Les vies en suspens des familles de migrants disparus

Outre l’incertitude et l’anxiété, les familles des migrants qui disparaissent pendant le long voyage entre l’Afrique et l’Europe doivent souvent composer avec d’importantes difficultés bureaucratiques.

En mars 2006, Cheikou et 61 autres personnes ont quitté Thiaroye-sur-Mer, un village de pêcheurs sénégalais situé près de Dakar, dans le but de rallier l’Europe.

Le dernier contact que Baye Aly Diop a eu avec son fils Cheikou était un appel téléphonique passé quelques jours après son départ. Cheikou a dit qu’il avait atteint la Mauritanie et qu’il était sur le point de monter à bord d’un bateau pour les îles Canaries.

Plusieurs milliers de migrants se sont noyés dans l’Atlantique. On en compte plus de 3 000 cette année seulement. Or ce n’est que récemment que des tentatives pour retrouver les disparus ont été entreprises.

VOIR : Better management of dead and missing migrants needed in Europe [Il faut améliorer la gestion des migrants morts et disparus en Europe]

« Il voulait être autre chose qu’un simple tailleur », a dit à IRIN M. Diop, qui gère maintenant un groupe de soutien local pour les familles de migrants disparus connus sous le nom de ASCRFAT. « Je ne pouvais rien dire pour le dissuader de partir. Il a utilisé son propre argent et, honnêtement, je ne craignais pas qu’il lui arrive quelque chose. »

La dernière étape du voyage ne devait durer que deux ou trois jours.

« Nous n’avons plus jamais entendu parler de lui, ni d’aucun des autres », a dit M. Diop en regardant ses mains. « Aucun appel, rien. »

M. Diop et quelques autres familles croient avoir vu leurs proches dans une vidéo présentée au journal télévisé du soir d’Euronews montrant l’arrivée – en Espagne ou au Maroc – d’un groupe de migrants. La vidéo a été diffusée en mai, soit plusieurs semaines après l’arrivée prévue du bateau.

« Je pense qu’il est possible qu’il soit toujours en vie », a dit M. Diop. Il explique qu’il continue de garder espoir parce qu’il n’y a pas eu de nouvelles au sujet de bateaux coulés ou de migrants noyés à l’époque du départ de son fils. « Mais ça me fait de la peine. Je continue d’appeler sans relâche [l’Espagne] pour tenter de le retrouver. »

Il n’existe pas de statistiques sur le nombre de Sénégalais qui disparaissent chaque année en tentant d’émigrer. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), toutefois, 1 026 décès ont été rapportés en Méditerranée parmi les migrants issus de pays de l’Afrique subsaharienne depuis le début de 2015.

La Société du Croissant-Rouge en Mauritanie estime qu’à l’époque où Cheikou tentait de traverser, environ 40 pour cent des bateaux transportant des migrants ont coulé. Quelque 1 200 personnes de diverses origines ont ainsi péri entre novembre 2005 et avril 2006. La plupart des embarcations étaient de simples bateaux de pêche à double moteur et n’étaient pas équipées de systèmes de navigation.

Pas de funérailles

Comme la plupart des autres familles de la communauté, M. Diop n’a pas célébré de funérailles pour son fils. Il dit que les familles attendent le dixième anniversaire des disparitions pour finalement organiser une cérémonie commémorative et accepter que leurs proches ne reviendront pas.

« Cela pose un réel problème lorsqu’une personne ne revient pas », a dit Nicolas Mendy, qui gère le programme de soutien psychosocial pour les familles de migrants disparus de la Croix-Rouge sénégalaise.

« Les familles mettent leur vie en suspens pendant de nombreuses années, car elles croient que ceux qui sont partis finiront par revenir. Nous ne pouvons rien dire, car c’est ce qu’elles croient. Tout ce que nous pouvons faire, c’est écouter et tenter de les aider à surmonter le traumatisme en offrant un soutien psychosocial. »

La Croix-Rouge organise maintenant des séances de consultation hebdomadaires pour les familles de migrants disparus au Sénégal. Elle offre également des cours d’alphabétisation et des formations en entrepreneuriat pour les femmes, qui, souvent, sont les plus durement affectées par la disparition de leur mari.

Pas de corps, pas de certificat de décès

Outre le traumatisme émotionnel que suppose le fait de ne pas connaître le sort de leur proche, de nombreuses familles doivent également faire face à des difficultés financières liées à la disparition de leur principal pourvoyeur. La plupart des familles de migrants disparus sont également coincées dans un vide juridique : elles sont en effet incapables de prouver que leur fils, leur fille, leur conjoint, leur parent, leur frère ou leur soeur est décédé.

« Il y a beaucoup de lacunes dans la loi en ce qui concerne les migrants disparus »

Un certificat de décès ne peut être délivré s’il n’y a pas de dépouille pour confirmer la mort de la personne disparue. Or, sans certificat de décès, les veuves ne peuvent se remarier, les enfants orphelins ne peuvent demander des bourses spéciales à l’école et les familles ne peuvent légalement réclamer l’héritage du disparu ou procéder à sa répartition.

Du moins pas facilement.

« Il y a beaucoup de lacunes dans la loi en ce qui concerne les migrants disparus », a dit Bara Ndoye, secrétaire générale de l’ASCRFAT, qui aide les familles à mieux comprendre le fonctionnement du système juridique.

La loi sénégalaise prévoit la délivrance d’un certificat de « déclaration de disparition » lorsqu’aucun corps n’est retrouvé. Son obtention exige cependant une procédure judiciaire longue et complexe et des enquêtes subséquentes qui durent au moins deux ans – et souvent jusqu’à six ans – ainsi qu’une connaissance approfondie du droit ou les moyens de payer un avocat qui possède cette connaissance.

Le certificat de « personne disparue » ne peut être délivré que 10 ans après la disparition.

À Thiaroye, 5 pour cent des familles seulement ont réussi à obtenir ce certificat. Selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), 90 pour cent d’entre elles n’ont même pas signalé la disparition parce qu’elles ne savaient pas comment procéder.

« Nous essayons de faire changer la législation pour qu’il soit plus facile d’obtenir un certificat de disparition », a dit M. Ndoye. « Parce que pour le moment, l’attente est beaucoup trop longue. »

Plus de 90 pour cent des Sénégalais sont musulmans et de nombreux mariages ne sont pas enregistrés auprès des autorités nationales. Selon la loi islamique, une femme doit attendre au moins quatre ans à partir du dernier contact qu’elle a eu avec son époux disparu avant de le déclarer mort. Elle peut alors décider de demander à l’imam la permission de divorcer ou de se remarier.

Incapables d’aller de l’avant

De nombreuses femmes de migrants disparus continuent de garder espoir même si elles ont la possibilité d’obtenir une telle « permission ».

« Je rêve chaque jour que mon mari reviendra », a dit à IRIN Fatou*, une mère de deux enfants de 32 ans dont l’époux a également disparu en 2006. « Je ne voulais pas qu’il parte et, lorsqu’il a dit qu’il partait, je lui ai dit que je n’étais pas d’accord. J’avais tellement peur. »

Le jour de son départ, Fatou a évité tout contact avec son mari pour protester contre sa décision – un geste qu’elle regrette aujourd’hui.

« Je n’ai eu aucune nouvelle par la suite », a-t-elle dit. « Je ne peux pas croire qu’il nous a tout simplement abandonnés, mais je n’arrive pas à croire qu’il est mort non plus. »

M. Diop a expliqué que de nombreuses femmes hésitaient à se remarier « parce que si elle le fait et que son mari revient un jour, c’est un problème. »

Voulymata*, une femme dans la soixantaine, a dit que son gendre et son fils, qui n’était pas marié à l’époque, font tous deux partie des disparus de 2006.

« Ma fille songe parfois à se remarier, mais elle attend toujours. Elle n’a même pas osé s’installer dans une nouvelle maison au cas où son mari reviendrait et qu’il aurait de la difficulté à la retrouver. Même aujourd’hui, nous continuons de prier pour leur retour », a-t-elle dit.

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