Accéder aux services VIH/SIDA en zone rurale

Confrontés à la peur d’être rejetés s’ils sont identifiés comme personnes séropositives, découragés par l’engorgement et l’éloignement des structures de soins du VIH et désarmés face à un circuit de prise en charge qu’ils ne comprennent pas toujours, les patients séropositifs des zones rurales au Gabon peinent encore à accéder aux soins.



Jour de consultation au Centre de traitement ambulatoire (CTA) de Lambaréné, une ville située à quelque 250 kilomètres au sud-est de Libreville, la capitale gabonaise. Assis, ou même allongés pour les plus faibles, sur des bancs, plusieurs patients attendent d’être reçus par le seul médecin de ce centre situé dans l’enceinte de l’hôpital de la ville, en contrebas des bâtiments principaux.



Alors que le reste du centre hospitalier est resté désert pendant plusieurs mois, en raison de la grève qui a paralysé le secteur de la santé au Gabon, le CTA de Lambaréné, comme la plupart des autres centres de prise en charge du VIH dans le pays, a continué à recevoir les patients.



« On [a soutenu] la grève, mais comme on sensibilise quotidiennement les patients pour qu’ils n’interrompent pas leur traitement ARV [antirétroviral], si on [arrêtait] tout le système, on ne respecterait pas ce qu’on leur demande et on serait à l’origine du développement de résistances [aux médicaments] », a expliqué à IRIN/PlusNews le docteur Elie Gide Rossatanga, médecin-chef du CTA.



Une présence d’autant plus importante que convaincre les patients des zones rurales de suivre scrupuleusement leur traitement est déjà une tâche délicate en temps normal, ont noté les personnels de ce centre qui compte quelque 300 patients en file active, dont près de 200 sous ARV : même si la situation s’est améliorée depuis que le CTA dispose de psychologues et éducateurs, le nombre de perdus de vue – définitivement ou pendant plusieurs mois - avoisine toujours les 30 pour cent.













Stigmatisation et observance :

des solutions... et des limites



Pour tenter de remédier au problème de la stigmatisation, et ainsi améliorer l’observance du traitement chez les patients séropositifs, le CTA de Lambaréné a commencé à instaurer des « consultations mixtes » en accueillant en consultation des personnes qui ne sont pas infectées.


 


Cette démarche, l’hôpital Schweitzer l’a adoptée dès le départ. Les personnes infectées au VIH sont reçues au sein des différents services au même titre que n’importe quel autre malade.


 


« Un patient qui vient en consultation, personne ne sait ce qu’il a, les [patients séropositifs] sont au milieu des autres », a expliqué à IRIN/PlusNews le docteur Justin Omva Beyeme, du service de médecine interne de l’hôpital. « Mais au sein des services, on fait la part des choses : normalement, un médecin qui consulte fait une prescription et envoie le patient chercher ses médicaments à la pharmacie. Dans le cas du VIH, on regarde le matin quels patients on reçoit dans la journée, on prévoit les [ARV] en fonction et on leur donne dans le bureau ».


 


Une discrétion qui pourrait en partie expliquer le nombre relativement faible de perdus de vue à l’hôpital Schweitzer – environ sept pour cent, selon M. Adzoda Komi, le médecin-chef.


 


Mais cela a des conséquences pour les praticiens. « C’est mieux pour les malades, mais ça esquinte les médecins », a-t-il noté.


 


Car le VIH/SIDA implique des facteurs supplémentaires. « Il y a des contours au sida, il faut savoir si le malade mange bien, s’il dort sous moustiquaire [pour éviter le paludisme, particulièrement dangereux pour des personnes dont le système immunitaire est affaibli], etc. La consultation peut durer 30 minutes, au lieu de [la moitié] pour un autre patient », a dit M. Beyeme.


 


Et en l’absence de personnels paramédicaux tels que des psychologues, comme c’est le cas à l’hôpital Schweitzer qui chercher actuellement des fonds pour en recruter, c’est encore le médecin qui doit jouer un rôle pédagogique pour s’assurer que le patient suivra scrupuleusement les prescriptions médicales – une démarche délicate mais nécessaire, a noté M. Beyeme. « Un malade du sida est souvent quelqu’un de très sensible, la manière dont on le prend en charge peut faire qu’il adhérera, ou pas, au traitement ».


 



Différents facteurs expliquent ce taux, qui dépasse même les 50 pour cent dans d’autres centres du pays, selon plusieurs acteurs de la lutte contre le sida.



Pauvreté et stigmatisation



La pauvreté, qui pousse les personnes infectées au VIH trop éloignées de la ville et trop démunies pour payer les frais de transport ou les examens de suivi du traitement ARV à renoncer aux soins, en est un : 88 pour cent des patients du CTA de Lambaréné font partie de la catégorie des personnes les plus défavorisées, selon M. Rossatanga.



Cette pauvreté, Basile Biteghe la rencontre au quotidien dans les efforts qu’il déploie avec une dizaine d’autres membres de l’Association stop sida de l’Ogooué et des Lacs (ASSOL), dont il est co-fondateur et président, pour soutenir les patients des zones rurales isolées de la région.



« Tant qu’il y a la route goudronnée, ça va, mais plus loin, il n’y a pas assez d’activité économique pour produire de l’argent, les malades ne peuvent pas se déplacer », a-t-il dit à IRIN/PlusNews.



Même lorsqu’elles ont les moyens de se faire soigner, les personnes vivant avec le VIH, confrontées à la très forte stigmatisation qui entoure toujours la maladie en zone rurale, renoncent parfois à le faire, quitte à mettre leur vie en danger.



« [Lambaréné] est une ville où on chuchote beaucoup et même si on essaye de [présenter] le CTA comme un centre de dépistage, si on voit une personne y venir, c’est qu’elle est malade », a dit Christel Ndjengue Bengone, l’une des deux psychologues du CTA. « Si quelqu’un en ville salue une personne qui travaille au CTA, on va lui demander comment elle la connaît. S’il n’y a pas d’explication, c’est que la personne est suivie au centre ».



Une décentralisation encore limitée



L’engorgement auquel sont confrontés la majorité des centres de traitement du VIH du pays, et qui entraîne de longs délais d’attente, est aussi un facteur qui décourage les patients. « Si on donne des rendez-vous lointains, en disant au patient de revenir dans trois mois, c’est stressant pour lui », a dit Mme Ndjengue Bengone.



La décentralisation des services VIH/SIDA a été lancée au début des années 2000, mais elle reste pour l’instant au niveau des chef-lieux de province et les structures existantes ne suffisent pas toujours à répondre à la demande croissante. Bien que les centres urbains concentrent la majeure partie des patients séropositifs, les services VIH/SIDA restent donc inaccessibles à de nombreuses personnes infectées dans les zones rurales.



« Pour nous, la société civile, la décentralisation, c’est que tous les services hospitaliers, tous les médecins et infirmiers, sachent quoi faire face à un cas de sida », a dit Jean-Julien Meyé, secrétaire général de l’organisation gabonaise Sida zéro, créée en 1998. Or pour l’instant ce n’est pas le cas : « dès qu’un malade est dépisté positif au VIH, le centre sanitaire le [réfère] immédiatement à un CTA ».



Des kilomètres à parcourir



La stigmatisation et l’engorgement des structures expliquent que certains malades n’hésitent pas à dépenser le peu qu’ils ont pour parcourir des centaines de kilomètres et aller se faire soigner loin de chez eux.














Photo: Anne Isabelle Leclercq/IRIN
L'hôpital du docteur Albert Schweitzer à Lambaréné

« On a des patients qui viennent de Libreville, de Port-Gentil [principal port du pays, à plus de 200 kilomètres de Lambaréné par le fleuve], d’Oyem [dans le nord, à près de 400 kilomètres par une mauvaise route], pour ne pas être reconnus », a dit Guillaume Ndoutoume, éducateur au CTA.



Même constat à l'hôpital de la Fondation du docteur Albert Schweitzer à Lambaréné : une partie de ses quelque 500 patients séropositifs en file active vient d’autres régions du pays, et même si les médecins tentent d’encourager les patients à se faire soigner près de chez eux, ils n’insistent pas trop, a dit le docteur Grégoire Adzoda Komi, médecin-chef de l’hôpital Schweitzer. « Si on persiste, le malade va s’asseoir à la maison et mourir ».



Le problème de la régularité des services VIH/SIDA est aussi une source de découragement pour les patients : si le CTA de Lambaréné n’a pas, pour l’instant, connu de ruptures d’approvisionnement en ARV, c’est uniquement grâce à sa proximité avec Libreville, a noté M. Rossatanga. Il est arrivé à plusieurs reprises que le médecin-chef prenne son véhicule personnel pour se rendre en urgence dans la capitale afin de réapprovisionner les stocks du centre.



De même, pendant plusieurs années, le CTA de Lambaréné était dépendant du compteur CD4 – qui permet d’évaluer la résistance du système immunitaire d’un patient séropositif – de l’hôpital Schweitzer : lorsque celui-ci est tombé en panne, les patients ont dû être référés pendant plusieurs mois à Libreville, jusqu’à ce que le Japon fasse don d’un appareil similaire au CTA.



Enfin, le problème de l’incompréhension du schéma de prise en charge du VIH est aussi un facteur qui peut amener les patients à venir grossir les rangs des 'perdus de vue', dans des zones où le taux d'analphabétisme est plus élevé qu'en milieu urbain : au-delà des croyances qui font du VIH/SIDA une maladie « mystique » contre laquelle la ‘médecine moderne’ n’est donc pas censée pouvoir agir, les patients ne comprennent pas toujours, par exemple, qu’une personne séropositive n’ait pas forcément besoin d’ARV, a constaté Mme Ndjengue Bengone, du CTA, citant le commentaire d’une patiente du centre.



« Quand on l’a mise sous ARV six mois après [le début de sa prise en charge au CTA], elle nous a dit qu’elle était soulagée parce qu’elle pensait que jusque là, on ne s’occupait pas d’elle », a-t-elle raconté.



ail/