L’ouest s’ouvre peu à peu au dépistage et au traitement

Assise sur un petit banc de bois devant sa chambre, Sandra prend son temps pour expliquer, dans un français approximatif et lent, qu’elle est désormais prête à se faire dépister au VIH.

Cela fait six ans que les symptômes de l’infection au VIH sont apparus, identifiés par le personnel médical local grâce à la grille de lecture établie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : une toux continue, une fièvre répétée et des maladies de la peau sont ainsi considérés comme les signes primaires de l’infection.

A l’époque, il n’existait aucun moyen de connaître avec certitude son statut sérologique. Ce n’est que cette année que l’organisation humanitaire Médecins sans Frontières (MSF) a ouvert le premier centre de dépistage à Man, la préfecture de la région des 18 montagnes dans l’ouest ivoirien, et la ville la plus proche du petit village de Sandra (un prénom d’emprunt).

Depuis le mois de mai, MSF a dépisté environ 300 personnes volontaires de la région de Man, une zone de turbulences, proche de la Guinée et du Liberia contrôlée par les Forces Nouvelles, la rébellion armée qui a pris le contrôle du nord de la Côte d’Ivoire en septembre 2002.

MSF offre également des conseils et des médicaments antirétroviraux (ARV) aux personnes qui le souhaitent.

Selon l’organisation non-gouvernementale Initiative Développement Afrique (IDE Afrique), présente à Man depuis 2003, c’est récemment que Sandra a accepté de se faire dépister, après de longues discussions avec les pairs-éducateurs.

Sandra avait peur du verdict, comme beaucoup de ses ‘sœurs’.

«A cause du rejet dont elles pourraient faire l’objet, des personnes qui sont identifiées séropositives refusent de se faire dépister», a dit à PlusNews Bernadette Glé, la vice-présidente d’IDE Afrique. Pourtant, a-t-elle ajouté, «nous continuons de leur donner des conseils pour qu’elles puissent être dépistées et bénéficier du traitement ARV aujourd’hui disponible à Man».

Care International, MSF ou IDE Afrique sont parmi les rares organisations humanitaires qui, installées dans la région, s’occupent des personnes vivant avec le VIH. Jusqu’à présent, elles devaient chercher ailleurs les appuis nutritionnels et médicaux dont elles pouvaient avoir besoin.

Lorsque le statut sérologique de Sandra a été identifié positif par les médecins locaux, son mari l’a abandonné, raconte ainsi cette mère de quatre enfants, qui semble aujourd’hui âgée d’une cinquantaine d’années.

Très éprouvée, le visage émacié mangé par de grands yeux ronds, elle s’essouffle en racontant son errance, loin de la maison familiale.

Accompagné de la plus jeune de ses filles, elle est entrée dans un couvent de Man, où on lui a conseillé le jeûne, trois jours par semaine. Les fidèles de son église lui donnaient un peu de nourriture et des vêtements.

Elles resteront là près de deux ans.

Sandra en sort avec l’espoir d’être guérie, dit-elle, et rentre au village. Elle y est mal reçue. «Mon mari m’a rejeté pour rester avec une autre femme.»

Il a néanmoins accepté qu’elle demeure dans la concession, un ensemble de bâtiments bas qui entourent une cour, au cœur d’un massif rocheux où prolifèrent les caféiers qui ont longtemps fait la richesse de la région – avant l’effondrement des cours mondiaux du robusta il y a quelques années.

Aujourd’hui, raconte-t-elle, «mon mari ne dort plus dans la même chambre que moi. Il ne s’occupe plus de ma nourriture, ni de celle de mes enfants».

Ses habits, d’un bleu pâle, ont perdu de leur éclat et ses phrases se terminent souvent par une quinte de toux.

Affaiblie par les infections opportunistes qui la terrassent régulièrement, Sandra ne peut pas travailler pour subvenir à leurs besoins. Ce sont les femmes du village qui, dans un premier temps, les ont aidé à trouver de la nourriture.

«Lorsque les femmes revenaient du marché, elles me donnaient le fonds de la casserole de riz et c’est ce que je mangeais», explique Sandra.

Les enfants et les agences humanitaires au chevet de Sandra

Patricia Goué, la fille aînée de Sandra, était en classe de troisième dans la petite ville de Biankouma lorsque sa mère est tombée malade. Pour aider sa mère, elle a interrompu ses études et est rentrée à Zio Goualé.

«Mon père m’a demandé de venir travailler dans les champs», raconte Patricia. «C’est moi qui ai remplacé ma maman au champ.»

Pour venir en aide à sa mère et à ses frères et sœurs, Patricia ramasse du bois dans la forêt et le vend au village. «Je ne pouvais pas laisser tomber ma mère, elle avait besoin d’aide», explique la jeune fille. «Ma maman est tombée malade avant la guerre et la guerre nous a eu. On est resté dedans.».

Selon les responsables d’IDE Afrique, les femmes ont, beaucoup plus que les hommes, souffert des conséquences de la guerre civile qui déchire toujours le pays.

«Avec la guerre, il y a eu beaucoup de violences sexuelles et de viols sur des femmes», a dit Bernadette Glé. Son ONG prend en charge 107 femmes et seulement 43 hommes.

En avril dernier, MSF constatait, dans une étude, une flambée des infections sexuellement transmissibles (IST) et de l’épidémie de VIH/SIDA dans cette partie de la Côte d’Ivoire, frappée de plein fouet par la détresse économique, la séparation des familles et l’afflux de soldats, gouvernementaux comme rebelles.

Compte tenu du manque d’infrastructures disponibles pour les patients, MSF considérait alors “qu’une part considérable de la communauté touchée par les IST [n’était] pas examinée, dépistée ou traitée” – et ce bien que les cliniques mobiles de MSF qui se déplacent dans les villages soignent chaque mois 1 600 personnes souffrant d’IST.

«Avec la guerre, les femmes sont devenues plus pauvres et les femmes acceptent d’avoir des relations non protégées, pour se faire un peu d’argent et avoir de quoi manger», a constaté Mme Glé. «Si on leur propose beaucoup plus d’argent pour des rapports sexuels sans préservatif, elles sont obligées d’accepter, elles n’ont pas le choix.»

Pour aider Sandra et ses enfants, IDE Afrique, Care International et le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations unies offrent du riz, de l’huile, du soja, de la poudre de mais et des médicaments contre les infections opportunistes.

De son côté, l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, la FAO, donne cette année du matériel agricole et des semences à 16 groupements villageois, qui font de la culture maraîchère dans la région de Man.

Quelque 450 familles sont concernées, et notamment des personnes séropositives. «Les récoltes seront divisées entre les groupements agricoles et les familles dans le besoin», a expliqué Mme Glé.

Cette aide est la bienvenue. Mais Sandra a surtout besoin d’un traitement ARV qui permettrait d’allonger son espérance de vie.

Actuellement, 17 personnes reçoivent un traitement ARV à Man, mais les autorités sanitaires à Abidjan, la grande capitale économique du sud, estiment que 870 patients devraient être soignées par ARV d’ici décembre 2005.

«Nous souhaitons que Sandra soit convaincue de l’intérêt de se faire dépister», a commenté Mme Glé. «Ainsi, nous pourrons dépister les enfants pour qu’il puissent être mis sous ARV au besoin.»

Selon Elise Van Bahl, de MSF, très peu d’enfants ont été dépistés à Man, les parents dont les enfants dépendent étant très réticents à entreprendre de telles démarches.

En 2004, 179 enfants de moins de 14 ans ont été traités pour des IST par les équipes de MSF dans l’ouest ivoirien, selon l’étude rendue publique en avril.

Le taux de prévalence du VIH/SIDA en Côte d’Ivoire est l’un des plus élevés d’Afrique de l’Ouest. Les autorités l’estiment officiellement à sept pour cent, mais une nouvelle étude devrait révéler des chiffres plus alarmants, notamment dans le nord et l’ouest du pays.