très visibles – créent une distance supplémentaire avec les Irakiens en difficulté et un éclatement de l’offre de services humanitaires.



« Bien que la programmation à distance ait permis de poursuivre les interventions d’aide en Irak, cette manière de faire s’est révélée de plus en plus imparfaite et inefficace », a-t-il ajouté.



Il a estimé que la programmation à distance avait notamment eu pour effet « une institutionnalisation inconséquente, au fil du temps, du fossé psychologique et géographique entre ceux qui s’occupent de la gestion à distance et leurs homologues sur le terrain en Irak... Le sens de l’urgence qui naît lorsqu’on vit et travaille avec des personnes dans le besoin est plus difficile à maintenir à distance ».



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