Le 'Tik', une nouvelle menace face au VIH

La province du Cap Ouest a jusqu’à présent affiché le taux de prévalence du VIH/SIDA le plus bas d’Afrique du Sud, mais cette situation pourrait bien changer avec l’apparition d’une drogue qui suscite l’engouement des populations, notamment des jeunes.

Selon les résultats d’une étude nationale de séroprévalence du VIH et de la syphilis, menée en 2002, la province du Cap Ouest affichait un taux de prévalence de 12,4 pour cent, alors que les autres provinces enregistraient des taux allant de 16 à 36,5 pour cent.

Cependant, le taux de prévalence enregistré dans la province du Cap Ouest a augmenté de trois pour cent au cours des deux dernières années. Certains experts attribuent cette augmentation à la consommation croissante d’une drogue que les Sud-africains peuvent facilement se procurer et qui entraîne une forte accoutumance.

Il y a trois ans, le Conseil national sud-africain sur l’abus d’alcool et de drogue (SANCA, en anglais) et le Centre de prévention et de traitement de la toxicomanie de la ville du Cap (CTDCC) ont mené des enquêtes sur une substance mystérieuse, appelée ‘tik’, a rappelé Andreas Pluddemann, chercheur auprès du Conseil de la recherche médicale (MRC), spécialisé sur l’abus d’alcool et d’autres drogues.

«Les enquêtes ont révélé que la drogue était du chlorhydrate de D. méthamphétamine hydrochloride, égalément appelé ‘speed’, ‘ice’, ‘cristal meth’, ‘cristal’ ou simplement ‘ meth’. Il s’agit de la forme cristalline de méthamphétamine, un excitant très fort auquel on devient vite dépendant, qui circule dans les fêtes», a-t-il expliqué.

Andreas Pluddemann a observé que lorsque les drogues circulaient dans des lieux de rencontre, comme les boîtes de nuit, les personnes étaient plus susceptibles d’adopter des comportements sexuels à risque.

La méthamphétamine provoque un état d’euphorie, atténue la fatigue, accentue l’irritabilité, la confiance en soi et le désir sexuel.

L’engouement pour le speed : un rêve américain

«Aucune étude visant à prouver que les comportements sexuels à risque des consommateurs de méthamphétamine favorisent la propagation du VIH n’a été menée [dans la province du Cap Ouest]. Cependant, les résultats de recherches menées à l’étranger ont indiqué un lien de cause à effet», a-t-il souligné.

Steven Shoptaw, un psychologue qui travaille sur les questions d’abus de substances psychotropes à l’Université de Californie, à Los Angeles, aux Etats-Unis, a mené une des études les plus complètes sur les effets de la meth sur les hommes homosexuels de San Francisco et de Los Angeles.

Cette étude a été menée dans les années 1990, au moment où la consommation de la meth a explosé aux Etats-Unis. Les résultats de l’étude ont révélé que les personnes interrogées qui avaient consommé de la meth au cours des six derniers mois couraient d’importants risques d’être contaminées au VIH/SIDA.

En effet, parmi les personnes qui consommaient de «temps en temps» de la meth, 25 pour cent d’entre elles étaient séropositives et 40 pour cent des consommateurs réguliers étaient porteurs du virus. Les taux enregistrés parmi les personnes en consultation externe et parmi les patients hospitalisés étaient respectivement de 60 et 90 pour cent.

Bien qu’une étude menée parmi les homosexuels américains ne reflète pas nécessairement la situation en Afrique du Sud, le MRC a recommandé aux centres de traitement de la toxicomanie basés au Cap, ou en périphérie de la ville, de faire subir un test de dépistage du VIH/SIDA aux patients consommateurs de la meth, compte tenu de l’augmentation constante de la consommation de drogue dans la province.

Le CTDCC a indiqué qu’en 2002, moins d’un pour cent de leurs membres consommaient essentiellement du cristal meth. Par conséquent, personne ne s’est alarmé lorsque leur nombre s’est mis à croître.

‘Tik’- tac … le temps passe vite lorsqu’on s’amuse

Par la suite, Grant Jardine, directeur du CTDCC, a noté qu’il n’avait jamais vu une drogue se répandre aussi rapidement que le tik – même l’héroïne, qui était fortement consommée avant l’arrivée du tik sur le marché, ne s’était pas imposée aussi vite.

«A la fin de l’année 2003, le nombre de consommateurs de tik était passé à cinq pour cent, puis au cours de l’année suivante, un tiers de nos patients consommaient cette drogue. A l’heure actuelle, le cristal meth est plus consommé que l’héroïne», a expliqué Grant Jardine.

Aujourd’hui, plus de la moitié des membres du CTDCC consomment principalement du tik et entre 20 et 25 pour cent des patients consomment de l’héroïne.

«Dans la province du Cap Ouest, 98 pour cent des patients qui consomment du tik viennent de la ville [du Cap]. Ainsi, le MRC est allé jusqu’à appeler [le Cap] la capitale sud-africaine du tik», a-t-il indiqué.

L’explosion de la consommation de la meth est principalement liée au faible coût de la drogue (environ quatre dollars le gramme) et l’euphorie qu’elle provoque, qui peut durer jusqu’à trois jours.

Mais Grant Jardine a souligné que lorsque le consommateur n’avait pas d’argent pour payer sa dose, l’une des seules solutions pour lui était souvent de se prostituer.

«Le consommateur de drogue s’expose à un risque accru de contamination par le VIH/SIDA car il préfère ne pas se protéger pour battre un nouveau record sexuel. A mon avis, sous l’influence de la drogue, les hommes sont davantage susceptibles de pratiquer la sodomie, et ce en raison du dysfonctionnement érectile causé par la drogue», a-t-il indiqué.

Le professeur Charles Parry, qui travaille au MRC partage le point de vue de Grant Jardine. En effet, dans une «feuille d’information sur la méthamphétamine», publiée en novembre dernier, Charles Parry a indiqué que le consommateur de drogue courait des risques de contracter le VIH et l’hépatite C en adoptant des comportements sexuels à risque et en s’injectant de la drogue.

La meth provoque non seulement une libido ‘débridée’, mais, plus inquiétant, elle cible une clientèle extrêmement jeune.

Peu importe l’âge

PlusNews a interrogé une jeune fille de 14 ans, ancienne consommatrice de cristal meth, qui reçoit de l’aide au SANCA. Dans la ville du Cap, nombreux sont les enfants âgés de tout juste 10 ans à être dépendants au cristal meth.

Jody Smith est une jeune fille très présentable, éloquente, une élève de cinquième qui «adore les mathématiques» et l’école en général. C’est une enfant modèle dont rêvent tous les parents et pourtant elle a été dépendante au cristal meth pendant une dizaine de mois.

«C’est arrivé comme cela, je n’avais pas l’intention de consommer du tik», a-t-elle témoigné. «Un jour, avec d’autres amis, nous avons séché les cours. Comme nous nous ennuyions, nous avons décidé de mettre en commun notre argent pour acheter du tik. D’autres camarades d’école nous avaient parlé de cette drogue et nous avons juste voulu essayer. Le tik est une drogue qui se fume à la pipe, je ne savais pas comment faire, mes amis se sont moqués de moi puis m’ont montré la marche à suivre.»

Cette drogue est généralement vendue dans des pailles dont les bouts sont scellés. Jody et ses amis ont acheté deux pailles. Un mois plus tard, sa cousine lui a proposé d’essayer de nouveau.

«Nous avons recommencé. On est passé d’une paille à deux, puis à trois et à quatre à la fois. J’aimais la sensation car cela me donnait plein d’énergie. Mais je me souviens que j’ai été prise d’une crise de paranoïa un jour lorsque j’ai dû prendre le bus pour rentrer à la maison après avoir fumé.»

Elle a affirmé qu’elle aurait certainement continué de se droguer si elle ne s’était pas disputée avec sa cousine, qui a dit à leurs grands-parents que Jody fumait de la meth.

«Je vis avec ma grand-mère car ma mère travaille loin de la maison, [dans la banlieue de] Salt River. J’ai rencontré mon père pour la première fois au mois de mai dernier, après que mes grands-parents lui ont parlé de ma dépendance. D’un côté, je suis contente qu’ils aient découvert que je me droguais. Je viens au SANCA depuis mai et je ne demande même plus à mon père de m’accompagner.»

Tout le monde peut devenir un savant fou

Selon la feuille d’information sur le tik publiée par le MRC, au cours du premier semestre de l’année 2005, les patients qui consommaient essentiellement de la méthamphétamine avaient en moyenne 21 ans et 76 pour cent d’entre eux étaient des hommes.

Plus de 90 pour cent d’entre eux étaient métis, sept pour cent étaient blancs, 0,5 pour cent asiatiques et 0,5 pour cent noirs. Le plus jeune des patients avait 12 ans et le plus âgé 53. La moitié d’entre eux avait moins de 20 ans.

Cherith Langenhoven, la conseillère psychologique de Jody qui travaille au SANCA, a indiqué que la dépendance était répandue parmi les communautés de couleur. Cependant, selon elle, la situation des communautés de couleur n’a pas de lien avec l’augmentation de la consommation du meth.

«Le cristal meth est souvent produit dans des laboratoires de cuisine. Quiconque voudrait jouer au chimiste peut trouver sans trop de problème la ‘recette’ sur Internet», a-t-elle dit.

Un cocktail plutôt inquiétant qui combine acide sulfurique, paraffine, antigel, acide chlorhydrique, produits de débouchage, lessive de soude et médicaments contre le rhume comme l’éphédrine. De plus, la consommation chronique de méthamphétamine conduit à une ‘meth bouche’, c’est-à dire à de graves caries dentaires, voire à la perte de dents.

A l’image de ses collègues, Cherith Langenhoven s’est dit préoccupée par les comportements sexuels à risque qu’adoptent les consommateurs de drogue.

«Nous savons que les risques d’être contaminé au VIH lors de la pratique du sexe oral sont faibles, car la salive sécrétée dans une bouche saine est capable d’éliminer le VIH présent dans le sperme. Cependant, tout porte à croire que des saignements de gencives et des dents cariées dus à une consommation prolongée de tik augmentent considérablement les risques de contamination», a-t-elle expliqué.

On conseille aux parents, aux enseignants et aux tuteurs de détecter les signes de consommation de méthamphétamine chez les jeunes - grande activité physique, volubilité, anxiété, irritabilité, dépression, comportements répétitifs, insomnie, pupilles dilatées…

«Nous encourageons tout le monde à lutter contre cet engouement pour la drogue», a souligné Cherith Langenhoven. Si la situation n’est pas rapidement maîtrisée, la consommation de meth pourrait alimenter la propagation de la pandémie de VIH/SIDA, a-t-elle conclu.