L’accord à courte vue entre l’UE et la Turquie

Kristy Siegfried

Rédactrice, section Migration

Alors qu’il devient évident que l’hiver et les contrôles stricts aux frontières ne suffiront pas à dissuader les migrants et les réfugiés de tenter de rejoindre l’Europe, l’Union européenne (UE) vient de passer un accord avec la Turquie sur un fonds de 3 milliards d’euros afin de juguler l’afflux « avec effet immédiat ».

L’accord, conclu lors d’un sommet à Bruxelles ce dimanche, activera un plan d’action commun mis au point en octobre, malgré les critiques des défenseurs de droits de l’homme et des spécialistes des migrations, qui lui reprochent de ne prendre en compte qu’une vision à court terme et de poser plus de questions que de réponses. 

À lire : Briefing : l’accord sur les migrants entre l’UE et la Turquie 

La semaine dernière, entre 3 000 et 5 000 migrants débarquaient encore chaque jour en Grèce de bateaux de passeurs partis des côtes Turques. Ils sont plus de 110 000 à avoir emprunté l’itinéraire maritime de plus en plus semé d’embûches entre la Grèce et la Turquie au cours des trois premières semaines de novembre, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). 

Dans une déclaration publiée à la clôture du sommet de dimanche, l’UE indique que la Turquie devra empêcher les migrants de poursuivre leur route jusqu’en Europe et ce, en échange de plusieurs mesures incitatrices : « une première enveloppe » de trois milliards d’euros pour apporter une aide aux 2,2 millions de réfugiés syriens accueillis par le pays, une libéralisation du régime des visas pour les Turcs et la réouverture des négociations en vue de l’adhésion de la Turquie à l’UE. Ce que la déclaration ne clarifie pas, c’est la manière dont la Turquie est censée respecter son engagement, outre par la répression des réseaux de passeurs.

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, qui présidait également le sommet, a fait une vague référence à un changement « des règles du jeu pour endiguer le flux migratoire qui arrive dans l’UE via la Turquie », tout en soulignant que l’Europe n’attendait « de personne de garder [ses] frontières à [sa] place ».

La déclaration précise que ce sont « les migrants qui n’ont pas besoin d’une protection internationale » qui seront interceptés et rapidement renvoyés dans leur pays d’origine. Mais elle ne détermine pas comment ni qui s’en chargera.

Actuellement, environ 92 pour cent des migrants qui arrivent en Grèce viennent de Syrie, d’Afghanistan et d’Irak, selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).
Les groupes de défense des droits de l’homme craignent qu’à cause de cet accord, davantage de bateaux soient forcés à rebrousser chemin, mais aussi que davantage de Syriens soient refoulés en tentant d’atteindre la Turquie. La semaine dernière, Human Rights Watch (HRW) a souligné le fait que la Turquie avait déjà pratiquement fermé sa frontière avec la Syrie, obligeant les réfugiés à faire appel à des passeurs pour entrer sur le territoire turc. 

« [L’accord avec l’UE] risque d’inciter la Turquie à refouler illégalement davantage de demandeurs d’asile syriens et pourrait alimenter les abus de la police pour empêcher les réfugiés d’atteindre la Grèce et la Bulgarie », a dit Gerry Simpson, chercheur auprès de HRW spécialisé dans les réfugiés.
M. Simpson a dit à IRIN qu’une des conditions pour que la Turquie reçoive des fonds de l’UE devrait être qu’elle rouvre ses frontières aux demandeurs d’asile syriens. Parallèlement, « l’Europe devrait aider la région à faire face au grand nombre de réfugiés en permettant aux gens de déposer leur demande d’asile aux frontières entre la Turquie et la Grèce et la Bulgarie et en augmentant le nombre de réfugiés syriens réinstallés du Moyen-Orient en Europe. »

Rebecca Bryant, anthropologue à la London School of Economics et spécialiste des déplacements dans l’est de la Méditerranée, a commenté que si certains aspects du plan final étaient positifs, tels que l’idée d’aider les personnes réfugiées en Turquie à devenir plus autonomes, le financement d’initiatives éducatives en faveur des enfants réfugiés et l’aide aux communautés d’accueil, ils seraient cependant longs à mettre en place. En attendant, la Turquie sera poussée à déployer immédiatement de nouvelles forces pour protéger ses côtes et faire la chasse aux passeurs. Le décalage entre les mesures visant à empêcher les réfugiés d’embarquer pour l’Europe et les mesures ayant pour objectif de les inciter à rester en Turquie pourrait être dangereux.

« Contenir les gens sans leur offrir de solution alternative pourrait être déstabilisant », a-t-elle dit à IRIN.

« Les solutions à cette crise continuent d’être recherchées dans une perspective à court terme », a-t-elle ajouté, soulignant que la déclaration du sommet se référait à plusieurs reprises aux « Syriens sous protection temporaire » en Turquie.

« Les désigner constamment ainsi semble faire preuve d’un manque de vision à long terme, car la plupart des études montrent qu’ils ont peu de chances de rentrer chez eux bientôt […] nous devrions donc vraiment parler d’intégration. »

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