Les touristes sexuels ne sont pas les bienvenus

Dès l’aéroport d’Antananarivo, la capitale, des affiches avertissent les visiteurs que Madagascar dit « NON au tourisme sexuel » et que « les femmes malgaches ne sont pas des souvenirs pour les touristes ».

Tout le long du trajet qui mène jusqu’en ville, de grands panneaux informent les arrivants que les autorités engageront également des poursuites à l’encontre des individus qui seront surpris en train d’avoir des rapports sexuels avec des enfants.

Et dans les hôtels touristiques, à côté d’une pancarte colorée portant le message « Bienvenue à Madagasikara, terre des lémurs », il est également probable qu’un écriteau informe les arrivants que l’établissement se réserve le droit de vérifier l’âge de tout visiteur accompagnant les clients à leur chambre.

Madagascar, cette grande île tropicale située au large du littoral est de l’Afrique, tente ainsi de se retirer de la carte du tourisme sexuel, et surtout de fermer ses portes aux pédophiles qui viennent y faire leur marché. Pour souligner son engagement, le gouvernement a adopté une nouvelle loi contre l’exploitation sexuelle des mineurs, qui prévoit des sanctions à l’encontre des adultes qui les exploitent ; plusieurs ressortissants étrangers ont déjà été condamnés en vertu de cette loi.

Mais en se promenant, à la nuit tombée, dans les rues de Toliara, une ville touristique du sud-ouest de Madagascar, on constate qu’il reste beaucoup à faire. Les rues appartiennent aux travailleuses du sexe ; elles envoient des baisers et font signe aux étrangers, pour essayer de profiter de la présence de ces touristes, qui ne sont pas venus dans cette île pauvre de l’Océan indien pour admirer sa biodiversité unique.

« C’est un endroit très bon marché, les femmes sont belles, le tourisme sexuel est peu contrôlé. Personne ne dit rien sur ça ; vous pouvez venir ici et faire ce que vous voulez », a expliqué Jose Louis Guirao, qui dirige différents projets pour Bel Avenir, une organisation non-gouvernementale (ONG) qui promeut diverses initiatives dans les domaines éducatif, social et sanitaire. « Les femmes commencent à l’âge de 10 ou 12 ans ; elles sont très jeunes ».

Selon un rapport publié cette année par le Département d’Etat américain, Madagascar est un « pays source de femmes et d’enfants victimes du trafic à des fins d’exploitation sexuelle, à l’échelle nationale » ; le rapport louait toutefois les efforts du gouvernement dans la lutte contre ce phénomène.

La réalité

La réalité, c’est que les enfants, essentiellement originaires des régions rurales, sont extrêmement vulnérables à l’exploitation : ils sont victimes d’un trafic à des fins de servitude domestique, de travail forcé et de travail sexuel ; ces enfants entrent souvent sur le marché du travail avec l’approbation de leurs mères, et leurs revenus sont parfois l’unique moyen de subsistance de ces dernières.

Dans la province de Toliara, par exemple, 80 pour cent de la population vit dans la pauvreté.

Bruno Maes, le représentant du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) à Madagascar et aux Comores, a condamné sans ambiguïté l’exploitation sexuelle des enfants.

« Un enfant victime de sévices sexuels risque d’en garder des séquelles graves, à vie ; ce crime est totalement inacceptable, quel que soit le contexte. L’UNICEF est préoccupé par la progression de ce phénomène à Madagascar », a-t-il déclaré à IRIN.

Dans les bureaux de Bel Avenir, Aline, une travailleuse du sexe, assiste à une réunion avec ses collègues, dont certaines ont amené leurs enfants, pour en savoir plus sur leurs droits, leurs opportunités futures et la protection dont elles bénéficient. Aline plaisante et joue avec les préservatifs distribués par l’ONG, mais elle reprend son sérieux pour parler de son métier.

« On accepte tous les clients. On a besoin d’argent. Je ne dis pas non, mais la fille qui a le client blond, un Français ou un Américain, c’est elle qui a tiré le bon numéro », raconte-t-elle à IRIN. « Beaucoup d’étrangers viennent à Toliara et se payent des filles. Ils aiment Madagascar, ils adorent les filles jeunes ».

Les principaux pays sources de touristes sexuels intéressés par les mineurs seraient la France, l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne et la Suisse, ainsi que l’île Maurice et l’île de la Réunion, voisines de Madagascar. Les victimes sont généralement des filles, mais des cas d’hommes venus de l’étranger pour solliciter des rapports sexuels avec des garçons mineurs sont signalés de plus en plus fréquemment.

Selon les organismes de plaidoyer, la lutte progresse contre le tourisme sexuel impliquant des mineurs, mais il est particulièrement difficile de contrôler cette pratique en raison de la corruption, et même des protestations des parents, la prostitution étant souvent une activité transmise de génération en génération.

À ce jour, Madagascar est bien moins gravement touché par le sida qu’une majorité de pays d’Afrique continentale, mais d’après les organisations internationales, cette situation pourrait bien changer rapidement.

« La situation pourrait bientôt devenir plus grave, bien plus grave, en raison du manque total de connaissances, que je constate, au sujet de la maladie », a averti M. Guirao de Bel Avenir.

Un essor économique, favorisé par les projets d’exploitation minière locaux, a attiré les travailleurs du sexe des quatre coins de l’île vers de nouvelles villes prospères, et une épidémie de syphilis s’est déclarée en 2007 à Fort Dauphin, une ville minière du sud-est, éveillant des craintes : elle traduisait en effet une utilisation réduite du préservatif.

Et les infections sexuellement transmissibles augmentent également le risque de transmission du VIH.

Interrogée sur son utilisation des préservatifs distribués par Bel Avenir, Aline a répondu : « Beaucoup de clients ne veulent pas de ça ; ils me donnent des dollars ou des euros, et j’accepte de ne pas utiliser de préservatif. C’est ma vie, ici, à Madagascar ».

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