L’essor de Boko Haram profite aux voleurs de bétail

Debout au beau milieu de l’enclos de son défunt mari, dans le nord-ouest du Nigéria, Malama Amina réfléchit à la manière dont elle va bien pouvoir nourrir ses six enfants et elle-même dans les mois à venir.

Plus tôt cette année, des voleurs ont emporté 48 vaches lors d’un raid contre son village de l’État de Kaduna. Son mari a été tué en tentant de protéger son troupeau. Sachant que le prix de vente moyen d’une vache s’élève à 500 dollars, la famille a perdu les économies de toute une vie ainsi que son unique moyen de subsistance.

« Ils nous ont [laissés] sans rien », a dit Mme Amina, 40 ans, à IRIN. « Je ne sais pas comment subvenir aux besoins de mes enfants parce que nous dépendions des vaches pour survivre. »
Mme Amina emprunte le lait de la vache d’un voisin et le vend pour gagner un peu d’argent, mais c’est insuffisant.

Le vol de bétail a toujours été un problème dans la région, mais le contexte d’insécurité généralisée lié au groupe islamiste Boko Haram a enhardi les voleurs de bétail expérimentés. D’autres, acculés par la pauvreté endémique et le chômage, ont fait de cette activité lucrative leur deuxième « métier ».

Les voleurs de bétail n’entretiennent a priori pas de lien direct avec Boko Haram, qui a fait plus de 15 000 morts et 2,1 millions de déplacés. Leur mode opératoire est toutefois analogue : ils mènent des attaques armées contre des villages, incendient les maisons et tuent quiconque se met en travers de leur chemin.

« Les moyens de subsistance de nos populations sont détruits par ces bandits, qui tuent et s’emparent de leurs animaux », a dit Dodo Oroji, le président de l'association d'éleveurs de bétail Miyetti Allah du Nigéria (MACBAN), à IRIN.

Nombre de vols ne sont jamais signalés, si bien qu’il est difficile d’obtenir des chiffres précis. Mais l’association estime que si le rythme actuel se maintient, le Nigéria perdra environ 40 millions de vaches aux mains des voleurs de bétail dans les deux années à venir.

La plupart des attaques ont lieu dans des villages reculés, à proximité des régions boisées du nord-ouest où la présence de sécurité est faible.

Certains voleurs de bétail, cependant, se sont enhardis. Ainsi, l’ancien vice-président Namadi Sambo s’est fait voler plus de 1 000 bêtes lors d’un même raid l’an dernier.

Destruction des moyens de subsistance

À l’instar de Mme Amina, la plupart des victimes dépendent de ces animaux qui représentent leur principale source de revenus. Plutôt que de déposer leur argent à la banque, les familles d’éleveurs économisent souvent leurs bénéfices en investissant dans du bétail.

Bien que le gros de l’argent provienne de la vente d’animaux lors des fêtes religieuses, les vaches servent aussi à labourer les terres et à transporter la production jusqu’au marché. Leur lait peut également être vendu pour compléter les revenus, et leur bouse est l’un des composants clés de l’engrais de nombreux agriculteurs.

Sans animaux, un déclin du rendement des cultures est également à craindre. Reconstituer un troupeau conséquent peut prendre plusieurs années. Nombreux sont les éleveurs à ne jamais se remettre financièrement de la perte de leur troupeau.

Pour toutes ces raisons, de nombreux hommes sont prêts à sacrifier leur vie pour protéger leurs bêtes. Alors, avec ces raids devenus plus meurtriers, nombre de familles perdent aussi leur principal soutien de famille.

Le département britannique du développement international estime que le bétail nigérian, par le biais de la vente de peaux et de viande, représente plus de 800 millions de dollars de revenu étranger chaque année. À moins de mettre un terme aux vols de bétail, l’économie pourrait être paralysée dans le nord du pays, prévient-il.

« Les gens ont peur de se lancer dans l’élevage en raison de la recrudescence des vols de bétail dans le nord », a dit Abdiel Kude, directeur exécutif de Global Community Prime Initiative - une ONG locale faisant la promotion de l’élevage - à IRIN. « Si les gens ne veulent plus se lancer dans l’élevage parce qu’ils ne sont pas sûrs de réaliser de bons bénéfices, ça devient un problème. »

M. Oroji de la MACBAN a dit que nombre d’agriculteurs et d’éleveurs avaient commencé à migrer vers les pays voisins afin de protéger leurs animaux. Cela a non seulement pour conséquence de faire sortir de l’argent du Nigéria, mais également de déraciner les familles.

« Leur migration affecte l’éducation des enfants », a expliqué M. Oroji. « Lorsqu’ils migrent, les enfants sont déscolarisés. Et trop occupés à élever leurs animaux, les parents n’ont pas le temps de les inscrire dans une autre école. »

Se défendre

Suite à la vague d’attaques récente menées contre Bimin Gwari, un village distant de quelques kilomètres de la principale ville de l’État de Kaduna, les autorités de la région se sont réunies au mois de juillet afin de mettre sur pied une opération de sécurité conjointe pour chasser les voleurs de bétail.
L’initiative a permis de récupérer 2 000 animaux volés et d’arrêter un certain nombre de voleurs présumés.

« Notre force de sécurité conjointe est déjà opérationnelle dans ces forêts reliant nos États, mais nous devons déployer davantage de troupes dans cette zone pour empêcher les criminels de terroriser nos populations dans les villages », a dit le gouverneur de l’État de Kaduna, Nasir El-Rufai, à IRIN.

Les autorités nigérianes travaillent de concert avec les pays voisins pour prévenir la vente transfrontalière de bétail volé et garantir la restitution des animaux volés à leurs propriétaires légitimes.
En outre, des fonctionnaires du Nigéria, du Cameroun, du Tchad et du Niger réfléchissent ensemble à la manière de s’attaquer aux causes sous-jacentes de ce phénomène, notamment l’amenuisement des pâturages, les conflits entre agriculteurs et nomades, et les tensions ethno-religieuses entre les différentes tribus. Mais la cause principale de l’insécurité autorisant les voleurs de bétail à agir avec un sentiment d’impunité est également la plus difficile à combattre : c’est Boko Haram.

Pour en savoir plus sur un sujet connexe (en anglais) : Cattle-rustling and the politics of business in Kenya [Vol de bétail et motivations politiques au Kenya] 

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