Des médecins débordés à Kunduz

Jared Ferrie
Rédacteur pour l’Asie

Depuis que l’hôpital gouvernemental est fermé, l’établissement géré par Médecins sans Frontières (MSF) est le seul qui accueille encore les personnes ayant besoin de soins de traumatologie urgents à Kunduz, une ville d’environ 300 000 habitants dont se sont emparés les talibans lundi dernier. Alors que le ministère afghan de l'Intérieur vient d’annoncer la reprise des principaux secteurs de la ville par les forces spéciales afghanes, les talibans continuent à dire qu’ils résistent toujours à l'armée gouvernementale.

Les médecins ont déjà de la difficulté à traiter les nombreux civils blessés. On s’attend pourtant à ce que le bilan s’alourdisse avec la poursuite des combats entre les forces gouvernementales afghanes et le groupe insurgé. Kunduz est la première capitale provinciale à être tombée aux mains des talibans depuis qu’ils ont été chassés du pouvoir en 2001.

« L’hôpital de MSF est déjà complètement submergé par la demande et les blessés continuent d’arriver », a dit Renzo Fricke, le coordonnateur des opérations de l’organisation. « L’établissement a atteint ses limites. Nous craignons de ne pas être capables de faire face à de nouveaux afflux de blessés si les combats se poursuivent. »

M. Fricke a dit à IRIN que MSF avait soigné plus de 250 patients depuis lundi matin, y compris 53 enfants. La plupart des patients souffraient de blessures causées par des armes à feu et 66 d’entre eux étaient arrivés à l’hôpital dans un état critique.

Deux membres du personnel soignant dépêchés par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) travaillent « sans relâche » à l’hôpital de MSF, dont les réserves de fournitures médicales commencent à s’épuiser, a dit à IRIN Neha Thakkar, une porte-parole du CICR.

« Alors que le CICR met tout en oeuvre pour livrer ces fournitures médicales, nous exhortons toutes les parties au conflit à respecter le droit international humanitaire en évitant de cibler les vies et les biens des civils », a-t-elle dit.

Des civils sous les tirs croisés

Jusqu’à présent, les combattants talibans ne se sont pas « montrés violents envers les civils », a dit Lola Cecchinel, directrice de recherche chez ATR, une société de conseil basée à Kaboul. Ils ont cependant mis des civils en danger en se cachant chez eux « pour se mêler à la population civile », a dit Amnesty International dans une déclaration s’appuyant sur des témoignages de résidents locaux.

La prise de Kunduz coïncide avec le premier anniversaire de l’arrivée au pouvoir du président Ashraf Ghani, le 29 septembre 2014. Des députés ont critiqué le chef d’État et demandé sa démission dans le cadre d’une session parlementaire télévisée qui s’est tenue le 30 septembre. Ils l’ont accusé d’avoir mal géré la lutte pour le contrôle de la ville.

Dans une déclaration publiée mardi, M. Ghani a accusé les talibans d’utiliser les civils comme boucliers humains. Il a ajouté que son gouvernement « ne souhaitait pas que les opérations visant à chasser les talibans fassent des morts ou des blessés parmi les civils dans la ville de Kunduz ». Il a par ailleurs précisé qu’il avait envoyé des renforts à Kunduz, et notamment des forces spéciales.

Trop peu, trop tard ?

Certains analystes considèrent que ces mesures arrivent trop tard et que M. Ghani n’a pas réussi à mettre en oeuvre une stratégie efficace pour récupérer les régions de la province de Kunduz Province contrôlées par les talibans et assurer la protection de la capitale provinciale.

« Kunduz se trouvait sur la liste des provinces prioritaires lorsqu’il est arrivé au pouvoir, mais les efforts déployés pour résoudre les problèmes les plus urgents – manque de leadership, faiblesse des structures de gouvernance et concentration du pouvoir entre les mains de chefs de guerre – étaient loin d’être suffisants », a dit Mme Cecchinel.

De nombreuses personnes ont critiqué M. Ghani pour avoir recruté des milices afin d’imposer l’autorité de son gouvernement dans la province. Des résidents ont dit à IRIN que des membres des milices avaient commis des abus à l’encontre de civils, notamment des agressions, des extorsions et des pillages.

« Au lieu d’investir dans les forces de l’État en ces temps de crise, le gouvernement continue de soutenir des groupes armés qui n’ont que peu, voire aucune loyauté envers l’État. Ces groupes commettent impunément des abus à l’encontre de la population et leur présence mine encore davantage l’autorité de l’État », a dit Mme Cecchinel.

Le dilemme américain

La prise de Kunduz affaiblit l’autorité de M. Ghani, mais elle pose aussi problème pour les États-Unis. L’armée américaine était en effet à la tête de l’invasion qui a permis de déloger les talibans du pouvoir, en 2001, et Kunduz était l’une des dernières villes à avoir été reprises par les combattants américains et afghans. Les États-Unis, qui ont récemment réduit leur présence militaire en Afghanistan dans le cadre d’un plan prévoyant le retrait quasi complet des troupes d’ici l’an prochain, se retrouvent de nouveau engagés dans les combats à Kunduz.

Le Pentagone a annoncé qu’il avait mené une frappe aérienne mardi contre des combattants talibans qui se dirigeaient vers l’aéroport où les soldats afghans et américains étaient stationnés.

La chute de Kunduz soulève des questions quant à la capacité des forces de sécurité afghanes à combattre les talibans sans le soutien important des Américains.

« La situation est un revers pour les forces afghanes », a dit Peter Cook, le porte-parole du Pentagone, dans une déclaration. Il a cependant ajouté que les États-Unis « avaient confiance » en l’armée afghane.

Cette confiance pourrait être mise à rude épreuve dans les jours à venir, car les talibans semblent déterminés à garder le contrôle de Kunduz aussi longtemps qu’ils en seront capables. Ce sont là de mauvaises nouvelles pour les résidents de la ville, car un bon nombre d’entre eux pourraient être touchés par les violences.

jf/ag-gd/amz