Surmonter les traumatismes causés par Boko Haram

Obi Anyadike
Rédacteur pour l'Afrique

La société nigériane prône la résilience, c’est-à-dire la capacité de faire face à l’adversité. Pourtant, le nombre croissant de personnes qui passent la porte du Crisis and Trauma Counselling Centre (CTCC) de Kano, au nord du pays, laisse penser qu’une aide est parfois bienvenue pour surmonter les traumatismes.

Le CTCC a ouvert il y a six mois dans cette ville touchée par cinq attentats à la bombe perpétrés par les djihadistes de Boko Haram au cours des deux dernières années. Sur les quelque 320 usagers du centre, 70 pour cent ont consulté à la suite de ces attaques, a précisé Tukur Muhammad Ali, psychologue clinicien.

C’est le cas de Nicholas*, étudiant en deuxième année de sciences sociales et chef de classe au Federal College of Education (FCE). Des dizaines d’étudiants ont été tués en septembre dernier lors d’un double attentat suicide attribué à Boko Haram dans les deux principaux amphithéâtres de l’établissement.

Sentiment d’insécurité

Nicholas et trois autres étudiants qu’IRIN a rencontrés au centre ne se sentent toujours pas en sécurité au FCE. Une voiture de police patrouille dans le campus deux fois par jour, mais malgré les plaintes du syndicat étudiant, les portails d’entrée sont toujours surveillés par les mêmes gardes non entraînés et mal équipés qui n’ont pas réussi a prévenir l’attentat de septembre.

« Je ne me suis pas encore remis de l’attentat », a dit Nicholas à IRIN, le front perlant de sueur malgré la fraîcheur de la pièce. « J’ai beaucoup de mal à tenir le coup. Chaque fois que je suis dans l’amphithéâtre et que j’entends un bruit fort, je sursaute et je suis effrayé. Beaucoup d’étudiants sont comme moi. »

« La situation est très très mauvaise. Mon frère aîné m’a conseillé d’arrêter les études à cause de mes troubles émotionnels. Le soutien psychologique m’aide. [Les conseillers] me disent de continuer, qu’il y a toujours des difficultés dans la vie, qu’il faut être courageux [...]. Avec le temps, j’espère que tout se résoudra », s’est-il confié.

Ahmed*, un autre étudiant, a dit qu’il essayait d’éviter de lire les journaux, de crainte que les articles sur les attentats perpétrés par Boko Haram lui causent des cauchemars. « Quand je lis qu’un membre de Boko Haram a été tué, je m’en réjouis et ce n’est pas un bon sentiment », a-t-il admis.

Créé par la fondation philanthropique Murtala Muhammed, le CTCC est le premier centre au Nigeria à offrir un soutien gratuit aux personnes en état de stress post-traumatique (ESPT). Ali et deux conseillers reçoivent les patients dans un bâtiment discret à deux étages en périphérie de Kano. 

Ali dit que son équipe et lui essayent de changer la manière dont leurs patients perçoivent et rationalisent leur expérience « pour qu’il comprennent qu’il n’y a rien de mal à avoir des difficultés à faire face au quotidien [...] pour surmonter l’anxiété, la dépression et la culpabilité d’avoir survécu. »

Admettre qu’il y a un problème et franchir la porte du centre est déjà un premier pas.

« La majorité des gens essayent juste de gérer la situation », a dit Ali. « Il y a aussi beaucoup de superstitions, de traitements traditionnels qui cherchent à chasser les [mauvais esprits] du corps ou à soigner les troubles mentaux en récitant des versets du Coran. »

Nouvelle stratégie

Le CTCC fait partie d’une stratégie du bureau du Conseiller à la sécurité nationale (Office of the National Security Advisor, ONSA) visant à développer les capacités du système nigérian de santé mentale pour traiter les ESPT chez les civils et les militaires. Dans le cadre de cette stratégie, le système de santé primaire déjà existant sera mobilisé et près de 7 000 professionnels de la santé seront formés. Un centre de recherche et de conseil en psychologie a ainsi été inauguré en août.

« Nous avons réalisé que nous devions faire appel à la société civile pour un si grand projet, alors nous nous sommes tournés vers la fondation Murtala Muhammed, » a dit à IRIN Fatima Akilu, directrice de l’analyse comportementale à l’ONSA.

La prochaine étape est la construction d’un centre de traitement des traumatismes à Maiduguri, capitale de l’État de Borno et bastion de Boko Haram. Pour ce faire, l’ONSA travaillera à nouveau en collaboration avec la fondation Murtala Muhammed et le personnel proviendra du système de santé de l’État de Borno.

Le nouveau centre ouvrira ses portes en mai, selon Nyi Olatunde Onabanjo, coordinateur de programme pour la fondation. « Actuellement, pour les ESPT, c’est nous qu’il faut voir », a-t-il dit.

Le nombre de Nigérians tués dans les violences de Boko Haram entre 2009 et 2014 est estimé à 13 700, sans compter le nombre encore bien plus grand de blessés. Si les blessures physiques vont cicatriser, les marques invisibles causées par ces évènements vont mettre bien plus longtemps à guérir.

*Noms fictifs

oa/ha-ld/amz