La manucure, un geste à risque pour le VIH

Joël Mawata compte et recompte les quelques pièces de monnaie qu’il vient de gagner en limant et coupant les ongles de ses clients dans les rues de Brazzaville, la capitale congolaise. Sa chemise, trempée de sueur, lui colle à la peau: une fois de plus, sa journée a été fructueuse.

Comme de nombreux jeunes Congolais à la recherche de moyens de subsistance, dans un pays où la moitié des jeunes actifs sont au chômage, Joël passe ses journées à arpenter les principales artères de la capitale pour proposer ses services à des commerçants, des ménagères et des étudiants à la recherche d’une manucure rapide et peu coûteuse.

Dans son petit sac porté en bandoulière, ce jeune homme d’une vingtaine d’années transporte des boîtes de vernis multicolores, une lime, des lames de rasoir, un coupe-ongle et bien d’autres objets tranchants.

Son travail, qui lui rapporte entre 1 500 et 2 000 francs CFA par jour (entre trois et quatre dollars), soit quatre fois plus que le revenu quotidien de la majorité des Congolais, lui permet de payer son «entrée-coucher», une chambre que le jeune homme, orphelin depuis l’âge de neuf ans, loue à Brazzaville.

Mais ce métier n’est pas sans risques, face à l’épidémie de VIH. Car même si la majorité des infections au VIH se fait par voie sexuelle, selon les autorités, deux pour cent des personnes contaminées par le virus l’ont été par voie sanguine –un taux jugé si marginal que ce mode de transmission du VIH est ignoré par de nombreux Congolais.

«Le risque de contamination par le sang est moindre, mais pour les coupeurs d’ongles le danger est permanent étant donné qu’ils utilisent des objets tranchants», a dit le professeur Elira Dokekias, directeur général du Centre national de transfusion sanguine (CNTS).

Il n’y a pas eu d’études pour évaluer le phénomène, a-t-il regretté, «mais une chose est sûre: porter à un autre client le matériel déjà utilisé chez un premier dont on ignore le statut sérologique, c’est un risque énorme».

Joël le reconnaît: il ne change ses lames de rasoir qu’une fois par jour, après les avoir utilisées pour tous ses clients –à l’exception de ceux qui apportent leur propre matériel de manucure, et payent la moitié des 300 francs CFA que coûte la prestation.

Pourtant, il a constaté que chez certains de ses clients qui avaient les ongles durs, les saignements étaient courants. Même dans ce cas-là, a-t-il dit, «il n’est pas question de changer aussitôt du matériel parce qu’en le faisant je vais tourner à perte. Mon matériel de travail coûte parfois cher.»

«Je ne peux pas stériliser les lames pendant que je travaille», s’est défendu le jeune homme. «La meilleure façon de gagner du temps c’est de les utiliser seulement pendant 24 heures, et aussi de veiller à ce qu’aucun de mes clients ne soit blessé».

Pour lui, de toute façon, «le risque de transmission du VIH est à chercher dans les centres médicaux qui utilisent des instruments comme le bistouri pour certaines incisions».

Les coupeurs d’ongles ambulants ont investi les rues des grandes villes congolaises

Les autorités ont reconnu que le phénomène de la manucure ambulante avait pris de l’ampleur ces dernières années, à Brazzaville mais aussi dans la ville portuaire de Pointe-Noire et à Dolisie, au sud du pays.

Pourtant, les coupeurs d’ongles, comme les coiffeurs qui font usage d’aiguilles, ne sont ciblés par aucun des 63 projets de sensibilisation que mène le Conseil national de lutte contre le sida (CNLS) en direction des populations vulnérables.

La principale raison, selon Line Mikangou, responsable de la communication sociale au CNLS, c’est qu’ils sont difficiles à atteindre.

«Ces pratiquants sont éparpillés», a-t-elle dit. «Nous souhaitons les regrouper dans une association, comme nous avons pu le faire pour les professionnelles du sexe. Si nous nous engageons à les sensibiliser individuellement, c’est sûr que nous [ne ferons que] perdre notre temps et ne toucherons même pas un tiers de ces personnes.»

En dépit du risque que représente la pratique informelle et incontrôlée de la manucure ambulante, il n’est pas question de l’interdire, a-t-elle souligné.

«L’environnement socio-économique est difficile. Ceux qui pratiquent cette activité ne vivent que de çà», a estimé Mme Mikangou. «Mais, ces pratiques sont à dénoncer. A partir du moment où les jeunes utilisent des objets tranchants qui passent de main en main, le risque de transmission du virus est là.»

Pour Mme Mikangou, l’une des solutions, en attendant de pouvoir regrouper les coupeurs d’ongles, est de mener la sensibilisation auprès des clients, pour les inciter à être vigilants et à réclamer davantage d’hygiène, en soulignant qu’«à défaut d’un stérilisateur, il y a l’alcool et l’eau de javel à portée de main qui permettent de désinfecter un matériel».

Et il s’agit aussi de rappeler aux populations que la voie sanguine est un mode de contamination –un rappel qui ne semble pas superflu, de nombreux clients de coupeurs d’ongles ambulants ignorant totalement le danger qu’ils courent, comme Martine Samba, l’une d’entre elles.

«Le sida existe et nous connaissons tous les moyens de transmission», a dit sereinement cette ménagère de 46 ans.

Elle est catégorique. «Ce n’est pas en coupant mes ongles que le virus me sera transmis pour qu’il m’emporte.»