En Afghanistan, les divisions menacent l’aide humanitaire

Selon les analystes, apporter de l’aide aux millions d’Afghans dans le besoin devient de plus en plus complexe et dangereux à mesure que les forces gouvernementales et les groupes armés se divisent et que l’insécurité s’aggrave.

Les forces étrangères ont officiellement cessé de combattre fin 2014, laissant derrière elles une armée afghane qui a essuyé de lourdes pertes ces dernières années, tandis que les talibans de l’opposition se divisent de plus en plus. Dans les deux camps, des groupes dissidents se sont formés. En conséquence, il est de plus en plus dangereux pour les travailleurs humanitaires d’apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin.

Selon Antonio Giustozzi, professeur invité au département d’études des guerres du King’s College, à Londres, et spécialiste de l’Afghanistan, le conflit se fragmente de toutes parts et des dizaines de groupes armés se disputent certaines régions. « Cela rend le contexte encore plus complexe pour les [organisations non gouvernementales] », a-t-il dit. « [En 2015], ils pourraient avoir à négocier avec plus d’organisations que jamais auparavant. »

Des fractures dans les deux camps

Cela fait longtemps que le conflit afghan n’est plus perçu comme une simple opposition entre, d’une part, le gouvernement et les forces alliées et, d’autre part, un mouvement taliban uni. Mais ces dernières années, les groupes armés se sont multipliés de manière exponentielle.

Selon M. Giustozzi, les talibans se sont divisés une première fois en 2009, puis le processus s’est accéléré dans les années qui ont suivi. D’après lui, il y aurait maintenant trois « shuras », ou conseils consultatifs, qui revendiquent divers degrés d’autonomie par rapport à la Quetta Shura originale. Sept ou huit autres mouvements ont également pris une certaine indépendance.

D’après M. Giustozzi, ces mouvements reçoivent souvent des fonds directement de l’étranger. Ils recevraient notamment de l’aide de groupes du Pakistan, d’Iran et des pays du Golfe. Ils n’ont donc pas toujours de comptes à rendre au commandement central taliban. « Certains bailleurs de fonds [extérieurs] ne sont pas satisfaits des différentes shuras et décident qu’ils veulent plus de contrôle sur la manière dont leur argent est dépensé », a-t-il expliqué. « Ils financent alors des mouvements distincts. »

Pour ceux qui veulent acheminer de l’aide, cela signifie qu’il ne suffit plus toujours d’obtenir une autorisation d’accès auprès du commandement central taliban. D’après M. Giustozzi, le front Zakir, dans la province d’Helmand, refuse notamment depuis plusieurs mois de reconnaître les accords passés avec la commission centrale des talibans chargée des relations avec les organisations non gouvernementales (ONG).

En mai 2013, l’enceinte du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), l’une des agences humanitaires ayant le plus accès aux zones contrôlées par les talibans, a été attaquée à Jalalabad, la capitale de la province de Nangahar. Un membre du personnel a été tué. Même si cela n’a pas encore été confirmé, ce serait l’oeuvre d’un groupe Taliban dissident. Le CICR n’a pas souhaité faire de commentaire.

Plusieurs ONG ont fait part à IRIN de leur inquiétude concernant l’attaque du CICR, s’alarmant du fait que passer un accord avec les talibans ne suffise plus à garantir leur sécurité. « Nous pouvons réduire les risques de 20 à 40 pour cent en passant un accord d’accès avec les talibans, mais on ne peut jamais être sûrs" a dit un travailleur humanitaire chevronné.

Non seulement les talibans se sont divisés, mais, encore plus préoccupant, de nouveaux groupes islamistes importants se sont scindés en plusieurs mouvements extrémistes au cours des deux dernières années.

Selon M. Giustozzi, de petits groupes affiliés à Al-Qaida se sont créés et, au cours de l’année passée, au moins deux groupes ont prêté allégeance au mouvement qui se fait appeler « État islamique » : un groupe dissident du réseau Haqqani, un mouvement d’insurrection islamiste créé dans les années 1970, et un groupe à Helmand dirigé par l’ancien détenu de Guantanamo Abdul Rahim Muslim Dost.

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 « Ce sont des groupes extrémistes qui disent que les talibans ne sont pas assez durs maintenant qu’ils acceptent de parler – [les talibans] s’inquiètent trop des dommages collatéraux du djihad. »

Cathy Howard, directrice par intérim du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), a dit que les Nations Unies étaient conscientes de ces menaces croissantes.

« Nous sommes préparés au fait qu’outre les talibans et d’autres groupes principalement impliqués dans des activités criminelles, d’autres mouvements idéologiques se développent qui ne prêtent pas allégeance [au leader taliban] Mullah Omar et qui peuvent chercher du soutien ailleurs », a-t-elle dit. « L’Afghanistan n’est pas isolé de ce qui se passe ailleurs dans le monde et au Moyen-Orient. »

L’opposition n’est pas la seule à être divisée

Selon M. Giustozzi, de nombreuses milices et bandes criminelles qui étaient affiliées au gouvernement se livrent de plus en plus à des activités malhonnêtes depuis que les financements des Américains et de leurs alliés se sont taris.

« L’argent servait de lien et ils étaient associés à des réseaux gouvernementaux. L’argent se faisant rare, ils doivent trouver d’autres sources de revenus », a-t-il expliqué.

Bo Schack, représentant sortant du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), avait dit à IRIN en automne dernier à Kaboul, la capitale de l’Afghanistan, que des bandes criminelles volaient les biens de l’organisation. « Le gros problème, c’est la criminalité. Avec la criminalité, on ne peut négocier avec personne », a-t-il dit.

Les forces gouvernementales ont été mises à l’épreuve, mais jusqu’à présent, elles ont réussi à maintenir leur discipline, a dit à IRIN Graeme Smith, analyste d’International Crisis Group basé à Kaboul.

Selon lui, le nombre de morts et de blessés parmi les forces de sécurité afghanes a plus ou moins doublé en 2014 par rapport à 2013. Il a ajouté qu’ils se comptaient en milliers, mais que les données officielles sont souvent inférieures à la réalité.

« Pourtant, même si elles ont été éprouvées, les forces afghanes semblent réussir à maintenir le même niveau d’intervention. On ignore cependant combien de temps cela va pouvoir durer. »

Défis humanitaires

Pour ceux qui tentent d’apporter de l’aide aux Afghans dans le besoin – dont le nombre est estimé à 7,4 millions de personnes, soit un peu plus du quart de la population –, les divisions compliquent les choses. Malgré l’amélioration des relations entre les Nations Unies et les talibans ces derniers mois, la situation reste de plus en plus imprévisible.

Des régions du pays auparavant stables ne le sont désormais plus. Ainsi, après plusieurs années de calme relatif, la province disputée de Nangahar, dans l’est du pays, est devenue l’une des plus violentes. Plus inquiétant encore, d’après M. Smith, la nature quelque peu aléatoire de la violence fait qu’il est encore plus difficile pour les ONG de s’y adapter.

« [La situation dans les provinces de] Kandahar ou Helmand [est] plus claire et facile à prédire. À l’est, c’est un imbroglio de nouveaux groupes insurgés, ce qui est compliqué », a dit M. Smith.

« Si vous travaillez pour les Nations Unies, vous pouvez être plus rassuré d’intervenir dans des régions fermement contrôlées par le gouvernement ou les talibans, mais plus inquiet dans celles qui sont plus disputées, » a-t-il dit.

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