Extinction des lumières en Syrie : la technologie derrière la campagne

De spectaculaires images satellites témoignant de la disparition progressive des lumières visibles la nuit en Syrie en quatre ans de guerre civile ont été diffusées par des groupes de défense des droits de l’homme, qui prônent un renforcement de la réponse humanitaire à la crise et une intensification des efforts en faveur d’une résolution politique du conflit. 

Les images diffusées par la coalition de groupes de défense des droits de l’homme #WithSyria sont frappantes à deux titres : d’abord parce qu’elles révèlent que la guerre a entraîné l’extinction de 83 pour cent des sources lumineuses en Syrie (97 pour cent dans la province d’Alep), et ensuite parce que les données ayant permis ces études n’ont coûté que 300 dollars. 

L’analyse des images satellites nocturnes de la Syrie a été menée par Xi Li, professeur adjoint au laboratoire d’ingénierie de l’information pour la topographie, la cartographie et la télédétection de l’université de Wuhan (Chine), et actuellement professeur invité à l’université du Maryland (États-Unis). 

M. Li, qui a étudié la fluctuation des schémas lumineux dans près de 160 pays, n’avait jamais observé un tel déclin des lumières visibles la nuit, sauf pendant le génocide rwandais où 80 pour cent des sources lumineuses se sont éteintes en quelques mois à peine – contre plusieurs années dans le cas de la Syrie.

Pour M. Li, l’étude des lumières visibles la nuit comporte d’énormes avantages en complétant à bas coût l’éventail des outils technologiques de suivi des conflits auxquels les agences d’aide humanitaire et les groupes de défense des droits de l’homme ont de plus en plus recours, parmi lesquels l’imagerie satellite haute résolution et les véhicules aériens sans pilote – ou drones

« Ces images nocturnes des sources lumineuses sont très peu coûteuses à obtenir, presque gratuites par rapport aux prix prohibitifs de l’imagerie haute résolution. Elles ont en outre une portée très large et permettent de scruter la Terre presque tous les jours, contrairement aux résolutions plus élevées », a dit M. Li.

Le budget de M. Li ne couvre pas les travaux humanitaires tels que ce projet sur la Syrie, motivé par son « intérêt personnel » et le désir de « se concentrer sur des sujets pouvant être utiles aux populations », a-t-il dit.

Il implique deux ensembles de données : le premier – d’un coût de 300 dollars – se compose d’images de résolution 2,8 km/pixel prises par les satellites météorologiques à défilement du département de la Défense des États-Unis, dont le vaste fonds d’archives a permis à M. Li d’étudier les modèles de conflit dans 159 pays depuis 1992. Le deuxième, des images infrarouges à bien plus haute résolution (740 m/pixel) prises par le satellite météorologique Suomi NPP, ont été téléchargées gratuitement.

Ça fait bien longtemps que les chercheurs ont recours à l’imagerie satellite nocturne, notamment pour l’étude de l’évolution urbanistique et démographique, mais son utilisation dans le suivi des conflits et des mouvements à grande échelle de personnes déplacées est une tendance relativement récente qui commence à peine à se développer, a dit Frank Witmer, professeur d’informatique à l’université de l’Alaska à Anchorage (États-Unis).

M. Witmer, qui a mené ses propres recherches sur la fluctuation des lumières visibles la nuit pendant les conflits séparatistes en Tchétchénie et en Géorgie/Ossétie du Sud en 2011, a découvert que de nombreux aspects de la guerre – tels que les explosions individuelles ou les morts – n’étaient pas détectables, mais qu’il était possible d’observer d’autres phénomènes comme les déplacements de réfugiés, les dommages causés au réseau électrique et les incendies. « Associer plusieurs sources d’imagerie satellite aux rapports de presse, souvent partiels et peu objectifs, peut aider à fournir une image plus précise de la distribution spatiale et temporelle de la violence, même dans le "brouillard de la guerre" », a-t-il conclu dans son étude.

C’est une science qui loin d’être parfaite et de nombreux éléments sont requis pour corroborer les preuves fournies par l’imagerie satellite, notamment les témoignages de personnes sur le terrain et d’autres sources d’information de haute technologie, a expliqué M. Witmer.

L’absence de lumière ne signifie pas nécessairement que les gens sont partis. Dans les pays très peu développés, des millions de personnes vivent sans électricité dans des régions qui apparaissent comme de vastes étendues sombres. En observant l’évolution des images de ces pays année après année, on constate habituellement une intensification graduelle des sources lumineuses, allant de pair avec le développement et la croissance économique.

Pourtant, les recherches que M. Li a menées sur le Zimbabwe ont mis en évidence un déclin progressif des sources lumineuses directement corrélé à l’effondrement économique du pays. La répartition des lumières témoigne du déclin de l’industrie agricole, mais également d’un boom du côté de la frontière sud-africaine. 

Les avantages de l’imagerie satellitaire nocturne sont clairs – solution économique et archives à long terme – et des efforts sont faits pour numériser des images analogues, plus anciennes. Elle se heurte toutefois à certains obstacles : la couverture nuageuse, la clarté de la lune et la brièveté des nuits d’été aux confins de l’hémisphère nord sont autant de facteurs pouvant contrarier la collecte de données de qualité.

M. Li s’intéresse désormais à la situation socio-économique des territoires sous contrôle de l’EI en Irak et en Syrie. Il cherche à savoir si les frappes aériennes de la coalition ont un véritable impact sur l’organisation.

« Les zones n’étant plus contrôlées par l’EI sont-elles plus lumineuses aujourd’hui qu’elles ne l’étaient auparavant ? Avec quelle efficacité l’EI gère-t-il la terre ? Certains médias rapportent que l’EI est non seulement brutal, mais qu’il est également très efficace dans sa gestion de la terre et des populations. Je veux savoir quel genre d’accès à l’électricité ont les habitants de ces régions-là », a-t-il dit.

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