L’éducation est-elle la plus grande victime de Boko Haram ?

Boko Haram se traduit par « l’éducation occidentale est interdite », il n’est donc peut-être pas surprenant qu’un nombre disproportionné d’enseignants soient victimes de ce mouvement extrémiste. Des centaines ont été tués et bien d’autres ont dû fuir les violences.

Un rapport de l’UNICEF publié mi-septembre a révélé que les attaques de Boko Haram avaient déplacé 1,4 million d’enfants dans la région. Des fillettes âgées d’à peine 11 ans ont été utilisées comme kamikazes et envoyées sur des marchés ou des mosquées aux heures d’affluence pour se faire exploser, avec pour instruction d’emporter avec elles le plus de personnes possible. Ailleurs dans le monde, nombreux sont ceux qui ont entendu parler de Boko Haram pour la première fois lorsque le groupe a kidnappé 276 lycéennes à Chibok. 

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Or, si les enlèvements de masse, les millions de déplacés et les attentats suicides incessants ont fait la une des journaux, l’exode des enseignants et le délitement du système éducatif risquent d’avoir des conséquences à plus long terme et de faire perdre une génération au Nigeria.

Les enseignants dans la ligne de mire

Depuis le début de l’insurrection en 2009, le groupe extrémiste s’en est particulièrement pris aux écoles et aux universités.

En 2015, plus de 1 100 écoles ont fermé ou ont été détruites dans le bassin du lac Tchad, qui englobe également une partie du Niger, du Cameroun et du Tchad. C’est le nord-est du Nigeria qui a été le plus touché. Nombre de ces établissements abritent maintenant des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP).

Entre 2009 et octobre de cette année, Boko Haram a assassiné plus de 600 enseignants dans le nord du Nigeria, d’après le syndicat des enseignants nigérian. La violence en a forcé 19 000 autres à quitter leur poste. Environ la moitié des assassinats ont eu lieu dans l’État de Borno. Un nombre incalculable d’enseignants ont reçu des menaces, ont été blessés ou se sont fait kidnapper.

« N’oubliez pas que dans le Nord-Est, il y avait déjà une pénurie d’enseignants qualifiés avant la crise », a souligné Michael Olukoya, président du syndicat.

Vivre dans la peur

« Cela fait 20 ans que j’enseigne, mais j’ai toujours peur de me rendre en cours », a dit à IRIN Ahmadu Abba, 42 ans, enseignant à l’école publique Jajiri de Maiduguri. « La plupart de nos collègues ont été tués ou blessés. »

L’école n’ouvre désormais que deux jours par semaine et des gardes armés surveillent alors l’entrée.
« À l’intérieur, on se sent en sécurité », a dit M. Abba. « Mais on est toujours en danger en dehors de l’enceinte, car on ne sait pas ce qui pourrait arriver ni si on est suivi. J’ai souvent eu envie de quitter mon travail pour ma sécurité. »

Les autorités n’ont pas souhaité commenter directement la situation sécuritaire, mais elles ont dit que des réunions avaient eu lieu avec les responsables et les groupes d’autodéfense locaux pour leur demander de signaler toute activité suspecte.

Selon un porte-parole, la police de l’État de Kaduna a organisé une série d’ateliers sur la sécurité avec les écoles et a déployé davantage de policiers pour patrouiller dans les écoles.

M. Olukoya, le président du syndicat des enseignants, a cependant appelé l’État à intervenir davantage. « Pour prévenir de nouveaux bains de sang et la perte de plus d’enseignants, le gouvernement fédéral doit renforcer la sécurité autour des écoles publiques dans tout le pays. »

Hadiza Bashir, veuve mère de sept enfants, travaille dans une école primaire de Maiduguri.

« En tant qu’enseignante, j’ai toujours peur pour ma sécurité, car l’insécurité nous inquiète tous dans cette ville », a-t-elle dit à IRIN. « L’école où j’enseigne n’a pas de clôture ni de garde pour contrôler les entrées et les sorties [et] n’importe qui peut entrer et déposer n’importe quoi. »

De nombreux enseignants refusent catégoriquement de travailler dans le Nord-Est tant que la situation ne s’améliore pas.

« J’ai récemment rejeté une offre de travail à Gashua, l’université fédérale de l’État de Yobe, à cause de l’insécurité », a dit Shehu Ahmed, professeur travaillant actuellement dans le Nord-Ouest. « J’ai pensé qu’il serait trop risqué pour moi de travailler là-bas. »

La santé également touchée

Les enseignants ne sont pas les seuls à avoir fui la zone de conflit. De nombreux médecins sont eux aussi partis.

Le Nigeria et l’Inde comptent à eux deux pour plus d’un tiers de l’ensemble des décès maternels en 2015. À l’échelle du Nigeria, selon les derniers chiffres du Fonds des Nations Unies pour la population (FNUAP), la mortalité maternelle s’élève à 814 pour 100 000 naissances vivantes. 

Aucun chiffre n’est disponible pour le taux de mortalité maternelle dans le Nord-Est, mais il est probablement bien plus élevé qu’ailleurs, car le FNUAP estime que 61 pour cent des décès maternels ont lieu dans des régions touchées par des crises humanitaires.

L’enquête démographique nigériane sur la santé a révélé que 90 pour cent des habitantes du Nord-Est tombées enceintes entre 2009 et 2013 n’avaient bénéficié d’aucun suivi prénatal ou postnatal à cause de la peur des attentats de Boko Haram, d’intimidations de la part des agents de sécurité aux postes de contrôle ou de la destruction des centres médicaux locaux.

Kabir Muhammed Abdullahi, chef d’équipe de l’Initiative nigériane sur la santé de la procréation en milieu urbain dans l’État de Kaduna, a dit à IRIN que si une étude approfondie sur la mortalité maternelle et infantile était menée dans le Nord-Est, les chiffres s’avèreraient encore plus élevés que ce que l’on craint.

« Car les gens ont dû abandonner leurs moyens de subsistance », a-t-il expliqué. « On leur refuse l’accès aux services de santé. »

Quatre-vingt-dix pour cent des personnes ayant fui les violences se sont réfugiés en dehors des camps pour PDIP. Ils bénéficient donc plus difficilement des services du gouvernement et des organisations humanitaires. Et même dans les camps, les conditions de maternité sont inquiétantes.

« Des femmes accouchent dans des camps de PDIP sans l’aide médicale nécessaire », a dit M. Abdullahi à IRIN. « Ces camps de PDIP ne disposent pas de personnel qualifié pour l’accouchement. Le gouvernement doit […] intervenir pour offrir des services efficaces afin de sauver la vie des femmes et des enfants. »

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