Pollution : la mort à petit feu

Le tollé public récent, provoqué en Chine par un documentaire accablant sur la pollution atmosphérique, repose sur des craintes fondées :

Sur les 100 millions de personnes ayant visionné le film le jour de sa mise en ligne, 172 000 sont susceptibles de mourir cette année de maladies liées à la pollution, à en croire les tendances régionales.*

À l’échelle mondiale, la pollution fait deux fois plus de victimes chaque année que le VIH/sida, le paludisme et la tuberculose pris ensemble.** Pourtant, la politique d’aide a toujours refusé de l’envisager comme un risque sanitaire, rapportent les bailleurs de fonds et les experts.

À elle seule, la pollution atmosphérique a tué sept millions de personnes en 2012, d’après les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) publiés l’année dernière, essentiellement dans les pays à revenu faible et intermédiaire de la région Asie-Pacifique.***

Dans un rapport autocritique publié à la fin du mois dernier, la Banque mondiale admet avoir abordé la pollution atmosphérique comme un sujet secondaire, avec pour résultat une analyse insuffisante du problème et un manque d’investissements en vue de solutions.

« Nous devons à présent redoubler d’efforts et adopter une approche plus globale pour améliorer la qualité de l’air », ont conclu les auteurs du rapport Clean Air and Healthy Lungs [Air propre et poumons sains]. « Si nous ne nous y attelons pas, ces problèmes risquent de s’aggraver avec le temps, tandis que la planète s’urbanise à une cadence sans précédent. »

Un second rapport, publié le mois dernier par plusieurs organisations – dont la Global Alliance on Health and Pollution (GAHP), un consortium international d’agences des Nations Unies, de gouvernements, de banques de développement, d’ONG et d’universitaires – appelle également de ses vœux plus de financements pour réduire la pollution.

« Les pays riches, les agences multilatérales et les organisations ont oublié les impacts dévastateurs de la pollution et ont échoué à en faire une priorité de leur politique d’aide étrangère », ont écrit les auteurs.

Réduits au confinement en Chine

Dans toute la plaine d’Hua Bei et deux de ses principaux deltas, au nord de la Chine, la visibilité est le plus souvent obstruée par une brume épaisse. Moins d’un pour cent des 500 plus grandes villes du pays satisfont aux recommandations de l’OMS en matière de qualité de l’air. La colère suscitée par la pollution atmosphérique est un sujet brûlant chez les Chinois, qui se montrent de plus en plus critiques.

« En raison de la qualité exécrable de l’air à Pékin, j’ai dû confiner ma fille à la maison comme une prisonnière la moitié des jours de l’année en 2014 », a dit la célèbre journaliste Chai Jing dans Under the Dome [Sous le dôme], son documentaire indépendant sorti le mois dernier et qui s’intéresse aux causes de la pollution atmosphérique en Chine. 

Le film a été partagé plus de 580 000 fois sur le réseau social chinois Weibo avant que les autorités ordonnent aux sites Internet de le supprimer

Sortir d’une logique cloisonnée

Traditionnellement confiée aux experts en environnement, la lutte contre la pollution est de plus en plus reconnue comme relevant également des spécialistes de la santé et du développement.

« La pollution atmosphérique figure en tête des risques sanitaires liés à l’environnement, et parmi les risques sanitaires les plus réversibles au monde », a dit le professeur Michael Brauer, expert en santé publique à l’Université de la Colombie-Britannique (Canada) et membre du comité scientifique consultatif de la Coalition pour le climat et l’air pur (Climate and Clean Air Coalition, CCAC) - un consortium formé de divers gouvernements et du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE). « La pollution atmosphérique accuse un manque de financements, et son impact sur la santé a été sous-évalué. »

En outre, la pollution – en particulier la pollution extérieure ou pollution de l’air « ambiant » - constitue un frein majeur à la croissance économique et limite les opportunités dont pourraient bénéficier les pauvres, selon Ilmi Granoff, expert en politique environnementale à l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI), un groupe de réflexion basé au Royaume-Uni. Elle engendre mort prématurée, maladie, perte de revenus et frais médicaux – autant de facteurs ayant un impact néfaste sur la productivité, aussi bien individuelle que nationale.

« Les bailleurs de fonds doivent sortir de la logique cloisonnée envisageant la pollution comme un problème environnemental sans lien avec le développement économique et la réduction de la pauvreté », a dit M. Granoff.

Les financements consentis au nettoyage de la pollution sont en effet insuffisants, mais la prévention de la pollution est encore moins bien lotie : « Elle est sous-financée dans la plupart des pays développés, sur le plan de l’aide, et ne fait pas partie des priorités des pays en développement, ce n’est donc pas simplement un problème d’aide. »

Les preuves s’accumulent

La pollution tue de diverses manières, selon des études relativement récentes ; la pollution atmosphérique est de loin la forme la plus meurtrière par rapport à la pollution des sols ou de l’eau.

Les microscopiques particules en suspension dans l’air pollué (notées PM, de l’anglais particule matter) sont les principales responsables de ces décès : plus les particules sont fines, plus elles pénètrent en profondeur dans les poumons. Les particules de moins de 2,5 micromètres de diamètre (PM2,5) sont assez petites pour atteindre les alvéoles, la partie la plus profonde du poumon, et pour pénétrer dans la circulation sanguine.

À ce stade, les particules PM2,5 provoquent une inflammation et modifient la fréquence cardiaque, la pression sanguine et les processus de coagulation sanguine – les signes précurseurs d’une cardiopathie et d’un d’AVC mortel. Les particules PM2,5 irritent et rongent les alvéoles, ce qui nuit au fonctionnement des poumons – le principal signe précurseur d’une broncho-pneumopathie chronique obstructive. Elles sont également cancérigènes.

La recherche se penche essentiellement sur les effets d’une exposition à long terme à ces particules PM2,5, mais même les études examinant les heures suivant immédiatement un pic des concentrations en PM2,5 dans l’air ambiant (dans les pays développés) révèlent une brusque hausse des cas d’infarctus, d’arythmie cardiaque et d’AVC menaçant la vie des patients.

L’Asie, région du monde la plus touchée

À l’échelle de la planète, l’écrasante majorité (70 pour cent) des décès liés à la pollution atmosphérique surviennent dans le Pacifique occidental et en Asie du Sud-Est. L’Asie du Sud concentre huit villes sur 10 et 33 villes sur 50 au classement des villes affichant les taux de particules les plus élevés au monde.

Selon l’OMS, la moyenne annuelle des niveaux de particules fines d’une ville devrait être de 20 microgrammes par mètre cube. Or des villes comme Karachi, Gaborone et Delhi affichent des moyennes annuelles excédant les 200 microgrammes par mètre cube.

La principale source de particules PM2,5 dans l’air intérieur – ou air domestique – est l’utilisation de combustibles solides pour cuisiner et pour chauffer (bois, charbon, fumier ou restes de récolte), une pratique répandue dans les zones rurales dépourvues d’électricité des pays à revenu faible et intermédiaire.

Près de trois milliards de personnes vivent de cette façon, pour l’essentiel dans la région densément peuplée de l’Asie-Pacifique : l’Inde et la Chine concentrent chacune près d’un quart de l’ensemble des personnes ayant recours aux combustibles solides. Pour ces personnes, la moyenne quotidienne de particules PM2,5 est souvent de plusieurs centaines de microgrammes par mètre cube.

Combler les écarts

Contrairement à bien des risques sanitaires, il est très rentable de lutter contre la pollution atmosphérique, a dit M. Brauer. L’analyse des interventions réalisées aux États-Unis dans le domaine de la qualité de l’air a conclu à un retour sur investissement de jusqu’à 30 dollars par dollar investi.

« Nous savons déjà comment réduire ces risques, puisque c’est exactement ce que nous avons fait dans les pays à revenu élevé. Il ne s’agit donc pas de chercher un remède – nous savons ce qui fonctionne », a-t-il dit.

Mais à moins de commencer à réunir de meilleures données sur la qualité de l’air local dans les pays à revenu faible et intermédiaire, sur les taux et les sources de pollution atmosphérique et sur l’éventail complet de ses impacts sur la santé « il n’est pas possible de cibler efficacement les interventions pour que ce soit rentable », souligne le rapport de la Banque mondiale.

La capacité des gouvernements à surveiller, réguler et faire appliquer les politiques de lutte contre la pollution est en outre très inégale, d’après M. Granoff

Pékin espère ramener les concentrations en particules PM2,5 à des niveaux sûrs d’ici 2030, et s’est engagé à sanctionner les gros pollueurs par une amende. 

En outre, d’après le rapport de la Banque mondiale, la Chine taxe les rejets de polluants des entreprises ; met sur pied un réseau national de surveillance des particules PM2,5 ; institue des mesures de contrôle de la pollution sur les véhicules à moteur ; et contrôle la pollution urbaine par la poussière.

Mais l’application des mesures de protection environnementale est un problème de longue date dans ce pays.

« La politique de lutte contre la pollution ne peut fonctionner que si les citoyens prennent conscience du problème, organisent leurs revendications [par le biais de campagnes de plaidoyer] et ont un gouvernement réactif privilégiant le bien-être de sa population aux petits intérêts des industries polluantes », a dit M. Granoff.

Bien que la pollution de l’air domestique soit plus meurtrière que celle de l’air ambiant, cette dernière – induite par les véhicules, les cheminées industrielles et la combustion à ciel ouvert – a encore fait 3,7 millions de victimes en 2012, d’après l’OMS.


Du changement dans l’air

Kaye Patdu, expert de la qualité de l’air chez Clean Air Asia, un groupe de réflexion basé à Manille – et secrétaire du Clean Air Asia Partnership soutenu par les Nations Unies, composé de plus de 250 gouvernements, représentants de la société civile, institutions universitaires, entreprises et organisations de développement – a dit que la communauté d’aide humanitaire commençait enfin à reconnaître la nécessité de s’attaquer à la pollution de l’air.

L’année dernière lors de sa session inaugurale, l’Assemblée des Nations Unies pour l’environnement a adopté une résolution plaidant en faveur d’une action renforcée en matière de lutte contre la pollution atmosphérique.

Les États membres de l’OMS prévoient d’adopter une résolution sur la santé et la qualité de l’air à l’occasion de la prochaine Assemblée mondiale de la santé en mai. 

Les objectifs de développement durable, qui définiront l’agenda international du développement post-2015, abordent les questions de la qualité de l’air urbain et de la pollution de l’air, des sols et de l’eau. 

Aucun des experts contactés par IRIN n’a été en mesure de ventiler le volume d’aide total affecté à la lutte contre toutes les formes de pollution toxique (pollution de l’air, de l’eau et des sols nocive pour la santé humaine). IRIN a alors demandé à chacun des principaux bailleurs de fonds internationaux de communiquer leurs chiffres.

Trois d’entre eux ont répondu.

Un calcul approximatif de l’ensemble des dépenses annoncées par USAID, la Commission européenne et la Banque mondiale suggère qu’à eux trois, ces organismes ont consacré près de 10 milliards de dollars US à la lutte contre la pollution toxique sur 10 ans. Ces chiffres ne tiennent pas compte des dépenses d’aide liées aux maladies induites par la pollution. Les dépenses de la Banque mondiale éclipsent celles des autres bailleurs de fonds.

À titre de comparaison, le VIH/sida, le paludisme et la tuberculose, dont le bilan meurtrier est deux fois moins important que celui de la pollution atmosphérique, ont bénéficié de 28 milliards de dollars d’aide sur la même période par le biais d’engagements du secteur public envers le Fonds mondial – le principal bailleur de fonds international des programmes de lutte contre ces trois maladies.

gh/ha/bp-xq/amz 

*d’après les statistiques de l’OMS relatives au taux de mortalité par habitant dans la région du Pacifique occidental en 2012.

**Les statistiques de mortalité relatives à la pollution atmosphérique proviennent de statistiques de 2012, et ont été publiées par l’OMS en 2014, tandis que les statistiques relatives aux maladies infectieuses proviennent de statistiques de 2013, publiées par l’Institut de métrologie sanitaire et d'évaluation (Institute for Health Metrics and Evaluation, IHME) en 2014 (étude Charge mondiale de la morbidité).

***Inclut les décès imputables à la fois à la pollution de l’air domestique (4,3 millions) et de l’air ambiant (3,7 millions) : le bilan combiné est inférieur à la somme des deux, car de nombreuses personnes sont exposées aux deux types de pollution.