Les ONG syriennes tentent d’affirmer leur rôle

Louise Redvers

Freelance journalist and regular IRIN contributor

Les ONG locales et les groupes de la diaspora impliqués dans l’acheminement de l’aide jusqu’au front syrien sont en quête de davantage de reconnaissance de la part de la communauté humanitaire au sens large. Ils revendiquent l’accès à des financements directs et ne souhaitent plus être réduits à travailler dans l’ombre des ONG internationales comme de simples partenaires de mise en oeuvre.

Les relations entre les agences d’aide humanitaire locales et internationales sont souvent difficiles – il est d’ailleurs probable que le sujet figure en bonne place à l’agenda du Sommet humanitaire mondial qui se tiendra à Istanbul en 2016 –, mais l’ampleur de la crise syrienne et les problèmes de sécurité et d’accès ont fait monter les enchères.  

Les lacunes de communication, dues en partie aux barrières de la langue et de la culture, mais aussi aux inquiétudes soulevées par le terrorisme, ont conduit les ONG à mener des opérations redondantes en parallèle, à se disputer les financements des bailleurs de fonds et à pratiquer le débauchage dans un climat de méfiance généralisé.

Et tandis que la crise syrienne entre dans sa cinquième année, les appels se multiplient en faveur de partenariats plus équitables entre acteurs locaux et internationaux et en faveur d’une flexibilité et d’une créativité accrues dans la manière d’acheminer l’aide et dans le choix des partenaires. L’objectif est d’atteindre le maximum de personnes.

Fadi Al-Dairi a démissionné d’un emploi sûr dans le secteur privé au Royaume-Uni pour cofonder Hand in Hand for Syria, l’un des nombreux groupes créés par la diaspora en réponse au conflit. L’ONG s’est, depuis, imposée comme l’un des principaux fournisseurs d’aide et de soins de santé pour les communautés en Syrie.

En plus de distribuer de la nourriture, de l’eau et d’autres denrées, l’ONG fournit aux hôpitaux du personnel qualifié et des ambulances, forme des médecins syriens et gère des cliniques de campagne à travers tout le pays.

Si elle a parfois recours a ses propres fonds pour assurer la distribution, elle travaille cependant le plus souvent comme « partenaire de mise en oeuvre » au service d’ONG internationales « qui agissent comme intermédiaires en obtenant les financements auprès des bailleurs de fonds, puis en nous les répercutant pour que nous assurions le gros du boulot », a dit M. Al-Dairi à IRIN, sur le trajet jusqu’aux bureaux de Hand in Hand for Syria à Gaziantep, dans le sud de la Turquie, d’où est coordonnée une importante part de l’aide à destination du nord de la Syrie.

Des partenaires silencieux

Parfois, les ONG internationales ne dévoilent pas l’identité de leurs partenaires locaux aux bailleurs de fonds, et les partenaires locaux sont souvent contractuellement tenus de taire l’identité des ONG pour lesquelles ils travaillent.

« La semaine dernière, alors que je discutais avec un diplomate occidental, nous avons découvert que son gouvernement finançait l’un de nos hôpitaux depuis deux ans sans le savoir. Nous ne savions pas non plus d’où provenait l’argent », a dit M. Al-Dairi.

« Les ONG syriennes sont absolument indispensables à la réponse humanitaire. »

Il aimerait que son organisation bénéficie d’un accès plus direct aux bailleurs de fonds. « Nous leur ferions faire des économies », a-t-il dit. « Les ONG internationales n’auraient pas à prélever leur part, et nos frais généraux et dépenses de personnel sont moins élevés que les leurs. »

Il souhaiterait également avoir davantage son mot à dire dans la planification des programmes d’aide.

« Tout tourne trop autour de ce que les bailleurs de fonds veulent financer plutôt qu’autour des besoins », a-t-il dit, en soulignant que le mois dernier Hand in Hand for Syria a été contrainte de fermer un hôpital chirurgical en périphérie d’Alep parce que le bailleur de fonds préférait cibler la santé maternelle et infantile.

Mais les agences des Nations Unies, qui seraient en mesure de financer de tels groupes directement, ne les connaissent pas suffisamment pour leur faire pleinement confiance.

Déjouer la peur du terrorisme

Nombre de pays donateurs ont renforcé leur législation antiterroriste, contraignant les organisations d’aide humanitaire à redoubler de vigilance quant à la manière dont les fonds sont utilisés et aux personnes auxquelles profite l’aide.  

« Les ONG syriennes sont absolument indispensables à la réponse humanitaire, et bien sûr elles souhaiteraient bénéficier d’un accès plus direct aux financements… mais leurs profils sont très variés », a expliqué Barbara Shenstone, la responsable du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) en Turquie.

« Les bailleurs de fonds internationaux subissent de fortes pressions politiques pour garantir que leurs fonds n’alimentent pas le conflit en profitant – sans le vouloir ou de façon délibérée – à un groupe armé. C’est pourquoi tout le monde doit faire preuve d’un minimum de prudence », a dit Mme Shenstone.

La législation antiterroriste a également nui aux ONG et aux organismes de collecte de fonds de petite envergure travaillant en Syrie. Beaucoup ont assisté à la fermeture de leurs comptes bancaires sous couvert de « de-risking », une pratique par laquelle les banques clôturent les comptes des clients dégageant peu de profits et prétendument à « haut risque ».  

« Nos comptes ont été passés au crible et c’est un vrai problème, car nous ne pouvons plus financer des choses aussi fondamentales que la location de véhicules ou le carburant lorsque les fonds sont gelés. Cela affecte notre capacité à acheminer l’aide aux personnes dans le besoin », a dit M. Al-Dairi.

« La semaine dernière, la banque m’a téléphoné pour s’enquérir d’un don de 50 euros – voilà où mène la suspicion. Je n’ai aucune idée d’où provient ce don. Nos coordonnées bancaires sont disponibles en ligne afin que n’importe qui puisse donner – c’est là tout l’intérêt. »

L’organe humanitaire de la Commission européenne, ECHO, compte – avec les membres de l’Union européenne – parmi les principaux fournisseurs d’aide humanitaire en Syrie.

ECHO est légalement tenue de ne collaborer qu’avec des ONG avec lesquelles une convention-cadre de partenariat a été signée, une procédure de contrôle spécifique à l’organisation.

« Mais en Syrie, nous collaborons de façon significative avec les organisations locales en tant que partenaires de mise en oeuvre de premier plan et intervenants clés sur le terrain », a dit Youcef Hammache, le responsable du bureau d’ECHO en Syrie.

Il a ajouté que des séances de consultation étaient « régulièrement organisées » avec les partenaires de mise en oeuvre locaux.

Mentalités

« J’ai parfois l’impression qu’ils ne souhaitent pas que l’on progresse. » 

Les relations tendues entre les organisations locales et internationales en Syrie ont été évoquées dans un rapport récent du Groupe de politique humanitaire (Humanitarian Policy Group, HPG) de l’Institut de développement d’outre-mer (Overseas Development Institute, ODI) à Londres, qui a appelé de ses voeux une approche plus flexible et des partenariats plus équitables.

« Lorsque nous discutons de la façon dont nous travaillons avec les acteurs moins bien établis dans le système officiel, nous avons tendance à mettre l’accent sur les différences plutôt que sur les similitudes et sur la façon dont nous pourrions en tirer profit », a observé la coauteure du rapport et directrice du HPG, Sara Pantuliano.

« Je crois que ce dont nous avons réellement besoin, c’est d’un changement de mentalité », a-t-elle dit. « Les situations d’urgence évoluent rapidement et de façon dynamique par nature, et la mise en place de systèmes capables de s’adapter exige d’avoir recours à une diversité d’acteurs, de compétences et d’expériences. »

Les compétences et l’expérience constituent les principaux enjeux. Les ONG syriennes constituées du jour au lendemain par des personnes n’ayant qu’une connaissance limitée du secteur humanitaire ont du mal à satisfaire aux exigences bureaucratiques inhérentes à toute collaboration avec des agences d’aide humanitaire internationales.

« Certaines ONG syriennes ont de la difficulté à rédiger les propositions. Elles rencontrent des problèmes avec la langue ou peinent à prouver qu’elles peuvent obtenir les choses honnêtement », a expliqué Mme Shenstone, d’OCHA. « Ce n’est pas qu’elles ne sont pas honnêtes ; c’est simplement qu’elles n’ont pas encore appris à satisfaire aux exigences d’un bailleur de fonds international en matière d’audit. »

Expérience

M. Al-Dairi admet que lorsqu’il s’est lancé dans l’humanitaire, lui-même et ses collègues n’avaient pas d’expérience, si bien que des ONG internationales leur ont dispensé une petite formation sur la façon de rédiger des rapports et de conduire des évaluations.

« Mais c’était assez limité », a-t-il ajouté. « Et si, par exemple, nous présentons un rapport qui n’est pas très bon, nous n’avons pas le sentiment d’avoir un retour d’information honnête. Ils se contentent de le réécrire eux-mêmes pour le soumettre au bailleur de fonds. J’ai parfois l’impression qu’ils ne souhaitent pas que l’on progresse. »

Les agences internationales disent avoir tenté d’intégrer les ONG syriennes aux structures de coordination, de leur donner voix au chapitre en matière de planification stratégique et d’engager un vrai dialogue avec elles.

« Nous avons travaillé ensemble à l’élaboration de messages de plaidoyer communs pour garantir l’accès des ONG syriennes aux mêmes ressources que les ONG [internationales] », a dit à IRIN Emily Dakin, la coordinatrice du forum pour les ONG œuvrant dans le nord de la Syrie. « Toutefois, en dépit des efforts déployés par la communauté humanitaire, des défis subsistent et il continue d’y avoir des disparités. »

Mme Shenstone a dit que l’OCHA avait recruté du personnel syrien « exprès pour engager le dialogue avec les ONG syriennes » et que les groupes syriens avaient été invités à participer aux réunions officielles, à savoir les réunions de cluster et de secteur.

« La situation est-elle réglée ? », a-t-elle dit. « Non, mais les choses avancent dans la bonne direction. »

« Nous avons tous besoin les uns des autres et il y a de la place pour tout le monde, mais lorsqu’il y a des différences de nationalité, de culture, de langue et de manières de faire, c’est légitime qu’il y ait une période d’adaptation, d’apprivoisement. »

Le rapport du HPG concluait : « La question n’est pas de savoir lequel des deux groupes est le meilleur : ils ont tous deux leurs défauts, de même que des qualités et du potentiel. »

« Le système officiel a sa place, tout comme l’ont les acteurs locaux. La question est de savoir comment ils peuvent collaborer là où cela permettrait d’améliorer la réponse humanitaire, tout en admettant qu’ils fassent le choix de travailler séparément par moments. »

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