La vie reste dure dans le nord du Mali, en dépit de l’accord de paix

Nombre d’habitants du nord du Mali nourrissaient l’espoir que leur quotidien s’améliore suite à la ratification d’un accord de paix en juin. Mais les affrontements continus dont le nord du pays est le théâtre menacent sans cesse davantage les moyens de subsistance de millions de personnes en affectant tous les aspects de leur quotidien, notamment l’accès à la nourriture, à l’eau, aux pâturages et à l’éducation.

Les populations peinent à trouver du travail et à cultiver leurs terres depuis l’éclatement du conflit en 2012, tandis que les effets du changement climatique et l’insécurité durable menacent toujours plus durement leur survie. On estime à 136 000 le nombre de réfugiés et à 90 000 celui des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) ; bien que certains aient commencé à rentrer chez eux, la plupart vivent encore dans des communautés d’accueil ou dans des camps.

Afin de s’en sortir, entre 10 et 15 pour cent de la population malienne aurait emprunté de l’argent, vendu du bétail ou se serait livrée à une activité illégale (trafic), selon le Programme alimentaire mondial (PAM) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Pas de nourriture ni d’eau

On estime à environ 3,1 millions le nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire au Mali, d’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA). Cela signifie que près d’un cinquième de la population manque de nourriture ou n’a pas accès à des aliments nutritifs de type viande et légumes.

Pour l’essentiel, ces personnes vivent dans le nord où les déplacements forcés, l’effondrement des marchés et l’accès humanitaire restreint pour la distribution d’aide alimentaire ont abouti à ces conditions. La situation s’est dégradée avec la restriction de l’accès aux pâturages pour les animaux et le nombre croissant d’agriculteurs abandonnant leurs champs par crainte des attaques de groupes armés.

« Nous sommes très durement frappés par la crise », a dit Kadidja Konaté, une agricultrice de Konna. Les années précédentes, a-t-elle expliqué, le gouvernement lui fournissait une aide alimentaire - notamment du riz, de l’huile de cuisson et du millet. Cette année, elle n’a rien reçu du tout.

Le gouvernement – épaulé, entre autres, par le PAM, la FAO et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) - n’a jusqu’alors été en mesure de n’atteindre que 22 000 personnes sur les 45 000 visées par l’octroi d’une aide à l’agriculture et à l’élevage cette année.

En dépit de taux de précipitations supérieurs à la moyenne, des pluies irrégulières ont été signalées en début de saison dans de nombreuses régions du pays, d’après le Système national d’alerte précoce, ce qui a perturbé les cycles de plantation.

« En temps normal, on observe quelques bonnes années entre deux sécheresses, pendant lesquelles les communautés peuvent se relever », a dit Wanalher Ag Alwaly, consultant humanitaire à Gao. « Au Mali, en raison de l’insécurité permanente, les communautés sont moins résilientes. »

Pour ne rien arranger, plus de 54 000 personnes sont privées d’un accès adéquat à de l’eau potable dans le nord du Mali, signale l’OCHA. De nombreuses sources d’eau se sont asséchées, y compris des étangs et des puits, en conséquence du manque de pluies accusé en début de saison. Certaines pompes sont en ruine, et ne peuvent être réparées du fait du contexte sécuritaire.

Pas d’accès au marché

De mai à juillet 2015, l’accès aux marchés de Tombouctou a également été gêné par l’insécurité. La situation s’est légèrement améliorée depuis, mais la liberté de mouvement est encore limitée dans certains villages par peur du harcèlement et du pillage.

« Pour beaucoup, se rendre au marché était compliqué et, dans certains cas, des personnes ont été attaquées et volées sur le chemin du retour », a dit Jean-Pierre Nereyabagabo, coordinateur du programme de sécurité économique du CICR au Mali.

À Ménaka, une ville proche de la frontière avec le Niger dont la population se compose essentiellement de Touaregs nomades, les denrées de base comme le riz, le millet et l’huile de cuisson sont devenues rares car les attaques de bandits visant les camions et les véhicules privés dissuadent les chauffeurs de transporter des biens depuis la ville de Gao, au nord, ou le Niger voisin.

« Les camions circulant par la route depuis Gao ou Ansongo sont arrêtés par des hommes armés qui volent les véhicules, détroussent les passagers et les chauffeurs, et parfois même tuent [ces derniers] », a dit Bajan Ag Hamatou, une figure politique locale de Ménaka.

D’après M. Ag Hamatou, des centaines de tonnes de nourriture, dont de l’aide alimentaire, ont été volées entre janvier et juillet de cette année.

« La population souffre », a-t-il dit.

Malnutrition

Au moins 715 000 enfants de moins de cinq ans sont atteints de malnutrition aiguë dans le nord du Mali, rapporte l’OCHA.

Une enquête SMART récente a révélé que le taux de malnutrition aiguë globale (GAM) était de 12,4 pour cent, et celui de malnutrition aiguë sévère (MAS) de 2,8 pour cent. À Tombouctou, où se déroule le gros des combats, ces taux atteignent 17, 5 pour cent et 13,5 pour cent respectivement.

Selon la classification de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), un taux de GAM supérieur à 10 pour cent est considéré comme « sévère ».

« De nombreuses femmes enceintes et mères allaitantes n’ont pas les moyens de s’acheter de la viande ou des légumes pour elles-mêmes ou pour leurs enfants », a dit Moussa Daou, médecin à la clinique Cescom de Mopti, en expliquant que dans certaines régions les prix ont été multipliés par deux voire trois.

Disparition des pâturages

Le Mali connaît un climat de plus en plus chaud et sec depuis les années 1960, et les niveaux de précipitations y ont chuté de 30 pour cent depuis 1998. Le désert gagne du terrain vers le sud à un rythme de 48 kilomètres par an, contraignant des communautés entières à migrer en les repoussant vers des territoires occupés par d’autres groupes. 

Sekou Ladjou, un berger de Konna, dans la région malienne de Mopti, a dit à IRIN qu’il avait vu « Les cours d’eau diminuer et les pâturages disparaître » avec la raréfaction des pluies.

Faute de pouvoir s’offrir du fourrage, certains éleveurs nomades ont vendu une partie de leur troupeau en échange d’espèces afin de pouvoir s’acheter des denrées de base pour nourrir leur famille.

Depuis le début de l’année 2015, un nouveau groupe islamiste radical - le Mouvement de libération du Macina (MLM) – a perpétré des attaques dans le centre du Mali, du côté de la ville dont M. Ladjou est originaire, contrariant chaque fois davantage l’accès aux routes nomades traditionnelles et aux pâturages. Dans certaines zones, des groupes armés ont détruit les pâturages et les points d’eau.
« Les éleveurs nomades n’osent pas s’aventurer loin du village et ceux qui le font s’exposent au risque de se faire voler par les bandits », a dit M. Ladjou.

Dans un rapport récent de Human Rights Watch (HRW), des agriculteurs et des commerçants rapportent avoir été pris en embuscade et détroussés alors qu’ils se rendaient au marché. Alors que les groupes armés prennent le contrôle de certaines régions et d’importantes routes de commerce, des communautés entières risquent de se retrouver piégées sans accès à de la nourriture. 

Éducation contrariée

Les attaques et les affrontements incessants ont provoqué la fermeture de quelque 450 écoles dans la région, contrariant l’éducation de plus de 20 500 élèves. Au moins 100 de ces écoles ont fermé depuis janvier.

En outre, les examens de fin d’année ont été interrompus dans les régions de Gao, Tombouctou et Mopti, empêchant de nombreux élèves de valider leur année ou d’accéder à l’université. À Douentza, dans la région de Mopti, le taux d’absentéisme aux examens du Diplôme d’études fondamentales est passé de huit pour cent en 2013 à 19 pour cent cette année, d’après l’OCHA.

Dans certains cas, le manque d’éducation et l’incapacité des familles à subvenir à leurs besoins ont poussé des enfants à rejoindre ces groupes armés.

« Les motifs pour lesquels des enfants s’engagent dans les groupes armés sont nombreux : ils sont notamment attirés par les fausses promesses d’éducation ou d’un salaire pour leur famille ou pensent qu’ils seront en mesure de protéger leurs familles et leurs villages contre d’autres acteurs armés », a dit Ramsey Ben-Achour, spécialiste de la protection de l’enfance chez UNICEF.

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