Le Somaliland perd ses jeunes, attirés par l’Europe

Mohamed Hossien Geeldoon n’a pas hésité à mettre sa vie entre les mains des passeurs qui lui ont promis de le mener clandestinement du Somaliland, sa terre natale située dans la Corne de l’Afrique, jusqu’en Europe.

« En tant que [Somalilandais], ce n’est pas la peine d’essayer de partir légalement, c’est impossible », a dit M. Geeldoon, maintenant âgé de 27 ans. « Mais une fois que vous vous êtes mis dans l’idée d’émigrer, vous ne pensez plus qu’à ça. »

Lorsqu’il avait 21 ans, il était convaincu que se rendre en Europe était la meilleure façon d’accéder aux études supérieures et de s’assurer un avenir plus prometteur. Pourtant, après une odyssée de deux ans, de multiples tentatives avortées de traversée de la Méditerranée et au prix de nombreux sacrifices personnels et financiers pour lui et sa famille, il était de retour à son point de départ.

L’histoire de M. Geeldoon rappelle que les migrants se jetaient déjà dans les griffes de la Méditerranée bien avant que le nombre de tentatives de traversée atteigne le niveau actuel. Cette année, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 160 000 migrants sont arrivés en Europe par la mer jusqu’à présent. 

Alors que l’Union européenne poursuit un débat profondément conflictuel sur la manière de faire face à l’afflux de migrants sur ses rives, le Somaliland, État autoproclamé reconnu par la communauté internationale comme une région autonome de la Somalie, s’interroge de son côté sur ce qui pousse tant de ses jeunes à tout risquer pour atteindre l’Europe. 

Mises en garde impuissantes

Dans cette région de 3,5 millions d’habitants, où 60 à 70 pour cent des jeunes sont au chômage, les décideurs peinent à convaincre les candidats à l’émigration que la promesse souvent fausse d’une vie meilleure en Europe leur fait oublier les dangers du voyage pour y parvenir.

Selon Maxamed Cali Yuusuf, commissaire de la police de l’immigration du Somaliland, près de 300 personnes, principalement de jeunes hommes, quittent chaque mois le Somaliland. Ils profitent d’un réseau expérimenté de passeurs pour traverser l’Éthiopie, le Soudan et la Libye, avec pour promesse d’atteindre l’Europe. 

Dégingandé et toujours tiré à quatre épingles, des lunettes à monture en plastique encadrant son visage fin, M. Geeldoon souhaite que son expérience serve à mettre en garde d’autres jeunes qui seraient tentés de migrer. Il se rend dans les écoles de tout le pays pour partager le récit poignant de sa tentative d’immigration en Europe.

Les détails bouleversants ne manquent pas. Après avoir été abandonné par son passeur avec les migrants qui l’accompagnaient en plein désert du Sahara, au Soudan, M. Geeldoon a marché pendant 12 jours avant d’atteindre la frontière libyenne. Sur ses 31 compagnons d’infortune, 15 n’ont pas survécu à cette traversée du désert.

À lire aussi : Des rêves de migrants qui s’évanouissent dans le désert africain 

Près de la frontière libyenne, M. Geeldoon a vu un passeur frapper une femme enceinte parce que sa famille n’avait pas payé la rançon demandée. Il a également vu un homme sauter d’un bateau surchargé après trois jours sur la Méditerranée parce qu’il pensait avoir aperçu la côte.  

Il est cependant difficile pour les jeunes Somalilandais de surmonter leur désillusion face aux mauvaises conditions de vie dans leur pays. Les études s’accordent à démontrer que les migrants sont généralement bien informés des dangers qui les attendent, mais qu’ils estiment que le jeu en vaut la chandelle. 

« Parfois, je raconte mon histoire à des gens et ils partent quand même », a témoigné M. Geeldoon. 

Jeunesse désillusionnée

Selon Jama Musse, directeur du centre culturel d’Hargeisa, la capitale, les jeunes Somalilandais se sentent dépourvus d’espoir et déconnectés des générations précédentes, qui ont grandi avec des attentes différentes. 

« Je considère la paix comme un accomplissement, alors que pour eux c’est normal », a-t-il expliqué en faisant référence à la lutte du Somaliland pour l’indépendance de la Somalie, autoproclamée en 1991 après plusieurs années de combats.

Les jeunes du Somaliland ont vécu la stabilité et une forme de démocratie embryonnaire absente de nombreux autres pays de la région, mais ils sont néanmoins déçus de leur gouvernement et de son incapacité à les aider à se faire une place dans un espace mondialisé. 

Lors d’un récent évènement organisé au centre culturel pour discuter de la migration des jeunes, des participants ont revendiqué, microphone à la main, la possibilité de demander des comptes aux autorités.

« J’associe le gouvernement aux passeurs », a lancé malicieusement un participant. Beaucoup ont accusé l’État de ne pas mettre un terme à la corruption et de servir un système tribal bien établi qui favorise les aînés aux dépens des citoyens plus jeunes.

À la recherche de solutions

Selon Abdirisaq Mohamed Saed, responsable de la coopération internationale au ministère des Affaires étrangères, le gouvernement a pris conscience du problème de l’émigration des jeunes en 2013. Il a formé cette année-là un comité interagences visant à proposer des solutions politiques et à créer de l’emploi. M. Saed a qualifié de succès les campagnes de sensibilisation, l’engagement renouvelé des forces de l’ordre à arrêter les passeurs et la mise en place d’un centre pour l’emploi financé par le gouvernement. Selon lui, ces initiatives ont commencé à résoudre progressivement le problème de l’émigration.

Il a cependant admis que le gouvernement avait réduit les budgets et que de plus en plus de jeunes quittaient le pays.

Selon Nimo Ali, doctorante à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres qui étudie les conséquences de la migration clandestine, l’attention prioritaire accordée par le gouvernement à la création d’emploi a peu de chance d’avoir un réel impact sur les flux migratoires. Créer suffisamment d’emploi nécessiterait des investissements étrangers majeurs et une amélioration significative des infrastructures, notamment des routes et des réseaux électriques. À court terme, a-t-elle dit, le Somaliland doit plutôt résoudre certains problèmes sociaux qui alimentent l’émigration.

Elle a souligné en particulier les conséquences non intentionnelles du retour de la diaspora somalilandaise sur l’état d’esprit des jeunes générations.  

« Ils donnent l’idée que si vous quittez le pays et que vous revenez […] des perspectives s’offrent à vous », a-t-elle dit à IRIN. Ceux qui reviennent de l’étranger ont des compétences linguistiques et un passeport étranger qui font d’eux des candidats intéressants pour le gouvernement et les organisations non gouvernementales, qui sont connus pour offrir parmi les meilleurs salaires. 

La contribution de la diaspora à l’économie par des envois de fonds et la création d’entreprises locales est indispensable pour le Somaliland, mais Mme Ali craint que cela perpétue une hiérarchie sociale faisant de la double nationalité une condition de respect et de prestige. 

De nombreux Somalilandais voient donc l’émigration comme l’unique façon d’avancer.  

« Il est bon de reconnaître le rôle [important de la diaspora], mais nous devons faire attention au message que nous transmettons aux jeunes », a dit Mme Ali. « Il faut faire en sorte que la diaspora contribue aux initiatives menées par la population locale, mais ne les remplace pas. »

D’autres estiment que la résistance de la communauté internationale à reconnaître l’indépendance du Somaliland oblige la population à émigrer clandestinement. Ils soulignent qu’à l’exception de l’Éthiopie, aucun pays n’a d’ambassade dans le Somaliland et que le passeport somalilandais ne permet donc pas à ses détenteurs de partir bien loin.  

Tom Vens, responsable des politiques, de la presse et de l’information de la délégation de l’Union européenne en Somalie, conteste l’argument selon lequel le statut d’État fantôme du Somaliland alimente l’émigration. Selon lui, « le rôle de l’émigration légale est important » grâce aux bourses d’études et aux autres politiques qui la favorisent, mais cela « ne résoudra pas les problèmes fondamentaux » facteurs d’exode. 

Si l’occasion se présentait, M. Geeldoon irait quand même en Europe, mais il a juré qu’il ne tenterait plus jamais de s’y rendre clandestinement.

À la question de savoir s’il avait des chances de gagner la bataille contre l’émigration clandestine, il a cependant secoué la tête et répondu trois fois « non ». 

kr/ks/ag-ld/amz