Les pénuries alimentaires menacent l’adhésion aux ARV

L’hôpital régional de Makueni, dans l’est du Kenya, a constaté une perte de poids significative chez plusieurs de ses patients séropositifs au cours des trois derniers mois, un phénomène que les nutritionnistes imputent aux pénuries alimentaires graves observées dans une bonne partie du pays.



« Un grand nombre de nos patients ont un IMC [indice de masse corporelle, une mesure de l’état nutritionnel] inférieur à 18,5, le seuil de corpulence normale », a indiqué à IRIN/PlusNews Fransiscah Yula, nutritionniste à l’hôpital.



Environ 10 millions de Kenyans sont confrontés à une crise alimentaire provoquée par une perte de récolte elle-même due aux faibles précipitations et à la sécheresse, aux prix élevés des vivres, et aux retombées des violences post-électorales qui ont enflammé le Kenya au début de l’année 2008, perturbant les activités agricoles dans la province de la Vallée du Rift, le grenier du pays.



Mme Yula a rapporté qu’elle recommandait aux patients séropositifs de suivre un régime alimentaire sain et équilibré, un conseil quelque peu ironique dans les circonstances actuelles. « La plupart des patients que nous recevons nous disent qu’ils font un repas par jour ; certains prennent leurs médicaments à jeun », a-t-elle rapporté.



« Il serait utile que les distributions alimentaires d’urgence s’accompagnent d’une distribution de compléments nutritionnels, par exemple de viande en conserves, de légumes et de fruits pour aider ces personnes à garder un équilibre nutritionnel ; la nourriture qu’ils mangent à la maison ne contient aucun nutriment ».



Or, une nutrition insuffisante affaiblit les défenses de l’organisme contre le virus et accélère le passage de la séropositivité au sida ; lorsqu’on se nourrit mal, il est en outre plus difficile de prendre des médicaments antirétroviraux (ARV), qui peuvent ouvrir l’appétit. Se nourrir suffisamment permet en revanche d’atténuer certains effets secondaires des ARV et favorise l’adhésion aux traitements médicamenteux.



La région de Makueni est bel et bien frappée par les pénuries alimentaires, comme en témoignent les terres agraires en jachère, les longues queues devant le siège d’un parti politique local, où les populations attendent patiemment de recevoir des dons de semoule de maïs, et le lit des rivières, si asséché que l’on doit creuser pour y trouver de l’eau.



Selon les travailleurs de la santé, les habitants de la région ont commencé à avoir recours à des pratiques dangereuses pour trouver de quoi manger. « En décembre, on nous a signalé que les hommes envoyaient leurs femmes coucher avec d’autres hommes en échange de nourriture », a raconté Albanus Mutiso, coordinateur régional de la lutte contre le VIH/SIDA et les infections sexuellement transmissibles à Makueni. 









« ...Je me sens faible, j’ai la nausée et la tête qui tourne ; mon ventre me brûle lorsque je ne mange pas bien et que je prends mes médicaments. J’ai du mal à cultiver mon champ quand je suis faible comme ça, mais je suis obligée ... »

« Vous savez que la situation est désespérée quand les gens vont jusque-là pour trouver de quoi manger ». Les rations des personnes séropositives, a-t-il expliqué, sont souvent insuffisantes car elles ont été conçues pour une personne mais servent en fait à nourrir des familles entières.



« Une mère nourrit presque toujours ses enfants avant de se nourrir elle-même, alors elle reste sous-alimentée », a-t-il noté. « Nous avons vu dernièrement une femme enceinte séropositive qui pesait à peine 35 kilos ; si le gouvernement n’intervient pas rapidement, les gens vont mourir ». 



Makueni affiche une prévalence du VIH de sept pour cent, pour une population d’environ 290 000 habitants, soit un taux légèrement inférieur au taux national de 7,4 pour cent ; 73 pour cent de la population vit en deçà du seuil de pauvreté, et à peine 26 pour cent perçoit un salaire ; le reste dépend essentiellement de l’agriculture de subsistance pour vivre.



L’adhésion, de plus en plus difficile



« Je pèse 48 kilos maintenant ; parfois, je passe un mois sans boire de lait et trois mois sans manger de viande », a confié Mbula Waema, une veuve séropositive qui s’occupe d’une famille de dix personnes.



Son état de malnutrition évidente préoccupe sérieusement Millicent Ondigo, qui dirige « Zingatia Maisha », un programme de soutien à l’adhésion aux traitements VIH mené par la Fondation africaine pour la recherche médicale (AMREF), sise à Nairobi, capitale du Kenya.



« Je n’ai jamais vu Mbula comme ça ; je m’inquiète vraiment de ce qui pourrait se passer si elle tombait malade maintenant ». En plus de ne faire qu’un seul repas par jour (généralement composé d’un bol de bouillie), Mbula Waema continue de prendre ses médicaments ARV, qui permettent de prolonger son espérance de vie, car elle sait qu’en interrompant le traitement, elle risque de mourir, mais il lui est difficile de prendre ses médicaments à jeun.



« Je me sens faible, j’ai la nausée et la tête qui tourne ; mon ventre me brûle lorsque je ne mange pas bien et que je prends mes médicaments », a-t-elle confié. « J’ai du mal à cultiver mon champ quand je suis faible comme ça, mais je suis obligée ... Quand j’ai trop la tête qui tourne, je m’assois sous un arbre et je me repose ».



Mbula Waema cultive le sisal, qui lui sert à tisser des cordes, qu’elle vend au marché local pour faire survivre sa famille. Marietta Nzula, 38 ans, a plus de chance : elle vit dans la ferme de sa famille, près de Kathonzweni, une ville de Makueni.



« Ma famille veille à ce que je sois soignée quand je suis malade, et même maintenant que les temps sont durs, je prends au moins un peu de l’uji ?bouillie? des enfants pour avoir quelque chose dans le ventre quand je prends mes médicaments », explique-t-elle.

 

« Chaque matin, la femme de mon frère me rappelle de prendre mes médicaments ; ils sont très bons avec moi ». Marietta Nzula a confié qu’elle aimerait pouvoir contribuer à maintenir sa famille à flots ; elle a l’impression d’être un fardeau dont ses proches pourraient bien se passer, surtout en des temps difficiles comme ceux-ci.



Les réseaux de soutien sous pression



Bien que les systèmes de soutien communautaires traditionnels existent toujours, ils fonctionnent aux limites de leurs capacités, selon Onesmus Mutungi, qui dirige deux groupes de soutien locaux aux personnes touchées par le VIH.



« Je fais deux ou trois repas par jour, je suis donc plus chanceux que la plupart des gens, alors je partage ce que j’ai avec ceux qui ont moins que moi », a-t-il expliqué à IRIN/PlusNews.



« Mais aujourd’hui, même chez moi, la situation est difficile, et étant donné que je partage ma nourriture, je mange moins, et quand je prends mes médicaments, je me sens faible ». Il est de plus en plus difficile, selon M. Mutungi, de convaincre les membres des groupes de soutien de continuer à suivre leurs traitements alors qu’ils n’ont pas assez à manger.



« Aucun d’entre eux n’a arrêté de prendre ses ARV, mais beaucoup sont tentés de le faire », a-t-il expliqué. « Nous ne pouvons pas organiser de réunions de soutien supplémentaires parce que les frais de transport sont trop élevés ; beaucoup de gens ne viennent même pas aux réunions parce qu’ils n’ont pas les moyens de prendre le matatu [taxi-minibus] ».



M. Ondigo de l’AMREF a expliqué que « Zingatia Maisha » collaborait avec diverses organisations non-gouvernementales (ONG) locales et avec le gouvernement pour tenter de fournir des compléments alimentaires aux groupes de soutien contre le VIH, pour avoir moins de risques de voir les personnes séropositives interrompre leurs traitements.



Le président Mwai Kibaki a qualifié la crise alimentaire kenyane de catastrophe nationale et le gouvernement a sollicité la somme de 37 milliards de shillings (400 millions de dollars) pour pouvoir répondre aux besoins des populations frappées par l’insécurité alimentaire.



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