Quitter le Yémen sur un bateau de réfugiés

Les espoirs de paix se sont vite envolés la semaine dernière à Genève, lorsqu'il est devenu évident que le fossé n'avait jamais été aussi grand entre les parties en guerre. Les représentants des rebelles houthistes et le gouvernement d'Abdu Rabu Mansour Hadi semblaient plus décidés à porter des accusations qu'à trouver des solutions pour protéger les civils et garantir que l'aide humanitaire parvienne aux populations qui en ont grandement besoin.

Au fil des jours, les discussions se sont envenimées, avant de tourner à la farce lorsqu'une chaussure a été jetée sur un représentant de la délégation houthie pendant une conférence de presse. Une bagarre s'en est suivie. La fin des violences commises contre les civils pris dans le conflit est la seule chose qui ne semblait pas figurer en haut de la liste des priorités.

Le mois dernier, j'ai eu un aperçu de l'ampleur des souffrances endurées par les populations civiles en partageant l'extraordinaire périple entrepris par les personnes qui fuient le Yémen et la guerre.

Je travaille sur les droits des réfugiés depuis 2009, mais en quittant le Yémen, j'ai découvert les premières étapes suivies par les personnes désespérées qui ont pris la décision difficile de quitter leur foyer avec les biens qu'ils peuvent emporter, sans savoir ce qui les attend.

Je me suis rendue à Sanaa, la capitale du Yémen, lors du bref cessez-le-feu entre la coalition menée par l'Arabie saoudite et les groupes armés houthistes. Le cessez-le-feu était partiellement respecté à l'extérieur de la capitale, mais la trêve de cinq jours a offert un répit bien nécessaire aux nombreux civils pris entre les feux de la coalition et de ses soutiens locaux d'un côté, les Houthis, leurs milices et les troupes fidèles à l'ancien président Ali Abdallah Saleh de l'autre.

La coalition de dix pays menée par l'Arabie saoudite a lancé une campagne aérienne contre les Houthis le 26 mars, après que les rebelles du Nord ont renforcé leur emprise sur Sanaa, obligeant le président Hadi à s'enfuir à Aden, puis à Riyad.

Depuis, toutes les parties au conflit ont commis des violations des droits de l'homme. Les précautions prises n'étaient pas suffisantes pour protéger les civils des attaques sans discrimination.

Des opposants et des journalistes ont été pris pour cible et placés en détention par les Houthis. Les restrictions imposées par la coalition menée par l'Arabie saoudite ont entravé l'acheminement d'une assistance vitale et de biens de première nécessité indispensables à la survie des civils, comme le carburant.

Des millions de Yéménites n'ont plus de nourriture et, d'après les Nations Unies, plus de 1 400 civils ont été tués et 3 400 autres blessés.

La détérioration de la situation humanitaire à travers le pays a provoqué un nouvel exode : les populations quittent le Yémen pour des pays proches, comme Djibouti, la Somalie et Oman.

Tous ces événements se produisent dans un contexte de censure quasi-totale. Les mises en détention, le blocage des sites Internet et la prise d'assaut des bureaux des médias par les Houthis entravent le travail des journalistes. Les informations qui filtrent circulent mal au Yémen à cause du manque d'électricité et de l'insuffisance des systèmes de communication.

L'accès au pays est difficile, notamment pour les journalistes, car les aéroports ont subi des destructions pendant la campagne de bombardements menée par l'Arabie saoudite.

Des organisations humanitaires ont réussi à affréter des avions et des cargos pour transporter des travailleurs humanitaires et du fret au Yémen, mais leur capacité à le faire est très limitée.

Étant donné les restrictions sur l'accès et les difficultés associées au fait de travailler dans une zone de conflit, nous savions qu'il était d'autant plus important que notre personnel soit présent sur le terrain, si possible. Avec la fin du cessez-le-feu et l'achèvement de notre mission de recherche, il était temps pour moi de prendre le chemin tortueux du retour.

Peu de solutions s'offraient à moi. Il n'y avait pas de vols commerciaux et les routes n'étaient pas sûres, alors j'ai fait ce que bon nombre de Yéménites font : j'ai acheté une place sur un bateau. C'était la première fois que ce navire emmenait des réfugiés yéménites à Djibouti, m'a dit le capitaine. Autrefois, il transportait du bétail entre la Somalie et le Yémen. Plus de 400 réfugiés sont montés à bord de ce navire de 50 mètres de long avec tous les biens qu'ils avaient pu emporter.

Nous sommes partis au milieu de la nuit pour une traversée de 20 heures vers le port de Djibouti. Des familles (certaines avec de jeunes enfants), des couples de personnes âgées, des jeunes hommes voyageant en groupe : tous ont trouvé une place et un peu de confort au moins sur le pont ou sur le pont inférieur. Plusieurs d'entre eux ont fait preuve de générosité : ils m'ont offert de la nourriture et ont partagé avec moi le peu d'espace qu'ils avaient. Il y a eu des chants, des rires parfois, mais surtout de l'inquiétude.

A notre arrivée au port, nous avons été accueillis par des officiels djiboutiens et des travailleurs du Croissant-Rouge. Ils ont distribué de l'eau et des fruits aux voyageurs fatigués, et prononcé quelques mots réconfortants.

Je me suis demandé ce qu'il allait advenir de mes compagnons de voyage. On m'a dit que leurs passeports allaient être contrôlés et que les personnes qui avaient besoin d'un abri seraient amenées à un centre de réfugiés.

Un jeune homme a demandé à un agent d'immigration comment remplir son dossier pour aller aux États-Unis. Pour bon nombre de ces réfugiés, Djibouti n'était pas la destination finale, mais l'une des étapes (dont le nombre est inconnu) d'un périple qui les conduira dans un pays étrange et étranger qui sera peut-être le leur un jour.

Pour les civils qui restent au Yémen, la guerre continue, que le monde y assiste ou pas.

Lama Fakih est conseillère pour les situations de crise à Amnesty International.