La vie dans un Yémen en état de siège

Pour la plupart d’entre nous, vendre l’argenterie de famille est la métaphore d’une mauvaise planification. Au Yémen, il s’agit d’une triste réalité.

Mohammed Mosed est un peintre de 45 ans. Il a une famille de huit personnes à protéger, alors qu’il tente de survivre au beau milieu de l’un des conflits les plus violents et les moins médiatisés au monde.

Il vit dans le quartier d’Al-Hawta à Lahj, dans le sud du Yémen, qui est assiégée depuis plusieurs mois.

Le président yéménite, Abd Rabbu Mansour Hadi, a fui Sana’a, la capitale, pour se réfugier en Arabie Saoudite fin mars. Une coalition menée par ce pays a initié une campagne de bombardement contre le Yémen dans l’intention de rétablir ce dernier, et de déplacer les rebelles houtis qui revendiquent de vastes pans du territoire en alliance avec l’ancien président Ali Abdullah Saleh.

Les Houthis ont conservé le contrôle de régions clés du pays, et progressé vers le sud. De violents affrontements sont en cours dans de nombreux quartiers d’Aden, tandis qu’Al-Dhale, Taiz et Lahj sont assiégées par les Houthis, coupées de Sana’a et des autres grandes villes.

Pour les familles comme celle de M. Mosed, les conséquences sont dévastatrices. La plupart des supermarchés et magasins sont fermés, et les rayonnages de ceux qui sont restés ouverts sont presque vides, a-t-il dit. Un mois de provisions coûtait 40 000 rials (186 euros) environ avant la guerre, contre 100 000 rials (465 euros) pour les mêmes produits aujourd’hui.

« Je n’ai pas de travail, si bien que ces dernières années je n’ai pas pu économiser pour joindre les deux bouts au milieu de cette guerre », a-t-il dit à IRIN.

Sa femme a donc été contrainte de vendre ses bijoux pour permettre à la famille de survivre. Nombreuses sont les familles à avoir épuisé toutes leurs ressources, et à ne plus pouvoir s’acheter de nourriture, a-t-il ajouté.

Basem Al-Zawraiqi, un porte-parole de la province de Lahj, a dit à IRIN qu’un sac de blé pouvait aujourd’hui valoir jusqu’à 18 000 rials (84 euros), et que la population était désespérée. « Ils n’ont rien à manger. Ils mangent moins que ce qu’il faudrait, peut-être une tranche de pain pour une famille entière. »

Des pourparlers en cours suscitent l’espoir d’une nouvelle trêve humanitaire de deux semaines, après la trêve d’une semaine concédée en mai. Les équipes de négociation de M. Hadi réclament la levée des sièges, tandis que les Houthis exigent la fin des bombardements qui ont fait plus d’une centaine de victimes ces derniers jours. 

Les Houthis justifient les sièges comme étant un moyen nécessaire pour contrôler Al-Qaïda dans la péninsule arabique, dont le fief se trouve de longue date dans le sud du Yémen.

Mohammed Al-Boukhaiti, un membre du bureau politique des Houthis, a dit à IRIN que le groupe « combattait Al-Qaïda et les milices de l’État islamique dans différentes provinces comme Aden, Taiz, Al-Dhale et Lahj ».

Pour les groupes de défense des droits de l’homme, les sièges reviennent à punir collectivement les civils ; les Houthis rétorquent que les blocus d’initiative saoudienne sur le carburant et autres biens de première nécessité sont tout aussi nuisibles.

Les réfugiés affectés eux aussi

Dans la ville d’Al-Dhale, à 100 km au nord de Lahj, les Houthis ont été repoussés fin mai par une alliance de forces favorables à Hadi et d’autres milices. Il s’agit de l’un des premiers gros revers du groupe à ce jour.

Depuis, les Houthis bloquent l’aide humanitaire, y compris durant le cessez-le-feu du mois de mai, a expliqué Waleed Al-Khateeb, qui travaille comme responsable médias auprès du Conseil de coordination d’Al-Dhale. Plusieurs organisations humanitaires ont tenté d’y acheminer de l’aide, mais elle a été confisquée. Le porte-parole des Houthis, M. Al-Boukhaiti, a refusé de commenter ces allégations.

Après négociations, les Houthis ont autorisé la distribution de 2 000 colis alimentaires à Al-Dhale la semaine passée, a dit M. Khateeb. Il ne s’agit là que de « la moitié des colis confisqués », affirme-t-il néanmoins.

La ville n’a pas été isolée aussi radicalement que les autres, si bien que les prix n’y ont pas autant grimpé, a dit M. Khateeb. C’est notamment pour cette raison que des hommes d’affaires d’Al-Dhale travaillant en Arabie Saoudite et ailleurs ont pu passer par des organisations caritatives pour acheter des vivres et les distribuer aux habitants.

Majed Ali, un habitant pauvre d’Al-Dhale, a dit que les riches accentuaient la pénurie en achetant dans les magasins.

« Je suis sans emploi à l’heure actuelle, si bien que je n’ai pas les moyens de constituer des stocks de nourriture. Et pourtant les riches, qui savent que nous sommes en état de siège et que nous dépendons du marché local, essaient de nous tuer en stockant de grandes quantités de nourriture », a-t-il ajouté.

Bien que les prix n’aient pas autant augmenté qu’ailleurs, de longues files d’attente se forment dans les magasins, a-t-il ajouté.

Les milliers de réfugiés - des Somaliens pour l’essentiel - vivant dans le sud du pays sont également affectés par les sièges. Beaucoup ont quitté les grandes villes pour le camp de Kharaz, à Lahj.

Celui-ci accueille plus de 20 000 réfugiés, dont au moins 2 000 sont arrivés ces dernières semaines, rapporte Mogib Hassan Abdullah, le porte-parole de l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).

M. Abdullah a dit que le HCR bénéficiait d’un accès très restreint au camp, mais avait tout de même pu y acheminer des fournitures médicales et sanitaires par bateau, depuis Aden, le mois dernier.

« Le transport de médicaments, de nourriture et de carburant a toutefois été semé d’embûches, et a posé de nombreux risques sécuritaires. La semaine dernière, après plusieurs tentatives, un arrivage de nourriture a finalement été livré au camp », a ajouté M. Abdullah.

À Aden, où de violents affrontements sont en cours, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a commencé à distribuer de la nourriture de l’autre côté des lignes de front la semaine dernière. L’arrivage de plus de 160 tonnes couvrira les besoins d’urgence de 17 500 personnes, a dit le CICR.

« On ne peut pas dire que cette étape résoudra l’ensemble du problème à Aden, il s’agit plutôt d’une première étape pour que les organisations internationales brisent le siège », a dit Essam Al-Shaeri, le directeur de la Fondation Sah pour la défense des droits et de la liberté, établie à Aden.

Les Houthis ont empêché de nombreuses personnes de quitter la ville, a-t-il ajouté.

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