Meurtres mystérieux en Irak

Sakban Yassin, 55 ans, a reçu deux balles, une dans la tête et une dans le ventre, alors qu’il sortait d’un poste de police aux petites heures du matin. Um Aan n’a pas vu le tireur ; elle a seulement vu le corps brisé de son mari s’effondrer à ses pieds.

L’assassinat de M. Yassin fait partie d’une série de meurtres et de disparitions mystérieuses dans les territoires disputés, aujourd’hui officiellement contrôlés par le gouvernement régional du Kurdistan qui administre la région semi-autonome du Kurdistan, au nord de l’Irak. Peu d’informations circulent sur les responsables de ces crimes, mais une constante se dégage : la majorité des victimes sont des musulmans et des Arabes sunnites, dont beaucoup ont été déplacés par les conflits.  

La famille Yassin avait fui son village, situé dans le gouvernorat de Diyala, dans l’est de l’Irak, un peu plus d’an auparavant, car elle avait peur de l’avancée du soi-disant Etat islamique (EI). Ses membres sont des musulmans sunnites qui persécutent des groupes qu’ils considèrent comme hérétiques, notamment les musulmans chiites et les Yézidis, mais ils n’ont pas de pitié pour les sunnites qui rejettent leur interprétation fanatique de l’Islam.

La famille Yassin a pris la direction du Nord pour se mettre en sécurité et trouver une paix relative dans la région du Kurdistan. Elle s’est installée à Sankur, un village presque abandonné, proche de la ville disputée de Kirkouk.
    
Leur situation s’est dégradée quand deux des fils de la famille ont été emprisonnés à Tuz Khurmatu, une ville voisine, à cause de leur implication dans un accident de voiture mineur. Selon les déplacés de Sankur, le niveau de violence contre les Arabes sunnites de Tuz est tel que, pour les familles comme celle de M. Yassin, il vaut mieux ne pas y être mettre les pieds. Mais les parents devaient aller voir leurs fils.

Des bases des forces de sécurité kurdes et des militants chiites, et notamment les célèbres Brigades de Badr, ont été installées le long des 70 kilomètres de route qui séparent Kirkouk et Tuz Khurmatu. Tous ces groupes armés sont accusés de marquer de la rancune à l’égard des Arabes sunnites, souvent soupçonnés de sympathie envers l’EI.

M.Yassin a été abattu alors qu’il venait d’apporter de la nourriture et des médicaments à ses fils emprisonnés pendant le ramadan. « Il était malade et âgé », a dit Um Aan, en parlant de son mari qui souffrait de diabète. « Mais apparemment, ils le surveillaient ».

« Nous ne connaissons pas les auteurs », a dit Sa’ad Mohammed, un enseignant déplacé installé à Sankur. « Nous ne connaissons pas l’ennemi ».  

La peur est omniprésente…

Au centre de distribution du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) de Tuz Khurmatu, les déplacés qui viennent chercher de grands colis d’aide humanitaire n’ont pas envie de parler des violences. Des femmes ont commencé à parler des attaques et de la crainte de « représailles », mais un fonctionnaire des services de renseignement kurdes en civil qui assistait à la distribution leur a demandé de se taire.

Abdul Kareem, qui est originaire de Diyala, a expliqué la situation : « Tuz Khurmatu est coupée en deux : al-Jumhuriyah est contrôlé par la police kurde et il n’y a pas de problème ; mais Hay al-Askary est contrôlé par les milices chiites. Les sunnites ont des problèmes là-bas ».  

« Je ne comprends pas vraiment ce qu’il se passe, mais des gens disparaissent », a-t-il dit. « Certains jours, quatre personnes disparaissent, d’autres jours, six personnes ».

Mohammed Hassan et quatre de ses frères assistaient à la distribution. A voix basse, il a dit : « Lorsque l’EI est arrivé, la ville était divisée et les sunnites ont commencé à être pris pour cible ». Pour se protéger, ils « ne se déplacent que lorsque cela est nécessaire ».

Un grand rassemblement de PDIP [personnes déplacées à l’intérieur de son propre pays] arabes sunnites risque d’attirer l’attention de personnes mal intentionnées. Des cris ont été entendus lorsque les déplacés ont quitté le centre de distribution dans la précipitation, empilant les couvertures et les cartons dans les pick-up qu’ils partageaient.

Bon nombre de déplacés de Sankur ont trop peur de se rendre à Tuz Khurmatu pour demander une aide financière publique. M. Sa’ad a souligné qu’ils « ne peuvent pas se rendre à Tuz à cause des meurtres ».

Confrontés à des restrictions qui les empêchent de se rendre à Kirkouk, ils sont contraints de faire avec le peu d’aide qu’ils reçoivent. Le CICR a distribué de l’aide à Sankur et Médecins Sans Frontières (MSF) organise des consultations ô combien nécessaires une fois par semaine, dans une clinique destinée aux déplacés. Mais il n’y a pas encore d’accès à l’eau courante – la famille Yassin utilise des cachets pour purifier l’eau.

Le major Kamal de l’Asayish (services de renseignement kurdes) de Tuz nie l’implication de ses hommes dans les disparitions signalées.  

« Tous les détenus présents dans nos locaux ont été arrêtés grâce à un mandat », a-t-il dit. « Lorsque nous arrêtons des individus, nous ne les arrêtons pas pour des raisons raciales ou religieuses ; [seulement] quand ils sont soupçonnés d’avoir commis des actes terroristes ou d’avoir été en contact avec des organisations terroristes ».

Il a affirmé qu’il y avait des inquiétudes légitimes en matière de sécurité et qu’une surveillance était nécessaire. « A Tuz Khurmatu, il y a environ 50 familles arabes sunnites placées sous notre surveillance ».
 
En juillet, un attentat à la bombe commis dans une piscine de Tuz Khurmatu a fait au moins 12 victimes. La majorité des victimes étaient des Turkmènes chiites. Une fois de plus, l’identité des auteurs de l’attaque reste un mystère.
  
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