Les arguments en faveur de l’inclusion de la migration dans l’agenda post-2015

Alors que les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) arrivent à échéance à la fin de l’année 2015, des militants demandent à ce que la protection des travailleurs migrants soit incluse dans les Objectifs du développement durable (ODD) post-2015, en expliquant que les migrants rapportent des milliards à la collectivité et qu’ils contribuent à la réduction de la pauvreté – souvent au détriment de leurs propres sécurité et bien-être.

Les quelque 232 millions de migrants internationaux recensés dans le monde (estimation des Nations Unies en 2013) ont envoyé environ 400 milliards de dollars à leur famille et à leur communauté d’origine en 2013, soit un montant trois fois plus important que le montant total de l’aide au développement extérieur allouée la même année, d’après la Banque mondiale.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que 10 à 15 pour cent de ces migrants n’ont pas de papiers. Le coût humain de leurs contributions à l’économie de leur pays d’origine est souvent élevé, parfois même mortel.

L’OIM estime que 40 000 migrants – en majorité des sans-papiers, y compris des demandeurs d’asile – ont péri durant le trajet vers leur pays de destination depuis 2000.

Un nombre inconnu de migrants trouvent également la mort après leur arrivée dans les pays hôtes en raison des conditions de travail dangereuses.

Mais selon les militants, la question des risques est sensible d’un point de vue politique, car les pays hôtes craignent de créer des facteurs d’attraction pour les migrants. Malgré leur contribution significative au revenu national, ils sont des boucs émissaires faciles pour des systèmes de santé et d’éducation déjà dépassés.

« Inclure la migration dans les ODD serait un acte courageux », a dit Kathleen Newland, cofondatrice du Migration Policy Institute (MPI), une organisation non gouvernementale (ONG) basée aux États-Unis. « Les causes de la migration et les coûts locaux de la mondialisation sont difficiles à comprendre, mais les gens voient l’immigration », a-t-elle ajouté, en expliquant qu’il faudrait renforcer la sensibilisation et la communication au niveau national pour atténuer le sentiment d’insécurité des populations concernant tous les groupes de travailleurs migrants.

Le groupe de travail sur la migration de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) a réfléchi pendant cinq ans à la manière de mettre en œuvre sa Déclaration sur la protection des migrants de 2007. En 2012, le groupe s’est dissous sans avoir trouvé d’accord.

Les défenseurs des migrants espèrent que, si les organisations régionales ont échoué à régler la question de la protection des droits des migrants, les ODD permettront de rendre la migration moins dangereuse en encourageant les États et les organisations internationales à investir plus de ressources.


Les bénéfices des transferts de fonds

Les bénéfices socio-économiques et de développement des transferts de fonds sont évidents : pour chaque 10 pour cent d’une population qui part dans un pays à revenu plus élevé pour travailler, on enregistre une réduction de la pauvreté de 1,9 pour cent dans le pays d’origine, d’après les calculs de la Banque mondiale.

En Amérique latine, une augmentation d’un pour cent des transferts de fonds s’est traduite par une réduction des taux de mortalité infantile de 1,2 pour mille naissances, d’après un rapport rédigé en 2013 par Peter Sutherland, le Représentant spécial des Nations Unies pour les migrations internationales.

D’après le MPI, les ménages sont plus susceptibles d’utiliser l’argent des transferts de fonds que d’utiliser l’argent provenant d’autres sources de revenus additionnels pour régler leurs dépenses de santé et d’éducation.

« Si la réduction de la pauvreté, la hausse du taux de scolarisation et l’amélioration des résultats de santé sont des marqueurs du développement, de nombreux éléments montrent que les transferts de fonds apportent une contribution majeure », a noté le MPI dans un document d’orientation politique de 2013.

Cette contribution est telle qu’après la prise du pouvoir par l’armée en Thaïlande en juin 2014 et la répression des travailleurs étrangers sans-papiers installés dans le pays – qui a entraîné la déportation de dizaines de milliers de personnes – ceux-ci sont revenus rapidement, a dit Reiko Harima, la coordinatrice régionale du secrétariat du Mekong Migration Network (MMN), un réseau d’associations de défense des migrants d’Asie du Sud-Est, basé à Bangkok.

« Une semaine sans salaire, c’est déjà trop long pour eux », a-t-elle expliqué.

Mme Harima estime que plus d’un million de migrants installés en Thaïlande n’ont pas de papiers.

D’après la Fédération des industries thaïlandaises (Federation of Thai Industries), les secteurs de la construction, de la pêche et de l’agriculture dépendent des 2,2 millions de migrants installés dans le pays. La junte militaire a donc rapidement changé de tactique : elle a mis un terme aux arrestations et a élargi la politique d’enregistrement des migrants pour leur permettre de s’installer dans le pays légalement.

« Les familles prennent de gros risques et s’endettent [pour financer la migration de leurs membres]. Il y a de fortes pressions pour faire de la migration “un succès” », a dit Richard Mallett, chercheur de l’Institut de développement d’outremer (ODI) et coauteur d’un rapport de 2014 sur la migration des Népalais.

Le succès se mesure souvent aux transferts de fonds, tandis que le coût humain n’est pas pris en compte. Lorsqu’ils n’ont pas de papiers, les migrants n’ont souvent pas accès aux soins de santé vitaux et hésitent à se plaindre des conditions de travail peu sûres, voire mortelles.

Des syndicats, des ONG et des militants des droits de l’homme ont constaté que des employeurs des États du Golfe confisquaient les passeports des migrants, ce qui, fondamentalement, les réduit en servitude jusqu’à ce qu’ils aient remboursé les frais engagés pour effectuer le voyage jusqu’au pays hôte.

Lors de son allocution devant l’Assemblée générale des Nations Unies le 24 octobre, François Crépeau, le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits des migrants, a appelé les États à réduire les risques de mauvais traitements et a demandé l’inclusion des migrants dans les ODD.


Liste de souhaits

D’après le MMN, le problème est que les politiques ne reflètent pas la réalité à long terme de la migration en essayant de limiter la durée de temps que les migrants peuvent passer dans un pays hôte.

Par exemple, un Mémorandum d’accord (Memorandum of Understanding, MoU) signé par les gouvernements du Myanmar et de la Thaïlande prévoit que les quelque 140 000 migrants birmans installés en Thaïlande (et qui font tourner l’industrie de la crevette et le secteur de la construction) doivent quitter le pays au bout de quatre ans et rester au Myanmar pendant trois ans avant de déposer une nouvelle demande.

« Il part, à tort, du principe que la migration est temporaire, alors qu’en réalité les migrants acquièrent des compétences pour travailler dans un secteur et que leurs employeurs souhaitent qu’ils restent », a dit Mme Harima.

« La voie migratoire légale doit être moins coûteuse et plus accessible aux travailleurs qui veulent s’installer à l’étranger, et les agences de recrutement doivent être régulées correctement », a-t-elle ajouté.

Dans la version actuelle des ODD, la nécessité d’une migration sûre et ordonnée est mise en avant, et la protection des droits et les conditions de travail sûres pour tous les migrants, y compris les travailleurs migrants, sont prévues par l’Objectif 8.

« Il y a encore beaucoup de négociations à mener », a dit M. Newland, en expliquant que le Groupe de travail ouvert a soumis ses recommandations au panel et qu’une décision doit être prise par les juridictions des États. « Le risque est de voir l’inclusion de la migration dans les ODD réduite au plus petit dénominateur commun pour obtenir un accord », a-t-elle dit.

dm/pt/ks/cb-mg/ld