L’impact limité de l’aide en RDC

Les organisations d’aide humanitaire ont dépensé des centaines de millions de dollars dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) au cours des 20 dernières années. Voyant le faible impact de ces investissements à long terme ou les sombres perspectives quant au rétablissement de la stabilité, toutefois, certains appellent aujourd’hui à revoir la fourniture de l’aide dans cette région qui est depuis longtemps en proie à des troubles.

La guerre et l’instabilité règnent depuis 1994 dans l’est de la RDC. À l’époque, des milliers de Hutus, y compris des soldats et des miliciens responsables du génocide rwandais, ont afflué depuis le Rwanda voisin. Les conflits concernant les terres et les ressources ont déplacé des millions de Congolais, nombre d’entre eux à plusieurs reprises.

Les Nations Unies ont dit qu’il y avait environ 2,7 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) en RDC en 2014, la vaste majorité dans l’est du pays. Les travailleurs humanitaires se préparent également pour l’offensive militaire qui sera prochainement lancée par les Nations Unies et les forces du gouvernement contre un groupe rebelle qui sévit depuis longtemps au Nord-Kivu. L’offensive risque de pousser des dizaines de milliers d’autres Congolais pauvres à fuir leurs foyers.

Les appels en faveur de changements interviennent au moment où des fonctionnaires de la province congolaise du Nord-Kivu demandent la fermeture des camps de PDIP et alors que les bailleurs de fonds réduisent le financement accordé à cette région. Les problèmes qui persistent en RDC sont difficiles à résoudre et ont été éclipsés par des crises plus récentes, comme la guerre en Syrie ou l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest.

« Les réponses humanitaires standards sont inadéquates… lorsque la crise et l’urgence sont constantes », écrit le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC) dans un document récent visant à présenter l’un de ses projets. « Il se peut même qu’elles contribuent à l’échec des mécanismes d’adaptation existants. »

Le projet du NRC s’étale sur trois ans et est financé par le gouvernement britannique. Il s’agit de l’une des initiatives mises en œuvre pour développer une meilleure compréhension de la manière dont les gens vivent les déplacements et s’y adaptent. Les recherches menées par le NRC devraient contribuer à améliorer l’efficacité des organisations d’aide humanitaire en aidant les PDIP et les communautés hôtes à se remettre des chocs.

Alors qu’ils font déjà des pieds et des mains pour garder en vie les victimes immédiates, d’autres groupes humanitaires ont eux aussi commencé à chercher des moyens pour aider les communautés à mieux faire face aux incessantes vagues de violences et de déplacement.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) ont lancé, l’an dernier, un projet pilote pour suivre les déplacements et établir le profil des PDIP vivant avec des familles hôtes afin de mieux comprendre leurs besoins.

Ces études ont apporté peu de réponses concrètes jusqu’à présent. Certaines des conclusions vers lesquelles elles semblent mener semblent cependant claires, et les travailleurs humanitaires espèrent que les leçons apprises en RDC pourront servir dans d’autres crises impliquant des déplacements de population prolongés, notamment en Syrie.

« On peut continuer d’investir de l’argent dans les réponses spontanées, mais si l’on sait que les déplacés risquent de rester au même endroit pendant 25 ans, il est de notre devoir de considérer dès aujourd’hui ce que cela implique pour les services publics et les relations intercommunautaires », a dit à IRIN Solenne Delga, responsable des programmes d’urgence pour Mercy Corps, une organisation d’aide humanitaire basée aux États-Unis. « Nous ne pouvons pas simplement continuer à faire de la réponse d’urgence dans un contexte de conflit prolongé. »

Ciblage

L’un des efforts mis en œuvre vise à établir une définition commune – et probablement large – de la « vulnérabilité », la catégorie de besoins qui draine la majeure partie de l’aide humanitaire.

Selon un rapport publié ce mois-ci par Mercy Corps et Vision mondiale, une autre organisation humanitaire internationale, les modèles d’aide actuels ne reflètent pas le fait que la plupart des PDIP installées au Nord-Kivu – qui font l’objet de la majeure partie des recherches actuelles – ont trouvé refuge dans des communautés hôtes plutôt que dans les camps.

Par conséquent, nombre d’entre elles ont reçu peu ou pas de soutien et le lourd fardeau qui pèse sur les communautés hôtes a été largement ignoré.

Selon le rapport, qui s’appuie sur plusieurs vingtaines d’interviews et de discussions de groupe, les afflux massifs de personnes déplacées ont, dans certains endroits, entraîné une augmentation du prix des terres, alimenté la criminalité et miné la cohésion sociale, en plus d’exercer une pression importante sur les maigres ressources des communautés d’accueil. Les infrastructures des régions urbaines à croissance rapide comme Goma, la capitale provinciale, ne se sont pas développées suffisamment rapidement.

« Les critères de vulnérabilité définis par la communauté humanitaire ciblent principalement les PDIP. Les communautés hôtes, qui sont également affectées par les conflits et les déplacements, se sentent dès lors de plus en plus défavorisées », indique le rapport. « Cela a fait naître une certaine frustration envers la communauté internationale et attisé les tensions intercommunautaires. »

Selon Brooke Lauten, conseillère en matière de protection et de plaidoyer auprès du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), ce n’est que lorsque le fait de vivre à long terme dans une communauté d’accueil est reconnu comme un droit fondamental des PDIP que les organisations d’aide humanitaire peuvent réellement fournir une aide efficace à ces populations.

« Nous devons déterminer ce à quoi doit ressembler l’intégration, que ce soit dans leur ville ou village d’origine ou dans un nouvel endroit, et planifier un peu plus en fonction de cet objectif », a-t-elle dit.

Résilience

Les formes traditionnelles d’aide, y compris l’aide alimentaire et la fourniture d’abris d’urgence et d’articles de ménage essentiels, ne permettent pas vraiment de restaurer les moyens de subsistance ou de rétablir des réseaux de relations. Les humanitaires cherchent dès lors de nouvelles manières d’améliorer la résilience des individus et des communautés.

Selon Mercy Corps, une solution consiste à étendre les services, notamment l’éducation et les services sanitaires, dans les communautés situées à proximité des camps de PDIP et à les garantir à plus long terme. L’organisation soutient que cette solution est particulièrement adaptée aux zones urbaines susceptibles de recevoir de nouvelles vagues de déplacés.

À Goma, Mercy Corps a travaillé en collaboration avec les bailleurs de fonds et les autorités pour remplacer le système d’acheminement d’eau par camion dans les camps de PDIP par un système d’approvisionnement permanent et durable.

« Il faut considérer la capacité d’absorption de la communauté d’accueil pour s’assurer que les services seront toujours accessibles aux membres de la communauté et qu’ils pourront être élargis en cas d’afflux de déplacés », a dit Mme Delga. Les services continueront en outre d’être accessibles pour les communautés environnantes et les PDIP qui s’y installeront si les camps sont fermés.

Mobilité

Le rapport conjoint de Mercy Corps/Vision mondiale note également qu’en dépit des perturbations des moyens traditionnels de subsistance causées par le conflit, les personnes affectées par l’insécurité ont été nombreuses à développer par elles-mêmes des stratégies d’adaptation flexibles et innovatrices.

Celles-ci incluent notamment les déplacements entre leurs foyers, situés en région rurale, et les zones urbaines. Ils se déplacent pour des raisons de sécurité, mais aussi pour obtenir diverses sources de revenus. Cela peut entraîner une dispersion géographique des membres d’une même famille et une redistribution des tâches entre eux de manière très différente par rapport aux vies rurales, plus rangées, qu’ils menaient auparavant.

Selon le rapport, les acteurs humanitaires devraient reconnaître que de telles « solutions durables hybrides » favorisent le développement économique et la cohésion sociale, et qu’elles doivent dès lors être reconnues et soutenues.

Alors que le financement des programmes d’urgence se tarit, il est devenu encore plus urgent de trouver des moyens pour soutenir les moyens de subsistance des PDIP. L’an dernier, le Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies a considérablement réduit l’aide alimentaire qu’il accordait aux PDIP vivant dans les camps. Les organisations d’aide humanitaire ont dit que les coupes soudaines avaient forcé certaines PDIP à se tourner vers des « stratégies d’adaptation négatives » comme la prostitution ou le retrait des enfants de l’école.

Mme Delga a dit que les agences des Nations Unies et d’autres organisations tentaient de négocier l’accès des PDIP à de petites parcelles de terre autour de Goma pour qu’elles puissent y faire pousser de quoi se nourrir. Elle a ajouté que la négociation d’un tel accès et d’autres formes de soutien aux moyens de subsistance devraient être intégrées dans les réponses humanitaires.

Retour

La mise en œuvre de solutions dites « durables » pour résoudre le problème des PDIP reste cependant un Graal pour les humanitaires. Elles offriraient une stratégie de sortie pour les travailleurs humanitaires fatigués et leurs bailleurs de fonds. Les solutions durables évoquées dans les normes internationales incluent le retour, l’intégration locale et la réinstallation dans un autre endroit.

Toutefois, selon une étude publiée en décembre par la Brookings Institution, un groupe de réflexion basé à Washington, les acteurs humanitaires qui œuvrent dans l’est de la RDC considèrent qu’il était « totalement impossible » d’opérer une « transition réelle » vers de tels résultats au cours des dernières années.

Les autorités congolaises croient fermement que le retour est la meilleure solution pour les PDIP, en particulier depuis que les Nations Unies et les forces gouvernementales ont mis en déroute le mouvement M23, un autre groupe rebelle important du Nord-Kivu, à la fin 2013.

De nombreuses PDIP vivant près de Goma sont effectivement retournées chez elles après la disparition du M23. Mercy Corps a cependant signalé qu’un nombre important d’entre elles étaient finalement revenues à Goma parce qu’elles n’avaient pas réussi à surmonter les difficultés associées à la perte de leurs biens et à l’absence des services nécessaires pour rebondir.

Les nouveaux rapports signalent que les humanitaires pourraient faire beaucoup plus pour assurer le succès des retours. Ils pourraient par exemple intervenir en temps utile pour rétablir les services essentiels et aider les habitants à rebâtir leurs maisons, remettre leurs champs en état et regagner l’accès à leurs terres.

Fermeture des camps

Des dizaines de groupes armés sévissent toujours au Nord-Kivu. Selon les travailleurs humanitaires, de nombreuses PDIP demeurent réticentes à retourner dans des régions comme celle de Masisi. Elles craignent de ne pas s’y sentir en sécurité ou d’être incapables de retourner dans leurs champs.

En décembre, le gouverneur du Nord-Kivu a soudainement décidé de fermer un camp à Kawanja, dans le territoire de Rutshuru, sous prétexte qu’il encourageait une culture de dépendance et qu’il était devenu un repaire pour les criminels. L’annonce de la fermeture a ravivé les craintes concernant la possibilité que les PDIP soient contraintes de retourner dans des zones dangereuses.

Les autorités ont promis de fermer l’ensemble des quelque 50 camps de la province, mais aucun calendrier n’a été annoncé. Certains de ces camps – créés pour offrir aux PDIP une certaine sécurité à court terme – opèrent depuis plusieurs années.

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