Les Égyptiens en Libye : Partir ou rester ?

Tom Westcott

Journaliste indépendant basé en Libye et contributeur régulier d’IRIN 

Les travailleurs égyptiens ont pris l’habitude de se poster aux ronds-points de Tripoli, la capitale libyenne, pour y trouver du boulot. Chaque jour, des menuisiers, des ouvriers, des plombiers et des décorateurs s’assoient et attendent. Ils traînent avec eux les outils dont ils ont besoin pour faire leur métier afin de faciliter la vie aux employeurs potentiels.

Or, ces jours-ci, les Égyptiens ont déserté les ronds-points de la capitale. La semaine dernière, l’État islamique (EI) en Libye a diffusé une vidéo montrant la décapitation d’un Ghanéen et de 20 Égyptiens de confession chrétienne copte. Depuis lors, plus de 25 000 Égyptiens sont rentrés chez eux, selon le ministère des Affaires étrangères égyptien, et des centaines de migrants illégaux emprisonnés en Libye ont été relâchés. Des Égyptiens ont rapporté une légère hausse des attaques. À un rond-point de la ville, un Libyen a été abattu alors qu’il tentait d’empêcher un groupe d’hommes de persécuter des travailleurs égyptiens.

Malgré tout, certains préfèrent courir le risque de rester en Libye, dans une zone de guerre, plutôt que de retourner vivre dans la pauvreté dans leur pays natal.

La vengeance, encore et toujours

La Libye est partagée entre deux parlements et gouvernements rivaux. Les deux institutions reconnues par la communauté internationale sont situées dans les villes de Tobruk et de Beida, dans l’est du pays, et les institutions rivales dissidentes, dirigées par le mouvement « Aube de la Libye », se trouvent à Tripoli, la capitale.

La situation des Égyptiens est encore pire dans l’ouest du pays. Selon LANA, l’agence de presse officielle libyenne, le premier ministre du gouvernement basé à Tripoli, Omar Al-Hassi, a exhorté tous les Égyptiens à quitter la Libye. Il a admis que les forces de sécurité de son gouvernement ne pouvaient pas garantir leur sécurité. Il n’existe pas de statistiques précises sur le nombre d’Égyptiens vivant en Libye, mais les estimations oscillent entre 40 000 et plus de 100 000.

Hisham, un maçon et carreleur qui vit à Tripoli depuis 23 ans, a dit qu’environ 75 pour cent des Égyptiens qu’il connaissait dans la ville étaient partis depuis la diffusion de la vidéo. « Ça aurait pu arriver à n’importe quelle communauté, mais c’est tombé sur nous », a-t-il dit. « Nous avons vu les atrocités qui ont été commises en Syrie et en Irak et nous nous sentons maintenant de la même manière. »

Les exécutions brutales auraient eu lieu en périphérie de Syrte, à 450 kilomètres de Tripoli, une ville du centre du pays qui est désormais occupée par un groupe d’islamistes qui a prêté allégeance à l’EI. Le groupe a assassiné des chrétiens et des membres d’autres groupes minoritaires en Syrie et en Irak.

À titre de représailles, des avions égyptiens ont bombardé Derna, la première ville libyenne occupée par les forces de l’EI. Les Égyptiens de toutes les régions du pays craignent que cela ne provoque une nouvelle vague de violence contre leurs compatriotes.

« Il y a une crainte réelle de vengeance et de représailles et nous savons que les Libyens sont soumis aux mêmes pressions que les Égyptiens à cause des différentes factions belligérantes », a dit Hisham. « La crainte de la vengeance est l’une des raisons ayant poussé de nombreuses personnes à partir. »

Après la diffusion de la vidéo de l’EI, le groupe de défense des droits Amnesty International a déclaré : « Les civils libyens sont en danger de mort, car le cycle des représailles échappera bientôt à tout contrôle. »

Le pasteur de l’Église anglicane de Tripoli, le révérend Eban Baskra Vasihar, a dit que la diffusion de la vidéo avait envoyé une onde de choc dans toute la communauté chrétienne ainsi que dans les familles libyennes ordinaires. « La plupart des Libyens sont des gens très doux et ils ont été très bouleversés par ce qui s’est passé. »

Quelques Égyptiens de confession chrétienne copte ont décidé de rester. Puisque la dernière église copte a fermé ses portes l’an dernier, les membres de la congrégation prient en privé ou assistent à des services religieux dans les autres églises de la capitale.

L’un d’eux, Amoun, fréquente l’une des trois églises qui sont restées ouvertes à Tripoli. Il a dit qu’on ne le ferait pas fuir aussi facilement. « Je vis ici depuis 8 ans. Je travaille dans l’industrie du pétrole et j’ai une bonne situation », a-t-il dit. « Je n’ai jamais eu de problème et j’ai l’intention de rester ici même si ma famille et mes amis qui sont en Égypte essaient de me convaincre de rentrer. »

Les Égyptiens qui décident de rester dans la capitale font profil bas. Hisham a dit qu’il envisagerait de partir si la situation se détériorait fortement et si les membres de la communauté dans laquelle il vit fuyaient eux aussi. La Libye de Kadhafi n’est plus qu’un vague souvenir. « Nous étions la première communauté non libyenne ici avant la révolution », a-t-il dit. « Aujourd’hui, nous ne sommes plus qu’une autre minorité, une minorité qui est menacée par de nombreux camps. »

Les Égyptiens considèrent les villes de l’est du pays comme Tobruk comme étant légèrement plus sécuritaires, car les signes indiquant la présence des forces de l’EI dans la région sont rares. Hisham a expliqué que des centaines d’Égyptiens continuaient de traverser illégalement la frontière pour se rendre dans l’est de la Libye, et ce, même si le gouvernement égyptien encourage ses citoyens à rentrer chez eux. « La perspective de recevoir un salaire relativement élevé est toujours très tentante, en particulier pour les travailleurs manuels pauvres », a-t-il dit.

L’économie égyptienne a été mise à rude épreuve par le soulèvement de 2011 et le chaos politique qui s’est ensuivi. La Libye a elle aussi été plongée dans le chaos, mais les salaires y restent beaucoup plus élevés. « Je ne partirai pas », a dit Ahmed, vendeur de fruits à Benghazi, dans l’est du pays. « Il n’y a rien de plus difficile que de vivre en Égypte sans argent, sans nourriture et sans abri. » Ahmed a réussi à garder son étal ouvert malgré les combats qui font rage dans la ville depuis six mois. « Il n’y a rien pour moi en Égypte », a-t-il ajouté.

Libération des migrants illégaux

De nombreux travailleurs égyptiens entrent illégalement en Libye. Ceux qui le font courent le risque d’être arrêtés aux postes de contrôle et, s’ils n’ont pas de papiers d’identité, d’être envoyés dans des centres de rétention où ils doivent se soumettre à des tests de dépistage de l’hépatite et du VIH. Ceux qui obtiennent un résultat positif ou qui ne peuvent produire les documents administratifs nécessaires sont transférés dans l’un des 19 centres de détention du pays. Ces centres sont surpeuplés et les conditions y sont déplorables.

Un ancien détenu, Mohamed, a dit que jusqu’à 90 migrants étaient entassés dans la même pièce dans le centre où il se trouvait. Il a ajouté que les conditions de traitement « dépendaient des gardes » et que les malades ne recevaient aucun soin de santé. Après avoir visité neuf centres de détention gouvernementaux, l’an dernier, Human Rights Watch (HRW) a dit que deux d’entre eux devraient être immédiatement fermés en raison des conditions sanitaires catastrophiques qui y prévalaient et des mauvais traitements et actes de torture dont étaient victimes les détenus.

Il y a quelques jours, pourtant, le gouvernement basé à Tripoli a accepté de libérer les Égyptiens qui avaient été détenus après être entrés illégalement au pays.

IRIN s’est rendu dans le centre de détention de Krareem, installé dans une ancienne école en périphérie de Misrata. Des centaines de migrants étaient assis en tailleur, entassés dans une cour sablonneuse. Les gardes les ont séparés en deux groupes : l’un composé des 63 détenus égyptiens qui étaient sur le point d’être libérés et l’autre, des quelques centaines d’Africains subsahariens qui devaient rester en captivité. Parmi les Égyptiens qui attendaient de monter à bord des cars, certains, ne souhaitant pas être reconnus en dépit de leur rapatriement imminent, cachaient leur visage aux caméramans en enveloppant leur tête dans des foulards.

« Aucun de ces hommes n’avait de visa. Ils sont donc tous illégaux », a expliqué un garde en faisant un geste de la main au-dessus des hommes assis. « Mais le gouvernement égyptien veut maintenant rapatrier ses ressortissants. Il a demandé qu’ils soient rapatriés après [la diffusion de] la vidéo. » Les cars, financés par les autorités libyennes, passeront prendre des Égyptiens détenus dans d’autres centres sur le chemin du poste-frontière tunisien de Ras Jedir, a-t-il ajouté.

« Nous avons déjà, en coordination avec l’ambassade égyptienne en Tunisie, transféré 250 personnes, y compris 26 femmes, depuis cinq centres de détention de l’ouest de la Libye », a dit à IRIN Mabrouk Rajab, responsable des relations publiques du département de l’immigration illégale, à Tripoli. « Nous voulons transférer tous les Égyptiens qui sont détenus dans des centres ici. »
Si le programme égyptien de rapatriement offre aux détenus une issue pour échapper à une période d’incarcération d’une durée incertaine, on ignore cependant combien d’autres personnes sont gardées en captivité dans des prisons non réglementées gérées par des milices à travers le pays.

* Certains noms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.