Luttes de pouvoir au Yémen

Muneer Asharby a failli ne pas aller travailler aujourd’hui. Ce n’est qu’en après-midi qu’il a finalement décidé de sortir de chez lui. Il n’a cependant ouvert que la moitié de sa quincaillerie au cas où il devrait partir d’urgence.

La veille, un obus de mortier a atterri juste devant son commerce, situé dans le sud de la capitale yéménite, Sanaa.

Le quartier de Beit Al-Abatan, où vit M. Asharby, est situé dans l’ombre d’une colline désormais contrôlée par les Houthis, un groupe rebelle du nord du Yémen. Depuis deux jours, les rebelles et les forces du gouvernement s’affrontent. Les deux camps se soucient peu de la population civile.

« Ils se battent pour la chaise », a dit M. Asharby, faisant référence au siège du président.

Au milieu de l’après-midi, des coups de feu ont encore une fois retenti dans la ville. Cette fois-ci, toutefois, le résultat était plus clair. Après de brefs affrontements, les rebelles houthistes ont pris d’assaut le palais présidentiel sans faire trop de victimes. Peu de temps après, ils ont attaqué la maison du président Abd Rabbu Mansour Hadi. La « chaise » a-t-elle été renversée ?

On ignore encore si M. Hadi est encore au pouvoir, mais ce qui est certain, c’est que le pays le plus pauvre du monde arabe est de nouveau plongé dans le chaos.

Depuis la fin de l’été, les Houthis – une milice principalement composée de chiites Zaidis – ont progressivement accru leur influence et leur autorité avec l’aide d’autres acteurs. Certains disent qu’ils bénéficient du soutien de l’ancien président Ali Abdullah Saleh, qui a été renversé en 2011 à la suite de manifestations populaires. En septembre, ils ont revendiqué le contrôle de la majeure partie de la capitale. Ils ont cependant précisé, dans un premier temps, qu’ils n’avaient pas l’intention de destituer le président Hadi.

Au cours des derniers jours, toutefois, les miliciens houthistes, bien armés, ont tenté un nouveau coup de force et fait reculer les forces du gouvernement.

« La stratégie des Houthis est de prendre progressivement le contrôle du Yémen – attaquer puis s’arrêter, attaquer puis s’arrêter », a dit Farea Al-Muslimi, chercheur invité au Centre Carnegie du Moyen-Orient.

La prise de pouvoir intervient à la suite de l’échec de la conférence de dialogue national (National Dialogue Conference, NDC), un processus de négociation de dix mois qui visait à parvenir à un consensus clair sur l’avenir du pays. La conférence – un produit de la révolution de 2011 – avait pour objectif d’empêcher l’État de se fracturer encore davantage. Or le Yémen s’embourbe de plus en plus dans la polarisation régionale et sectaire.

M. Al-Muslimi s’attend à ce que la prise du palais présidentiel par les Houthis entraîne de nouvelles violences. Au cours des derniers mois, Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA) – la faction yéménite du groupe islamiste – a mené une série d’attentats-suicides contre des cibles houthistes à Sanaa.

« C’est pire qu’un coup [militaire] parce que cela ne fera qu’augmenter le chaos qui règne déjà », a dit M. Al-Muslimi.

À la question de savoir si Hadi devrait rester au pouvoir, il a répondu : « Il n’était pas au pouvoir ; c’était les Houthis qui étaient au pouvoir. Ils ont seulement mis un terme à sa légitimité politique symbolique. »

La méfiance s’installe

Il s’agit du dernier épisode en date de l’effritement inexorable du Yémen : le gouvernement et les tribus alliées se battent par intermittence depuis plus d’une décennie contre les Houthis dans le nord ; AQPA est actif dans le sud du Yémen, provoquant des frappes régulières des drones américains ; le mouvement sécessionniste se renforce dans le sud du pays ; et, après les affrontements de rue et la manipulation politique, la version yéménite du Printemps arabe a donné lieu à une transition politique instable qui n’a jamais été complétée et qui est maintenant remise en question.

Selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), près de 16 millions de personnes – soit plus de la moitié de la population – auront besoin d’une aide humanitaire au Yémen en 2015. Huit millions d’entre elles sont des enfants.

Plus de 330 000 Yéménites sont toujours déplacés dans le pays en raison de la présence de poches de conflit tant dans le nord que dans le sud.

Des preuves des récents combats sont visibles aux alentours des collines de Nahdayn, qui se dressent aux abords du palais présidentiel : des bâtiments endommagés par des tirs d’artillerie lourde, d’autres criblés de trous de balle. Un résident a montré un trou béant dans son portail ayant été causé par les tirs croisés.

« Tout le monde est armé. On voit des armes partout. Comment peut-on se sentir en sécurité ? », a dit un employé d’une entreprise de construction qui a voulu garder l’anonymat. Il a ajouté en chuchotant que la violence avait provoqué la méfiance, même entre vieux amis.

« Tout le monde ment. On ne sait plus qui croire », a dit Ali Abdulla, un fonctionnaire de 26 ans.

« Le gouvernement devrait être là pour nous protéger », a-t-il ajouté, déplorant la faible présence gouvernementale à proximité. Une présence plus importante donnerait à la population un sentiment de sécurité.

Trond Jensen, responsable du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA) au Yémen, a dit que l’impact humanitaire avait été relativement limité jusqu’à présent. Il a cependant ajouté : « Nous sommes préoccupés par la protection des civils et la préservation des infrastructures civiles. » Il a particulièrement mis l’accent sur les dommages potentiels causés aux hôpitaux et aux écoles par les affrontements. On rapporte en effet qu’un hôpital aurait subi des dommages.

Quelques centaines de familles ont été déplacées par les combats, en particulier dans les quartiers plus riches, situés dans le sud de la ville, a dit M. Jensen, précisant qu’on ignore encore les chiffres exacts.

Le Yémen souffre de pauvreté chronique et affiche des taux de malnutrition et de retard de croissance parmi les plus élevés au monde. Les organisations d’aide humanitaire doivent déjà surmonter de nombreux obstacles pour venir en aide aux personnes démunies en raison des troubles politiques qui règnent depuis quelques années ; ces récents événements risquent d’aggraver la situation en rendant la fourniture d’aide humanitaire encore plus difficile.

Adam Baron, spécialiste du Yémen et boursier invité au Conseil européen des relations étrangères, a dit qu’il craignait le pire. « Il est difficile de dire comment de nouveaux conflits pourraient être évités. La vraie question, c’est de savoir si le bon sens prendra le dessus. Jusqu’à présent, il semble que la situation soit réellement sur le point d’échapper à tout contrôle. »

Jusqu’à leur unification, en 1990, la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) et la République démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud) étaient deux pays séparés. Certains s’inquiètent de la possibilité d’une nouvelle sécession.

Selon M. Al-Muslimi, une rupture nette est impossible. « C’est le meilleur scénario possible. Je pense que ce sera beaucoup plus chaotique que cela. Nous sommes à un tournant, mais, pour le moment, nous évaluons la situation une heure à la fois. »

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