Débat sémantique : une distraction dangereuse ?

S’attaquer à un problème humanitaire urgent, comme l’actuel afflux de migrants et de réfugiés en Europe, nécessite de catégoriser et poser le problème correctement. En revanche, se focaliser sur des questions de vocabulaire risque d’occulter la nécessité d’apporter des réponses mieux coordonnées et de mieux comprendre les raisons qui conduisent des personnes à entreprendre ce périple.

Parlons vocabulaire. Comment nommer les personnes qui arrivent aux frontières de l’Europe ? Au cours de ces derniers jours, cette question a suscité de nombreux débats. Certains médias refusent d’utiliser le mot « migrant », d’autres affirment que cela ne sert qu’à renforcer la dichotomie entre « le bon réfugié et le méchant migrant », d’autres encore notent que la terminologie utilisée actuellement n’est pas adaptée. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés est intervenu dans le débat, en exprimant sa préférence pour les termes « migrants et réfugiés » et en réaffirmant que « le choix des mots est important ». J’ai déjà eu l’occasion d’aborder la question et s’il est vrai qu’elle est extrêmement importante d’un point de vue juridique et politique, elle peut facilement provoquer l’effervescence sans produire de résultats.  

Au cœur de la question, on trouve des personnes qui risquent leur vie pour trouver la sécurité et échapper à la persécution, avoir une vie meilleure, ou les deux. Les instants immortalisés sur des photos, comme les portraits de Laith Maji à son arrivée en Grèce ou d’Abdul qui vend des stylos avec sa fille dans une rue du Liban, mettent en évidence le sort des personnes qui se déplacent. La réponse de l’opinion publique aux campagnes de financement participatif ayant pour objectif de venir en aide aux réfugiés comme Abdul révèle la capacité immense de générosité et de solidarité. Mais il y a des milliers d’autres histoires dont nous n’entendons pas parler, soit parce qu’elles ne sont pas été capturées sur film, soit parce qu’elles n’arriveront jamais aux oreilles de l’Europe.

Les interventions ne doivent pas s’intéresser uniquement aux besoins de quelques individus, elles doivent être réparties sur l’ensemble des routes migratoires. Le fait de qualifier les pays méditerranéens comme la Grèce et l’Italie d’« Etats de première ligne » ne décrit pas avec exactitude la situation des pays qui accueillent le plus de réfugiés. En ce qui concerne les Syriens, le pays de première ligne est la Syrie, où environ 7,6 millions de personnes sont déplacées à l’intérieur de leur propre pays, selon l’IDMC [Internal Displacement Monitoring Center]. La première ligne suivante, ce sont les pays voisins, comme la Turquie, le Liban et la Jordanie qui hébergent à eux seuls plus de quatre millions de réfugiés. Les gouvernements des pays européens envisagent de fournir une aide aux Etats membres de l’Union européenne comme la Grèce et l’Italie, mais ils devraient élargir leur horizon et penser à renforcer leur aide aux pays comme la Jordanie, où le Programme alimentaire mondial (PAM) a été contraint de réduire le budget de son programme de coupons alimentaires pour les réfugiés Syriens.

Alors qu’est-ce qui nous empêche d’élaborer des réponses plus pratiques et de plus grande ampleur ? Un des défis inhérents - quand la dynamique des flux de migrants et de réfugiés évolue si rapidement - est que la logique des approches qui permettraient de maintenir les réfugiés chez eux est bouleversée. On comprend aisément que ces individus ne choisissent pas de devenir des réfugiés, mais quand ils prennent la fuite, c’est l’exercice de leur droit à la mobilité qui les sauve. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme des migrants, François Crépeau, a affirmé que la création de solutions de mobilité innovantes et réglementées pour les réfugiés et les migrants doit être au cœur des réponses politiques.  

Chaque jour, nous en apprenons davantage sur les individus qui arrivent en Europe. Nous savons que la majorité d’entre eux sont syriens et qu’ils sont de plus en plus nombreux à emprunter la route des Balkans occidentaux via la Turquie. Nous avons moins d’informations sur la majorité de ceux qui ne se déplacent pas, qui ne peuvent pas ou ne souhaitent pas se déplacer (à moins que ce ne soit pour retourner en Syrie, si la situation le permet). Cerner les moteurs de la mobilité et de l’immobilité au niveau individuel, familial et communautaire permettrait de fournir une image dynamique de la mobilité régionale et de dépasser les généralisations sur les « réfugiés syriens » (qui forment un groupe très hétérogène).

Pour finir, l’indignation populaire à l’encontre des passeurs ne devrait pas se traduire par des politiques axées sur la lutte contre la contrebande et le trafic des êtres humains, comme si ces politiques étaient une panacée à la migration clandestine. Au lieu de ne se concentrer que sur l’élaboration de sanctions plus sévères à l’encontre des passeurs, il faut s’intéresser plus attentivement à la micro-économie du trafic de migrants, particulièrement dans les pays de transit comme la Libye, où cette activité fait vivre les populations locales.

Il est encourageant de constater que bon nombre de personnes à travers le monde s‘intéressent au langage utilisé et se soucient du sort des réfugiés désespérés. Passons maintenant à l’étape suivante : élaborons des réponses basées sur la compréhension des moteurs des mouvements et les facteurs qui alimentent la migration clandestine. Une agence seule ne pourra régler la situation, il faut aller au-delà du mandat d’une organisation et mettre en œuvre des approches transfrontalières. Face au nombre croissant de victimes de la migration clandestine et aux dimensions de plus en plus internationales de la mobilité, il faut une réponse plus globale.

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