Les victimes du génocide prêtes à pardonner, pas à oublier

En chemin vers le lac Gwesero – près de Kigali, la capitale du Rwanda – où ils se rendent pour une après-midi d’excursion, les membres de l’association Nshuti, créée il y a tout juste trois mois, chantent d’une voix rauque des chansons locales.

Ils taquinent joyeusement ceux d’entre eux dont la voix n’est pas assez impressionnante et demandent en criant qu’on entonne leurs chansons favorites. Pourtant, à l’approche du lac, les clameurs qui s’élèvent du petit bus s’apaisent tandis que ses passagers se retrouvent nez à nez avec un douloureux souvenir de l’histoire tourmentée du Rwanda.


Au bord de la route, un panneau indique que cette zone est la seule région du Rwanda où personne n’a été tué au cours du génocide de 1994, qui avait opposé l’ethnie des Hutus à celle des Tutsis.

Selon les estimations officielles, quelque 800 000 personnes sont mortes, souvent sauvagement massacrées, au cours de 100 jours de meurtres effrénés, principalement commis par des miliciens extrémistes hutus connus sous le nom d’Interahamwe, mais aussi par des Rwandais comme les autres, y compris des femmes et des enfants.

A la suite du génocide, les Rwandais ont dû apprendre à pardonner et à surmonter les divisions qui existent depuis longtemps entre les ethnies. Bon nombre d’entre eux ont pardonné en rejetant la faute non pas sur les individus, mais sur l’ancien gouvernement, majoritairement hutu.

« Dans le passé, le gouvernement nous a appris à nous haïr, à nous entretuer », a expliqué à IRIN Mustafa Uwihorewe, le président de l’association. « Aujourd’hui, ils essaient de nous sensibiliser. Nous formons un seul peuple. Nous nous battions pour rien ».

L’association Nshuti, dont les membres se réunissent une fois par semaine pour faire du sport et travailler ensemble sur de petits projets de développement, est la preuve que la société rwandaise a quelque peu évolué, plusieurs années après le génocide. Le club compte parmi ses membres aussi bien des Tutsis que des Hutus, bien que, comme beaucoup de Rwandais, ils ne s’identifient plus ouvertement en fonction de leur ethnicité.

Des questions délicates

Certains membres de l’association se présentent comme des victimes du génocide ; certains ne parlent pas du tout de ce qu’ils faisaient pendant le génocide. Rares sont ceux qui évoquent des souvenirs particuliers de l’année 1994.

« Aujourd’hui, tout le monde a été sensibilisé à la fraternité », a expliqué M. Uwihorewe. « Personne ne peut dire qui est hutu ou qui est tutsi. L’ancien régime tirait parti de cette division ».


Photo: IRIN
Restes des victimes du génocide commis dans l'église de Ntarama, dans la province de Kigali rural

Aujourd’hui, la société rwandaise tente de lutter contre la division. Des initiatives ont été prises en matière d’éducation, des clubs de dialogue ont été créés, et un système judiciaire connu sous le nom de « gacaca » a été prévu pour juger certains individus impliqués dans le génocide.

Sur un plan moins officiel, diverses organisations ont été mises en place, comme le club Nshuti, qui repose sur le principe que se divertir est une très bonne manière de surmonter une méfiance de longue date. Quant aux victimes, comme Joséphine Uzayisengo, elles promeuvent une autre façon de faire – les mariages interethniques.
« De nos jours, des personnes d’ethnies différentes se marient entre elles et leurs enfants n’appartiennent à aucune tribu », a-t-elle indiqué. « C’est cela que nous devons faire pour éviter que ce qui est arrivé ne recommence ».

Les mariages interethniques ont toujours eu lieu au sein de la société rwandaise, mais ils n’ont pas eu pour effet de créer un peuple uni. Au contraire, les enfants issus d’un mariage interethnique arboraient les couleurs d’une seule tribu.

Il s’agit là d’une question extrêmement délicate que les médias ne peuvent pas aborder facilement de manière directe. En effet, depuis le génocide – dans lequel ils avaient joué un rôle actif – les médias sont l’objet d’une grande méfiance. Ces questions délicates ne peuvent véritablement être abordées – et le sont – que dans le cadre d’œuvres de fiction, telles que les feuilletons télévisés, où la comédie permet de faire en sorte que le sujet passe mieux auprès du public.

Selon Albert Nzamukwereka, directeur de programmes et coordinateur communautaire de La Benevolencia, une organisation non-gouvernementale (ONG) internationale qui produit un feuilleton intitulé Musekeweya – « coucher de soleil » en kinyarwanda – en raison des problèmes passés, il est important pour les habitants de se sentir rwandais.

« Nous avons imaginé un scénario construit autour de deux villages qui représentent les différents groupes ethniques. On ne le dit pas spécifiquement dans le feuilleton, mais au vu du scénario, tout le monde peut le deviner », a-t-il rapporté, en ajoutant :
« L’une des intrigues principales porte sur une histoire d’amour entre une fille et un garçon issus de deux familles originaires de villages différents. Les gens adorent cette histoire. Nous pensons que quand ces deux-là se marieront, ce sera un mariage national. Nous recevons chaque semaine des milliers de lettres des fans du feuilleton ».
 

« Dans le passé, le gouvernement nous a appris à nous haïr, à nous entretuer...aujourd’hui, ils essaient de nous sensibiliser. Nous formons un seul peuple»

Pardon ou lassitude ?

Malgré tout, selon certains observateurs indépendants, tout n’est pas aussi rose qu’il n’y paraît.

A Kigali, certains affirment que le pardon des Rwandais pour ce qui s’est passé au cours du génocide repose davantage sur la lassitude qu’ils ressentent après plusieurs décennies de guerre, que sur une véritable compréhension.

En avril 2007, le groupe de défense des libertés de la presse Reporters sans frontières a condamné la peine d’un an d’emprisonnement infligée à une journaliste pour avoir suggéré, dans un de ses articles, que des tensions ethniques se faisaient encore sentir. Les tribunaux rwandais l’avaient accusée de « créer des dissensions ».

Effectivement, il est tout simplement préférable, selon bon nombre de personnes, de ne pas aborder l’ethnicité du tout.

D’après les membres de l’association Nshuti, les pays voisins, et notamment le Burundi et la République démocratique du Congo, encore agités par des tensions ethniques, auraient beaucoup à apprendre du Rwanda. « Ils pourraient venir ici, nous leur apprendrions des choses », a estimé M. Uzayisengo.

Si les Rwandais disent ne pas vouloir que le Rwanda soit perçu comme un pays marqué par le drame du génocide, ils pensent toutefois qu’il importe de se souvenir des événements passés, afin d’empêcher que l’histoire ne se répète.

« Comment pouvons-nous oublier ce qui est arrivé à nos frères et sœurs pendant le génocide ? », s’interroge Consolee Katsenjerwa, qui a perdu la plupart des membres de sa famille. « Nous devons pardonner, mais nous ne pouvons pas oublier ».
 
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