Afghanistan : Difficile de recruter des travailleuses humanitaires

Lorsque, diplôme de droit en poche, Shaharzad a annoncé qu’elle voulait trouver du travail, son frère cadet à tout fait pour l’en empêcher. Originaires d’une famille conservatrice de la région du Badakhshan, ils avaient quitté leurs parents pour s’installer à Kaboul, la capitale, et son frère était à proprement parler le chef de famille. Mais Shaharzad était déterminée à s’assumer seule.

Deux ans plus tard, il essaye toujours de la persuader de démissionner. « Tous les deux ou trois jours, il dit la même chose : “C’est mieux de rester à la maison, c’est moi qui apporterai un salaire.” Il me dit de rester à la maison et de cuisiner pour lui et de laver ses vêtements », a-t-elle dit en gloussant, comme ébahie par sa propre rébellion. « Mais j’essaye d’avancer, pas de reculer. »

Shaharzad est l’une des cinq femmes qui composent la première équipe d’intervention entièrement féminine du Conseil norvégien pour les réfugiés. D’après l’organisation non gouvernementale (ONG), ce serait d’ailleurs la seule équipe du genre dans tout le pays.

Chargées de questions de logements, ces femmes ont pour fonction d’aider des ménages dirigés par des femmes dans un secteur de Kaboul.

Homaira, la chef de l’équipe, qui comme Shaharzad a demandé à ce que seul son prénom soit publié, travaille dans cette organisation depuis 2008. Jusqu’à l’année dernière, elle avait cependant toujours été la seule femme dans une équipe entièrement composée d’hommes.

Cela avait un impact sur les contacts entre l’ONG et les femmes dans les communautés.
« Lorsque nous allions dans les villages pour identifier les bénéficiaires [potentiels], comme les responsables des communautés sont généralement des hommes, ils ne nous présentaient que les hommes en situation précaire. Le nombre de femmes bénéficiaires était très bas », a-t-elle expliqué.
« [Les femmes] devaient passer par un intermédiaire et, parfois, nous apprenions qu’elles [devaient leur donner de l’argent] », a ajouté Homaira. « Maintenant, elles nous contactent directement et peuvent bénéficier [de notre aide] sans être facturées ou devoir payer de pots-de-vin. »

Le Conseil norvégien pour les réfugiés aide notamment les femmes à faire une demande de carte nationale d’identité. Près de 90 pour cent des femmes des implantations sauvages de Kaboul n’ont pas de carte d’identité. Elles ne peuvent donc pas officiellement louer de maison, ouvrir de compte en banque, hériter d’argent ni voter.

Les cinq femmes de l’équipe viennent de différentes tribus afghanes, mais cette expérience les a rapprochées.

« Nous avons acquis une plus grande confiance dans les femmes – même entre nous », a dit Shaharzad. « Au début, quand j’allais dans les villages et que je sélectionnais les ménages dirigés par une femme, je n’étais pas certaine qu’elles puissent se construire un logement. Mais nous fournissions les ressources, l’argent, et elles s’en montraient capables et maintenant elles ont confiance en leurs capacités et moi aussi. »

Des statistiques alarmantes

Quatorze ans après l’invasion conduite par les États-Unis, la femme en Afghanistan est toujours majoritairement considérée comme devant rester à l’intérieur et hors de vue.

L’enquête nationale afghane sur la nutrition publiée en 2013 a révélé que 95 pour cent des Afghanes âgées de 15 à 49 ans souffraient d’un manque de vitamine D, principalement en raison de leur faible exposition au soleil. 

Dans le monde du travail aussi, les acquis des femmes sont limités. Selon la Banque mondiale, seulement 16 pour cent des femmes afghanes ont un emploi déclaré. Une enquête menée l’année dernière a remarqué que le manque d’offres d’emploi était pour les Afghanes le deuxième plus gros problème après l’éducation. 

Les ONG étrangères et les organisations des Nations Unies, dont la plupart se sont explicitement engagées à adopter la politique d’intégration d’une démarche soucieuse d’égalité entre les sexes d’ONU-Femmes ainsi que la législation en matière d’égalité des chances dans leur pays d’origine, font partie des organisations les plus ouvertes à l’emploi des femmes, mais sont encore loin de la parité. 

IRIN a demandé à un certain nombre d’organisations internationales quel était le pourcentage de femmes parmi les employés de leurs programmes afghans.

Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a dit qu’il était juste en dessous des 20 pour cent, le Conseil norvégien pour les réfugiés en comptait 29 pour cent et Médecins Sans Frontières (MSF) 36 pour cent.

Cathy Howard, directrice par intérim du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), a admis que seulement deux pour cent du personnel national de l’organisation étaient des femmes, un chiffre qu’elle souhaite changer. Au total, OCHA compte une centaine de salariés pour ses programmes en Afghanistan, travailleurs internationaux inclus, a-t-elle dit.

« Nous essayons de voir comment améliorer cet effroyable pourcentage d’ici un ou deux ans – que ce soit à Kaboul ou dans les antennes locales. [Nous avons eu] une conversation très franche sur ce que nous devons faire pour améliorer ce point », a-t-elle dit.

Les mesures discutées par OCHA comptent notamment l’abaissement des critères de recrutement, afin que les candidates puissent être engagées pour certains postes avec une simple licence, plutôt qu’un master.

« Nous préférons une expérience professionnelle pertinente plutôt qu’un autre diplôme », a dit Mme Howard. « Cela pourrait ouvrir la porte à davantage de femmes, car nous savons que s’il est difficile pour les femmes d’obtenir un diplôme du premier cycle, elles sont encore moins nombreuses à poursuivre en deuxième cycle. »

Mme Howard a également souligné qu’un virage culturel était nécessaire au sein de l’organisation pour accorder une plus grande priorité à la question. « Je m’attendrais à ce que toute présélection de candidats comprenne au moins une femme. Si ce n’était pas le cas, il me faudrait une très bonne justification expliquant pourquoi ce n’est pas possible et je suis prête à republier l’offre d’emploi encore et encore jusqu’à [ce qu’une femme soit présélectionnée]. »

Avancer à contre-courant

Tous admettent cependant qu’adopter des politiques d’égalité des chances ne sera pas suffisant. Les normes culturelles afghanes demeurent un obstacle à l’emploi des femmes. Leurs familles et amis attendent souvent d’elles qu’elles abandonnent leurs projets de carrière, comme c’est le cas pour Shaharzad.

Une travailleuse des Nations Unies non afghane a parlé à IRIN de la décision particulièrement frustrante d’une femme qui avait retiré sa candidature sous la pression de sa famille. « Elle avait passé tous les entretiens et nous l’avions recommandée. Elle est venu pour le résultat final, mais avant que nous ayons pu lui dire quoi que ce soit, elle m’a dit qu’elle avait changé d’avis », a-t-elle relaté. « Nous avons essayé de la convaincre, mais elle a juste dit non. »

Le problème commence d’ailleurs bien avant le marché du travail. Les femmes ne reçoivent en effet pas le même niveau d’éducation que les hommes.

Selon Guilhem Molinie, directeur de mission à MSF, s’il n’est pas impossible de trouver des candidates pour des postes de spécialiste de la médecine comme médecin ou sage-femme, « cela est très difficile », surtout en dehors de Kaboul.

« Il est rare dans tout l’Afghanistan de trouver des femmes qualifiées qui veulent et peuvent travailler, mais c’est encore plus difficile en province », a-t-il dit.

« Si nous ne trouvons pas le personnel dont nous avons besoin localement, nous devons les convaincre de déménager avec leur famille dans des villes comme Khost, Kunduz ou Lashkar Gah, où la sécurité et les conditions de vie sont mal perçues, notamment aux yeux de quelqu’un vivant à Kaboul. »

Toutes les femmes du Conseil norvégien pour les réfugiés ont admis qu’elles auraient du mal à faire accepter leur travail si elles intervenaient dans des zones plus rurales.

Mme Howard reconnaît ce problème, mais croit que des progrès peuvent être réalisés dans les grandes villes, plus libérales. « Nous devons nous concentrer sur les zones où le travail des femmes en soi est plus accepté et en tirer parti. Il reste encore beaucoup de travail dans d’autres régions – plus conservatrices », a-t-elle dit.

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